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JOSSERAN Tancrede

JOSSERAN Tancrede

Né le 22 janvier 1981
Marié -

CAPES d'Histoire-Géographie.
Maîtrise d'histoire sur
     "Les relations franco-turques à l'époque du général de Gaulle", université de Galatasaray (Istanbul).
Licence d'histoire à Paris IV Sorbonne.


Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
 
Ouvrages
La nouvelle puissance turque (2010), Ellipses, Paris, 2010

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La Turquie d'Erdogan

Publié dans De par le monde
La Turquie d'Erdogan

En Turquie, la vie politique s’organise autour d’un centre et d’une périphérie. Jusqu’au début des années 2000, le centre désigne l’establishment militaro-kémaliste. Les élites occidentalisées s’estiment garantes de l’unité du pays et de sa religion civique, la laïcité. Rejetés aux marges depuis la création de la République (1923), la mouvance religieuse représente les laissés pour compte de la géhenne atatürkiste. Ce sont les Turcs noirs humbles et dévots brimés au nom de leur foi, les Kurdes écrasés sous le centralisme d’Ankara, les pieux entrepreneurs de province humiliés d’avoir à passer sous les fourches caudines de la bourgeoisie laïque d’Istanbul.
Tout le génie de Tayyip Erdogan est d’avoir su renouveler la matrice de l’Islam politique turc. Réaliste, il constate que la stratégie du tout ou rien est stérile. Plus que la Charia, les Turcs espèrent une amélioration concrète de leur condition d’existence. Sur les décombres des partis conservateurs perclus de scandales, Erdogan jette les bases d’une nouvelle formation qui mêle valeurs traditionnelles, démocratie et économie de marché : le Parti de la Justice et du Développement (AKP). L’union des trois familles de la droite turque (islamiste, conservatrice, nationaliste) assure à l’AKP 50 % du corps électoral. Cette synthèse magistrale où à l’origine libéralisme politique, économique et religieux s’alimentent mutuellement, sape les assises autoritaires, laïciste et jacobines du kémalisme.
 
Sur la scène internationale, Washington et Bruxelles apportent à Erdogan l’onction suprême de la respectabilité.  Après le 11 septembre 2001, il est l’homme de l’aggiornamento entre Islam et modernité, celui qui arrimera un grand pays musulman aux rivages de l’Europe et réconciliera l’Orient et l’Occident.
 
Trois temps scandent la décennie AKP.
Entre 2002 et 2007, Erdogan fait profil bas. Les Islamo-conservateurs doivent remettre la Turquie d’aplomb. En quelques années, le pays se couvre d’infrastructures, l’inflation est terrassée, la richesse nationale triple (800 milliards de PIB). La Turquie se hisse au 17ème rang des économies mondiales.
De 2007 à 2011, l’AKP fort de ses succès se lance à l’assaut de l’establishment militaro-laïc. De manière adroite, Erdogan utilise le processus d’adhésion à l’Union Européenne. Les vagues d’harmonisation successives renvoient bientôt les militaires dans leurs casernes. Simultanément, l’AKP esquisse un début d’ouverture sur le dossier kurde.
Mais à partir de 2011, tout change. L’AKP est au faite du pouvoir. L’armée est décapitée, la presse domestiquée, les élites laïques tétanisées. De parti hors système, l’AKP est devenu le système. Libéral lorsqu’il s’agissait de battre en brèche la citadelle républicaine, Erdogan engage aux affaires un virage autoritaire et imprime de nouveaux mots d’ordre : défense de l’Etat, intégrité territoriale et consolidation civilisationnelle. L’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle d’Erdogan fusionnent, c’est l’islamo-kémalisme.

Ce retour de balancier est somme toute logique. Pays fracturé entre Turcs et Kurdes, dévots et laïcs, ruraux et urbains, la Turquie vit dans l’angoisse d’une guerre civile imminente. Pour l’homme de la rue, seule la poigne impitoyable d’un homme providentiel est susceptible de sauver le pays de l’explosion. Au parlementarisme qui porte les germes de la division, Erdogan oppose la volonté nationale (Milli Irade), c’est à dire lui-même. Auréolé du suffrage universel, Erdogan interprète le mandat populaire comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. De facto, la Turquie est devenue une démocratie libérale. Personnalité démesurée, douée d’une intuition politique hors norme, Erdogan s’estime investi d’une mission qui marquerait la destinée des Turcs, quand ce n’est pas celui du monde musulman tout entier. Trop souvent, il a eu raison envers et contre tous pour qu’on le fasse changer d’avis. Même ceux qui dans la mouvance islamiste ont émis à un moment où à un autre un doute lui sont reconnaissants de les avoir arrachés à la morne existence de petit bourgeois de province. Néanmoins, cette assurance a son revers. Le sens de la mesure, la prudence tactique, le calcul des opportunités qui ont longtemps été sa marque de fabrique, ont cédé à l’hybris. Aujourd’hui Erdogan est passé d’exégète de la Turquie réelle à celui de créateur d’une nouvelle Turquie.
  
Dès son intronisation à la fonction suprême (2014), Erdogan a toujours maintenuqu’il ne serait pas un Président pot de fleur. Or, la constitution turque héritée des militaires cantonne le chef de l’Etat à un rôle honorifique. Sa refonte dans un moule présidentiel constitue le grand chantier du quinquennat. Erdogan veut concentrer le pouvoir exécutif et reléguer le Premier Ministre au second plan. Toutefois, si Ahmet Davutoglu est dépourvu de charisme, il bénéficie d’un prestige certain. N’est-il pas le Hoca [le maître] à penser du néo-ottomanisme ? Celui qui a en quelques années propulsé la Turquie au coeur de l’échiquier planétaire. Une contenance trop déférente serait contraire à l’amour propre du Hoca. Bien que de nature loyale, il ne veut pas être un ministre croupion. Plus le temps passe, plus Erdogan s’irrite de son Premier Ministre. Ses velléités de dialogue avec les Kurdes, ses états d’âme au sujet de la liberté de la presse, ses contacts de haut niveau en Occident agacent. Ainsi, alors qu’Obama a ignoré Erdogan à l’occasion d’une escale aux Etats-Unis, le Président américain invite Davutoglu à la Maison Blanche. Infamie ultime, le Hoca, bloque la nominationde proches d’Erdogan au sein du parti islamo-conservateur. C’est plus que n’en peut supporter le Président turc. La disgrâce est brutale.
En clair, deux choses expliquent la chute du Hoca : son manque d’enthousiasme à vouloir réécrire la constitution et la prévenance équivoque dont l’Occident le nimbe. Le successeur d’Ahmet Davutoglu, Binali Yildirim, ancien ministre des transports, est tout entier dévoué au Président. Malgré les affaires qui l’ont éclaboussé, les Turcs l’associent aux succès des grand travaux qui ont métamorphosé l’Anatolie en moins d’une décennie. Vieux compagnon de route, il sera d’abord un exécutant. 
 
La question kurde est l’éternel serpent de mer de la politique turque.
Jusqu’à la fin du XXe siècle, Ankara a refusé d’admettre un problème identitaire au Sud-Est du pays. Paradoxalement, les islamistes ont toujours été plus ouverts à la discussion que les cercles laïcs. De nombreux kurdes dévots accordent leur suffrage à l’AKP qu’ils assimilent à une force antisystème. A partir de 2009, les premières tractations s’engagent. Des échanges ont lieu à Stockholm. Mais ils s’embourbent dans les non-dits. Le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et Ankara s’accordent sur des négociations, moins sur l’épilogue. Erdogan nostalgique de l’ottomanisme, voit dans le problème kurde l’enfant funeste du jacobinisme républicain. Tout le mérite de l’Empire Ottoman aurait été d’associer Turcs et Kurdes sur un même pied d’égalité. La prospérité économique couplée à la reconnaissance de quelques droits culturels, le tout émaillé d’appel à la fraternité islamique, tiennent lieu de programme. Ankara pose surtout comme préalable à toutes concessions, l’arrêt total des violences et le dépôt des armes. Ces conditions sont inacceptables aux yeux du PKK. A contrario, les Kurdes réclament une véritable autonomie, et caressent en arrière-pensée l’idée de parvenir à l’autodétermination. Ces deux visions aux antipodes expliquent l’échec du processus de paix. En outre, le PKK a choisi lui aussi la fuite en avant. La volonté de constituer des zones libérées au coeur des grandes villes kurdes a non seulement aboutit à un échec militaire cinglant mais a mis le HDP (Parti du Peuple Démocratique), l’aile légale du PKK, dans une situation impossible. Rejeté dans les cordes du terrorisme, le parti kurde est en passe de voir son groupe parlementaire disparaître.
 
Il est peu probable que la politique étrangère d’Ankara évolue. Au sommet de sa réussite en 2011, la diplomatie turque a encaissé de plein fouet l’onde de choc des Printemps arabes. La politique de "zéro problèmes avec les voisins" s’est muée en "zéro voisins sans problèmes". La diplomatie turque paye sa confessionnalisation au profit du sunnisme. Ankara a pensé qu’elle pouvait jouer le rôle de modèle pour toute la région et s’ériger en protectrice des masses sunnites écrasées sous la férule du laïcisme autoritaire. Face à l’Iran, il s’agit d’empêcher l’apparition à Bagdad d’un Etat chiite client de Téhéran. Ces multiples ingérences ont réveillé tant en Egypte qu’en Syrie ou en Irak de vieux réflexes anti-turcs. La détérioration des liens turco-russes a accéléré cette décrépitude généralisée. Cependant, quelque soient les frictions entre Poutine et Erdogan, les deux hommes savent que le contentieux syrien est d’abord géopolitique. Ni l’un ni l’autre n’en font une affaire idéologique. Leur absence d’empathie envers la démocratie libérale les réunit. D’ailleurs, Poutine a écarté l’énergie de ses sanctions après la destruction d’un chasseur russe en novembre 2015 (la Russie fournit 60 % du gaz et 40 % du pétrole à Ankara). En retour, Erdogan refuse d’appliquer l’embargo européen contre Moscou conséquence de l’annexion de la Crimée. Réalistes, Turcs et Russes se reconnaissent comme des puissances aux intérêts opposés car d’abord attachés à leur souveraineté. Les relations turco-iraniennes obéissent à des règles similaires. La question du contrôle de l’arc kurde de la Méditerranée aux monts du Zagros fouettent l’antagonisme entre Téhéran et Ankara. Si, en Irak, les Turcs épaulent les autorités d’Erbil dans l’espoir de parvenir à une confédération kurdo-turque, les Iraniens soutiennent le PKK en lutte contre l’Etat islamique. Néanmoins, ces différents cachent des convergences ponctuelles. En témoigne l’accord tripartite (Turquie-Brésil-Iran) qui prévoyait en 2010 de fournir de l’uranium à des fins civiles, même s’il a avorté. A cela s’ajoute l’éternelle question énergétique : 30 % du gaz turc est importé d’Iran.
 
La politique européenne d’Ankara obéit à des considérations intérieures.
Tout d’abord, le processus d’adhésion et son cortège d’harmonisation juridique ont permis au Président turc d’expulser l’armée des instances gouvernementales. Ensuite, la fougue européenne de l’AKP s’est dissipée. Le veto de Paris et de Nicosie ont fait le reste. Depuis 2005, 15 chapitres sur 35 de l’acquis communautaire ont été ouverts et 1 seul a été refermé. Erdogan a compris qu’il existe un gouffre béant entre l’Europe postmoderne de Bruxelles et son projet de "Nouvelle Turquie". Adhérer à l’UE, c’est faire sien les standards de l’UE en matière institutionnelle,mais également dans le domaine sociétal. Et ce n’est pas sans équivoque pour un parti qui porte au pinacle le sacré, le respect de la famille et des valeurs traditionnelles. Si Erdogan ne met pas un terme au processus d’adhésion, c’est qu’il y a des avantages à retirer. Chaque année, Bruxelles débourse 671 millions d’euro de crédits versés au titre de la préadhésion. De surcroît, il permet à la Turquie de peser sur les mécanismes décisionnels du continent. La crise migratoire est révélatrice. La Turquie qui accueille 2 millions de réfugiés syriens jugequ’elle a le droit à des compensations. Elle exige donc une aide financière, le déblocage de quelques chapitres d’adhésion à titre symbolique, mais surtout la levée des restrictions qui empêchent les Turcs de voyager en Europe sans visa. C’est une mesure qui en Turquie a une portée très concrète. En effet, les Turcs jugent scandaleux qu’ils ne soient pas soumis au même régime de circulation que les Serbes, les Albanais, pourtant eux aussi candidats. En outre, la libre circulation des travailleurs permet de se débarrasser du fardeau des centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et dans un contexte de croissance faible de bénéficier de l’envoi de précieuse devises. Erdogan est en position de force. Il sait qu’il contrôle les vannes de l’émigration et que les Européens sont obligés de céder à ses exigences de crainte d’un nouveau tsunami migratoire.

Turquie : Fractures anatoliennes

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Turquie : Fractures anatoliennes
Le jour où Tayyip Erdogan a trébuché
 
Les dernières élections législatives ont vu le succès du Parti de la justice et du développement (AKP). L’AKP obtient 40%, le Parti Républicain du Peuple (CHP) 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP), 16%, le Parti du Peuple Démocratique (HDP) 13%.
Victoire à la Pyrrhus, la formation de Tayyip Erdogan recule de 10 points par rapport au précédent scrutin. Les conséquences sont doubles : privé de majorité, Erdogan voit s’envoler son rêve de constitution présidentielle. Pire, il ne gouvernera plus seul. Grand vainqueur du scrutin, le HDP (parti kurde) franchit la barre fatidique des 10% et entre en force au Parlement.
 
Plusieurs raisons expliquent ce revers.
Tout d’abord, depuis 2011, les islamo-conservateurs ont pris un virage autoritaire. Auparavant hors système, l’AKP avait su drainer sous sa bannière les exclus de l’oligarchie militaro-laïc (Kurdes, intellectuels libéraux, petit peuple dévot). Une fois parvenues aux commandes, les pesanteurs étatiques ont disloqué les ardeurs réformatrices de l’AKP qui cahin caha a repris à son compte nombres de tics kémalistes. Paradoxe, l’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle Turquie d’Erdogan ont accouché d’un rejeton hybride, l’islamo-kémalisme. La volonté d’Erdogan  d’assumer tous les pouvoirs grâce à une constitution taillée sur mesure a effrayé. Le principe de volonté nationale (Milli Irade) conduit Erdogan à s’identifier à la volonté générale et à ne supporter aucune entrave dans l’exercice de ses fonctions. Dès lors, le mandat populaire est compris comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. La Turquie a basculé dans le 'majoritarisme'.    
Jusqu’alors portes voix de l’AKP en direction du monde extérieur, les libéraux se sont sentis floués. Leur abandon a entraîné une dramatique chute de la côte du modèle turc en Occident.
En outre, les scandales à répétition ont terni l’image d’un parti qui avait construit son succès sur la faillite des élites laïques.
 
Mais en réalité, la cause principale de l’échec d’Erdogan est à chercher quelque part au Sud-Est de l’Anatolie. Les gros bataillons kurdes conservateurs longtemps acquis à l’AKP par rejet de la géhenne kémaliste, ont tourné casaque. La promesse non tenue d’un Etat binational, l’enlisement du processus de paix et l’abandon des assiégés de Kobane, ont poussé les chefs tribaux à rompre leur allégeance islamiste. Conséquence, leurs ouailles ont plébiscité en masse le HDP. L’appel du sang a pris le pas sur la solidarité sunnite.
Non seulement le parti kurde rafle 80% des voix à Mardin et à Diyarbakir, mais il perce à l’ouest du pays avec des pointes à 10% à Izmir, Istanbul. Sous la houlette de Selahattin Demirtas, jeune avocat fringant, le HDP est parvenu à élargir son spectre. Ses oripeaux ethniques ont été badigeonnés d’un vernis social-libertaire. Parti de "toutes les minorités et de toutes les diversités", le HDP ratisse pèle mêle Kurdes, alévis, chrétiens, militants LGBT. Surtout, Demirtas a su capter toute une frange de la gauche turque déçue des crispations jacobines du CHP, le parti de Mustapha Kemal.
Ce discours attrape- tout est aussi payant que risqué. Le parti kurde coagule deux électorats que tout oppose ou presque. Quoi de commun entre le bobo stambouliote sympathisant de la cause homosexuelle et l’imam rigoriste de Bitlis ?
 
D’ailleurs, le recul de l’AKP est à nuancer. Si le charme d’un projet commun des montagnes du Hakkâri aux rivages de la mer Egée s’est évanoui, l’AKP garde au cœur du plateau anatolien l’essentiel de son assise. Sunnites et conservateurs, les Turcs noirs ont réitéré une fois de plus leur confiance à Erdogan. Les transferts de voix en direction des kémalistes sont quasi nuls. Claquemurée dans ses ghettos sociologiques de l’ouest et des grands centres urbains, la gauche turque peine à renouveler un logiciel idéologique qui oscille entre exaltation de l’homme nouveau façon années 30, et discours social-démocrate convenu. Plus que jamais,  son image de parti des Turcs blancs lui colle à la peau. Ce scrutin est tout l’inverse d’une débâcle idéologique. L’addition des trois nuances de droite (conservatrice, nationaliste, islamiste orthodoxe) frôle les 60%. Quelles que soient leur divergences, elles scrutent l’avenir à l’aune du même passé glorieux : la civilisation des steppes, l’Islam et le souvenir de l’Empire Ottoman. Au-delà de l’individu, elles posent le primat de la terre et des morts, de la tradition sur l’homme sans histoire. En substance, la droite a gagné la bataille culturelle.
 
Désormais, toute la question pour l’AKP  est de savoir avec qui gouverner. Une alliance AKP-MHP serait logique tant leurs électeurs répondent aux même mots d’ordres patriotiques et conservateurs. Inconvénient de taille, l’intransigeance du MHP sur le dossier kurde signe l’arrêt de mort du processus de paix. Une coalition avec les ennemis jurés d’hier, les kémalistes du CHP, aurait l’avantage de rassurer les décideurs économiques. Mais elle serait incomprise des électeurs AKP écœurés de voir revenir les représentants d’une caste honnie. Quant à un accord avec le HDP, il n’est même pas envisagé tant Demirtas a fait de la surenchère anti Erdogan son axe de campagne. Si les discussions devaient ne pas aboutir, et si aucune solution n’émergeait, la tenue de nouvelles élections serait inévitable, avec toute la part d’incertitude qui pourrait prévaloir. Cruel dilemme…

Où va la Turquie ?

Publié dans De par le monde
Comment expliquer la longévité de la popularité de l’AKP douze ans après son arrivée au pouvoir ? Quelles sont les raisons qui motivent l’ambigüité d’Ankara à l’égard des djihadistes de l’Etat islamique ? Tancrède Josseran (1) attaché de recherche à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) décrypte pour nous les enjeux de politique intérieure et régionale de ce pays pivot à la croisée des chemins
 
Comment expliquer l’apparente passivité d’Ankara face à la montée en puissance de l’Etat Islamique ?
La Turquie est depuis plusieurs semaines l’objet de vives pressions de la communauté internationale pour prendre une part plus active dans la lutte contre l’Etat islamique (EI).
Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, depuis le fiasco de l’expédition irakienne, hésitent à trop s’engager. Obama, fidèle à sa ligne de conduite, préfère garder profil bas.
La France, en raison des coupes budgétaires et de ses interventions en Afrique, est à l’extrême limite de ses capacités.
Sur le terrain, l’armée irakienne a fait preuve de son incompétence.
L’Iran aurait davantage de possibilités mais les Israéliens freinent tout rapprochement avec l’Occident qui aurait pour conséquence de réintégrer de facto Téhéran dans le concert des nations sans que la question du programme nucléaire ait été au préalable réglée.
Aussi, la Turquie, membre de l’OTAN  et son armée de 600 000 hommes, demeure le seul pays à pouvoir intervenir de manière efficace. Seulement, Ankara hésite.
 
Depuis 2011, la Syrie est devenue le point de mire de toute la politique étrangère turque. Devant l’impossibilité d’obtenir une sortie pacifique de Bachar Al-Assad, la Turquie, convaincue de l’imminence de la chute du régime, a choisi de soutenir l’ensemble des rebelles syriens. La frontière turque est devenue sur 800 kilomètres la base arrière des insurgés. Les services secrets turcs équipent et entraînent sans trop se soucier de leur orientation les groupes d’opposants, de l’Armée Syrienne Libre à l’Etat Islamique en passant par le Front Al-Nosra.
A la mi-2012 le gouvernement Syrien évacue la zone frontalière et laisse le champ libre aux activistes du PYD, la branche syrienne du PKK. L’objectif est double. D’une part, il permet à Damas de reconcentrer ses forces dans les grandes villes ; d’autre part, il offre à l’opposition kurde un balcon sur le territoire turc. Les Turcs, à leur tour, doivent faire face à une possible déstabilisation. La ville de Kobané occupe au sein ce dispositif une place centrale. A mi-chemin de la frontière irakienne et de la Mer Méditerranée, elle contrôle la route de la Turquie par où se déversent combattants étrangers et pétrole de contrebande. Sa chute aux mains de l’Etat islamique permettrait d’assurer une continuité territoriale et de relier l’hinterland turc à Rakka, le bastion de l’EI en Syrie.
Jusqu’ au mois d’août, kurdes et djihadistes avaient trouvé un compromis. Le pétrole irakien de contrebande revendu en Turquie, principale source de financement de l’EI, transitait via Kobané, en échange d’une taxe.
A partir du mois de septembre 2014, les djihadistes, fort de leur victoire de l’été, décident d’en finir avec l’enclave kurde.
Le 2 octobre dernier, les Turcs ont accepté le principe d’une action terrestre contre l’EI. Cependant, ils subordonnent sa réalisation à plusieurs conditions. Ankara, qui lutte déjà avec le régime de Damas et l’insurrection kurde, ne veut pas se créer un troisième ennemi inutilement. Les Turcs souhaitent obtenir au préalable des garanties formelles des Occidentaux …
 
Lesquelles ?
Des garanties sur trois points :
- Création d’une zone d’exclusion aérienne.
- Délimitation au sol d’une bande de sécurité sanctuaire à proximité de la frontière.
- Entraînement et formation de l’opposition syrienne modérée (Armée Syrienne de Libération).
En réalité, l’attitude du gouvernement turc obéit à des considérations d’ordres  rationnelles. Ankara défend ses intérêts nationaux et non la métaphysique abstraite des Droits de l’Homme. En ce sens rappel Julien Freund, "la sincérité, la générosité et la bonté peuvent compromettre la réalisation des buts politiques, si l’on estime que seul le bien engendre le bien et le mal uniquement le mal".  
 
Le souci principal d’Ankara n’est pas l’Emirat islamique. La priorité du gouvernement turc est d’accélérer la chute du régime de Damas, tout en empêchant que les Kurdes du PKK établissent un embryon d’Etat à leurs portes qui jouirait d’un début de reconnaissance internationale. Pour preuve, les Turcs ont conditionné leur assistance aux Kurdes de Kobané à la condition expresse que ces derniers reconnaissent l’autorité de l’Armée de Libération Syrienne et rompent tout contact avec Bachar Al Assad. Ce qui serait pour les Kurdes renoncer à leur autonomie et en dernier ressort à leur raison d’être.
Plus globalement, les Turcs ont en tête le précédent libyen et voudraient pouvoir le rééditer. En 2011, les Occidentaux avaient obtenu de l’ONU la création d’une zone d’exclusion aérienne à Benghazi. Cette zone d’exclusion, avec l’aide de l’aviation occidentale, avait fini par s’étende jusqu’à Tripoli et aboutir à la chute de Kadhafi…
 
Le contexte des élections législatives de juin 2015 explique en grande partie la politique turque. Erdogan souhaite à cette occasion amender la constitution et accroître ses pouvoirs de Président. Cependant, il lui manque la majorité absolue à l’Assemblée nationale (367 sièges). Pour obtenir ce quorum, il a besoin d’un bilan qui puisse satisfaire le plus grand nombre d’électeurs. La question des réfugiés et celle du processus de paix avec Kurdes en constituent la trame principale.
En outre, La Turquie compte presque deux millions de réfugiés syriens sur son sol. Les camps sont saturés. Le trop plein de réfugiés se répand dans les grandes agglomérations turques et engendre des problèmes de cohabitation. Le travail au noir tire les salaires vers le bas tandis que les prix des loyers explosent. Le retour de ces réfugiés dans une Syrie même partiellement  libérée de l’emprise d’Assad soulagerait grandement les autorités turques.
Rappelons également que les Turcs ont ouvert des pourparlers discrets avec le PKK, dans l’espoir de parvenir à un règlement général du conflit. Erdogan veut négocier mais en situation de force. Or, la formation aux frontières même de la Turquie d’un Kurdistan autonome sous la tutelle directe du PKK serait une catastrophe. Elle serait pour les Kurdes de Turquie (20 millions d’individus) un précédent et un dangereux exemple à suivre. A la différence des dirigeants du Kurdistan irakien qui évitent de lorgner sur le Sud-Est de l’Anatolie, les Kurdes de Syrie s’inscrivent davantage en raison de leur filiation avec l’organisation d’Abdullah Öcalan dans une démarche pankurde.
Pour toutes ces raisons, la Turquie est au nom de la raison d’Etat prête à sacrifier la ville de Kobané. Les Turcs considèrent l’EI comme un moindre mal.
Seul un engagement solennel des Occidentaux à intervenir directement en Syrie pour faire chuter le régime de Damas pourrait faire fléchir Ankara.
 
Depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, en 2002, la politique étrangère de la Turquie était l’œuvre d’Ahmet Davutoglu, qui était devenu ministre des Affaires étrangères en mai 2009. Quel bilan dresseriez-vous de son passage à la tête de la diplomatie ? Pourquoi Recep Tayyip Erdogan, une fois élu président, l’a-t-il nommé Premier ministre ?
Ahmet Davutoglu est le principal théoricien de l’équipe gouvernementale. Ses relations avec l’islam politique sont anciennes. En effet, avant de  se  lancer dans une carrière universitaire, Davutoglu, a fréquenté durant sa jeunesse les rangs de l’Association Nationale des Etudiants Turcs, école de cadres de la droite radicale turque dans les années 70. Il y croise la route de la plupart des dirigeants de l’AKP. Erdogan sait qu’il peut faire confiance à cet exécutant loyal.
Le bilan d’Ahmet Davutoglu à la tête de la diplomatie turque est contrasté. Incontestablement, la Turquie a connu au tournant des années 2000  des succès. Tout d’abord, c’est la fameuse politique "zéro problèmes avec les voisins". La Turquie s’ouvre sur son environnement régional immédiat et se défait de son image de laquais de l’impérialisme occidental. La critique sans concession d’Israël impressionne la rue arabe et apporte à Ankara un surcroît de légitimité. Puissance respectée, elle offre sa médiation dans les conflits qui ensanglantent la région. Au début des printemps arabes, le prestige d’Ankara est à son zénith. La Turquie fait figure de modèle de démocratie islamique, synthèse réussie entre valeurs traditionnelles, démocratie et économie de marché.
Mais la politique turque va sombrer dans la démesure. Les ingérences répétées d’Ankara dans les affaires intérieures égyptiennes et syriennes vont raviver les vieux réflexes antiturcs des pays arabes. Pire, la Turquie, dans sa volonté de remodeler la région, confessionnalise sa politique étrangère en se faisant le porte-drapeau avec la Qatar et l’Arabie Saoudite d’un axe sunnite. Au grand effroi des Etats chiites (Iran, Irak, Syrie), la Turquie équipe et soutient des groupes armées sunnites. En quelques mois, Ankara perd ses représentations diplomatiques dans les grandes capitales du Moyen-Orient. Désormais, les postes d’ambassadeur au Caire, Damas, Tel-Aviv sont vacants. Isolée, critiquée, la Turquie choisie la fuite en avant.

Le 10 août 2014 Recep Tayip Erdogan recevait l’onction du suffrage universel à l’occasion de son élection à la présidence de la République. Comment expliquer la permanence de son succès plus de 10 ans après l’arrivée au pouvoir de l’AKP ?
Le Parti de la Justice et du Développement est aux commandes de la Turquie depuis novembre 2002. Trois raisons expliquent cette étonnante longévité politique :
Tout d’abord, les Turcs conservent un très mauvais souvenir de la fin des années 90. Cette décennie perdue a vu la Turquie s’enfoncer dans la spirale de la dépression économique et de l’instabilité politique. Victime du syndrome de la citadelle assiégée, la Turquie entretenait des relations exécrables avec ses voisins. En 2001, au bord de la banqueroute Ankara, est contraint de mendier un prêt au FMI.
Ensuite, le bilan économique de l’AKP est flatteur. En quelques années, le gouvernement islamo-conservateur terrasse l’inflation, jugule la crise de la dette, dégraisse le secteur public. La croissance repart et frôle les 10%. Marché émergent, la Turquie attire de nouveaux investisseurs, en particulier en provenance des pétromonarchies du Golfe.  Une nouvelle génération d’entrepreneurs pieux s’affirme. Elle bat en brèche les positions des vielles élites kémalistes stato-centrées d’Istanbul et d’Ankara. En même temps, l’AKP, à travers d’ambitieux programmes sociaux et éducatifs, redistribue aux plus déshérités les mannes de la croissance.  Le pays se couvre d’infrastructures modernes. Erdogan a compris que l’emplacement stratégique de son pays et de sa mégalopole Istanbul, entre Orient et Occident,  mettait la Turquie en position de capter les flux de l’Ancien et du Nouveau monde.
Enfin, sur le plan politique, l’absence d’une opposition ou de contre-pouvoirs véritables explique le succès des islamo-conservateurs. De manière très habile, Erdogan a détourné le processus d’adhésion à l’Union Européenne de sa vocation première. Elle est pour lui le moyen de briser les assises de l’oligarchie militaro-kémaliste. En effet, le processus d’harmonisation avec les standards européens des Droits de l’Homme passe nécessairement par le renvoi de l’armée dans ses casernes. Or en Turquie, l’armée est la gardienne de la laïcité. En quelques années, avec la bénédiction de Bruxelles et de Washington, désireux de promouvoir un modèle de "démocratie islamique", l’armée turque est décapitée.
 
Quant à la gauche, elle représente les classes urbaines occidentalisées. Ces "Turcs blancs", longtemps surreprésentés au sein de la bureaucratie et de l’armée, n’ont jamais su parler au peuple un langage intelligible. Au contraire, leur paternalisme condescendant couplé à une défense crispée des principes laïcs sont apparus trop souvent comme la justification de l’exclusion des "Turcs noirs". C’est-à-dire du petit peuple humble et dévot, et par conséquent de la majorité de la population. Erdogan a parfaitement su incarner cette périphérie tenue à l’écart des affaires de la République et qui aujourd’hui, grâce à l’AKP, prend sa revanche.

Propos recueillis par Tigrane Yégavian, France Arménie, octobre 2014
 
(1) Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC), collabore à la revue géopolitique Conflits.
Auteur de La nouvelle puissance turque, Ellipses, Paris, 2010.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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