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JOSSERAN Tancrede

JOSSERAN Tancrede

Né le 22 janvier 1981
Marié -

CAPES d'Histoire-Géographie.
Maîtrise d'histoire sur
     "Les relations franco-turques à l'époque du général de Gaulle", université de Galatasaray (Istanbul).
Licence d'histoire à Paris IV Sorbonne.


Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
 
Ouvrages
La nouvelle puissance turque (2010), Ellipses, Paris, 2010

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La Révolution anatolienne

Publié dans De par le monde
Dix ans qui ont changé la Turquie
L’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) en novembre 2002 a bouleversé le paysage social et politique turc. Sous la houlette de Tayip Erdogan, les néo-islamistes ont surmonté l’épreuve du pouvoir et sont parvenus à s’imposer comme un modèle régional crédible.
Au lendemain du 3 novembre 2012, les manchettes des quotidiens turcs titraient en gras : "AK Parti ve Anadolu devremi" (L’AKP et la révolution anatolienne)(1). Dix ans auparavant, la formation islamiste remportait les élections générales, balayant du même coup une classe politique usée par les scandales à répétition.
Le terme de révolution anatolienne n’est pas neutre. Il renvoie aux électeurs de l’AKP. Une Anatolie profonde, celle des Turcs noirs, humbles, croyants et conservateurs, victimes du mépris des élites occidentalisées. Le succès de l’AKP est également celui d’un aggiornamento Sur les décombres de l’islam politique traditionnel et de ses velléités nihilistes, les néo-islamistes turcs ont construit une synthèse originale alliant conservatisme moral, économie de marché et démocratie.
 
De l’homo kemalus à l’homo islamiqus
      Sous la République l’Anatolie
En Turquie, les élites au pouvoir depuis la proclamation de la République  en 1923, sont le fruit d’un processus révolutionnaire, non le produit d’un consensus global de la société.
La laïcité est la clef de voute de l’édifice républicain. Elle est la religion civique de l’Etat exerçant une fonction intégratrice et coercitive, en vue d’accoucher d’un homme nouveau : progressiste, volontariste, héroïque.
Les six principes ou six flèches du kémalisme (Alti Ok) (nationalisme, populisme, laïcité, étatisme, république et révolution) scandent les étapes nécessaires à  cette régénération anthropologique.
L’acharnement kémaliste à vouloir contrôler le fait religieux et le corps social trouve son origine dans la conscience qu’ont les élites républicaines des lacunes du processus de modernisation autoritaire. Enfermés dans leurs bastions urbains d’Istanbul et d’Ankara, confinés sur les pourtours de la côte égéenne, ces Turcs blancs souvent originaires des Balkans, se sentent vulnérables. Mécaniquement, la loi du nombre est celle de la majorité silencieuse donc de la réaction (2).
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la donne évolue. La démocratisation exigée par les Anglo-saxons en échange d’une protection contre l’ogre soviétique, légitime les aspirations des franges les plus conservatrices de la population. Mais l’armée, gardienne de l’héritage kémaliste, pose des lignes rouges à ne franchir sous aucun prétexte. Les coups de force  (1960, 1971, 1980, 1997) sont autant de tentatives de restauration de  l’autorité étatique menacée par l’hydre à trois têtes : réaction, séparatisme,  gauchisme (3) .
A partir des années 80, la Turquie s’ouvre sur le monde. Brutalement, l’échelle nationale se trouve écrasée entre le local et le global. La mondialisation et son cortège de déréglementation, le processus d’adhésion à l’Union européenne désarticulent l’armature de l’Etat jacobin. Les élites laïques accrochées frileusement aux rentes du secteur public peinent à s’adapter ; l’armée voit ses prérogatives émasculées par les directives de Bruxelles et les critères de Copenhague sur les Droits de l’Homme. Dans ce contexte d’effritement de l’Etat-nation et de son ciment laïc, émergent de nouvelles élites pieuses, parfaitement coulées dans la mondialisation. L’AKP est aujourd’hui l’expression politique du retour de ce pays réel brimé par 80 ans d’autoritarisme républicain.
 
      La synthèse turco-ottomane
Dans un pays à 99% musulman où la pratique religieuse est massive, la culture nationale prend inévitablement la forme de l’Islam. La restauration d’un lien national fort est vitale pour l’AKP. Elle est l’unique moyen de mettre un terme aux affrontements politiques, de calmer les ardeurs de la jeunesse, d’intégrer les masses laborieuses issues de l’exode rural, de contenir les revendications kurdes.
Rejeté comme cosmopolite, rétrograde, obscurantiste, par Mustapha Kemal, le passé ottoman a de nouveau le droit de cité. A la télévision, la série Muhtesem yüzyil, (Le siècle magnifique) à la gloire de Soliman le Magnifique, pulvérise les audiences (4). En filigrane, elle colporte nombre de messages subliminaux. Plus précisément l’accent est mis sur la nécessité d’un exécutif fort, pieux et juste… Dans la même veine, le massacre des Janissaires après une énième révolte, renvoie au duel AKP-Etat major et à l’élimination définitive des porteurs d’épaulette de la scène politique. Cet aller retour constant entre passé et présent s’accompagne parfois d’un zeste de postmodernité. En témoigne la mise sur le marché d’une nouvelle  marque de moto, appelé Kanun, du surnom de Soliman, le législateur… (5)
 
     De la laïcité autoritaire à la laïcité positive
En réalité, la séparation entre la mosquée et l’Etat en Turquie n’existe pas. Dans le cadre d’une laïcité concordataire, l’islam sunnite hanafite est la seule religion reconnue. Les desservants du culte dépendent de l’Etat et chaque vendredi le prêche  est prononcé au nom de la République.
La direction des Affaires religieuses (Diyanet) assure "la solidarité nationale et  l’intégrité de la communauté nationale " (article 136 de la constitution).
En croissance constante, les effectifs de ce ministère absorbent un budget annuel de 2 milliards de dollars. En outre, depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, le Diyanet  estpassé du rôle d’organisateur à celui de prescripteur de la vie religieuse. Ainsi, en Janvier 2008, le Président du Diyanet, Ali Bardakoglu, a déclaré que le port du voile est une obligation qui "incombait à toutes les femmes musulmanes" (6).
La réintégration de normes islamiques dans la vie quotidienne est visible avec l’augmentation du nombre de femmes voilées. Entre 2003 et 2007 la proportion portant le voile intégrale (à ne pas confondre avec le simple fichu) est passé de 4% à 19% (7). Dans la même période, la part de femmes mariées voilées atteint les 75%. Cette évolution remet en cause le féminisme d’Etat, pierre angulaire du kémalisme. Si la personnalité juridique de la femme n’est pas affectée, sa promotion n’est plus automatiquement assurée. En témoigne la baisse drastique des effectifs dans la fonction publique. Il n’y a pas une seule femme parmi les 81 préfets de région, seulement 15 sur les 900 secrétaires de district (8).
L’exigence éthique justifiée au nom de la majorité morale qu’incarnent les islamistes, se vérifie dans la prohibition de tout ce qui est contraire à la culture dominante. Cette pression sociale ou "pression de quartier" (mahalle baskisi), pour reprendre l’expression du sociologue Serif Mardin, est particulièrement forte dans les villes d’Anatolie centrale. La vente et la production d’alcool sont grevées de lourde taxe. Les licences sont délivrées au compte goutte. Les établissements sont regroupés dans des zones rouges. Sur les lieux de travail, les démonstrations de piété sont fréquentes, surtout en période de ramadan. En outre, le gouvernement tient compte, dans la sélection des appels d’offres, du degré de piété des hommes d’affaires (9).
Le rôle des écoles Imam-Hatip, dans ce retour au sacré est décisif. La majorité des cadres des partis islamistes et de l’AKP sont diplômés des IHL.
A l’origine, ces écoles devaient permettre la formation d’un clergé musulman progressiste, loyal envers l’Etat. Progressivement, cette vocation première s’est trouvée dévoyée. Sous la pression des familles rurales, conservatrices, ces écoles se sont muées en système éducatif parallèle. Après le bac les diplômés des IHL sont autorisés à poursuivre leurs études supérieures en dehors des facultés de théologie. Conscient des enjeux, Erdogan affirme régulièrement son souhait de former "Une jeunesse pieuse". Depuis 2012, une épreuve de culture religieuse a été ajoutée au baccalauréat (10).
Lorsque l’on examine la trajectoire des cadres économiques et politiques des néo-islamistes turcs, un profil revient avec insistance : celui de l’ingénieur. Souvent issu d’Anatolie centrale, il a étudié dans un IHL avant de partir à l’étranger.
Ces nouvelles élites ont joué un rôle déterminant dans l’ouverture de la Turquie à la mondialisation et au libre échangisme. Leur approche scientifique et mathématique des problèmes contemporains les a dégagés de la rhétorique incantatoire. La science est neutre, il s’agit donc de la faire sienne. L’Occident est un partenaire et un concurrent auquel il faut se confronter dans l’arène de l’économie planétaire. L’un d’entre eux explique :
"La civilisation occidentale repose sur plusieurs présupposés. Le plus important est exprimé par Dostoïevski dans les Frères Karamazov : ’Si Dieu n’existe pas tout est donc permis ‘. Depuis le siècle des Lumières, l’être humain ne tient pour vrai que la réalité découlant des cinq sens. Une autre de ces conceptions renvoie à la toute-puissance du libre arbitre individuel, du libéralisme, du laissez-faire, laissez- passer. En définitive, le consumérisme exacerbé est la finalité de ces sociétés ; consommer davantage pour accéder à la félicité. L’alternative à une telle civilisation matérialiste se trouve dans l’islam" (11).
Pour cette nouvelle élite l’homo islamicus associe nécessairement valeurs traditionnelles, pragmatisme, compétitivité, volonté d’insertion dans un monde fonctionnant en réseau.
 
Une alter-modernité conservatrice
       La revanche du pays réel
Ce sont dans les règles de l’économie de marché que les élites islamistes ont puisé le ressort principal de leur dynamisme. La mondialisation, le retrait de l’Etat, le développement de l’éducation et de l’urbanisation forment le terreau sur lequel prospèrent ces nouveaux acteurs. Les confréries soufies et les organisations islamistes ont fait éclore une société civile religieuse qui supplante en quantité et en qualité les institutions souvent fragiles de la société laïque. A travers des réseaux sociaux protéiformes, ils pallient aux carences sociales, éducatives, économiques de l’Etat républicain et reconstruisent la société en fonction de leur vision du monde.
Ce processus  débute à la veille du coup d’état militaire de 1980. Au bord de la banqueroute, le gouvernement turc accepte la mise en place d’un "programme de stabilisation et d’ajustement structurel" en échange de l’octroi par le FMI d’argent frais. Le programme est ambitieux. Il tourne radicalement le dos à l’autarcie kémaliste. La stratégie d’industrialisation par substitution des exportations est abandonnée au profit d’une politique résolument tournée vers l’exportation. Une fois au pouvoir, les militaires éliminent brutalement le syndicalisme. Les salaires sont gelés, les barrières douanières levées, les prix libéralisés.  Cette rupture brutale entraîne une réorganisation totale des rapports entre Etat et société, société et économie. Les énergies libérées dans l’économie trouvent un exutoire dans l’espace politique avec la montée des partis islamo-conservateurs. Libéralisme économique et politique s’appuie mutuellement dans la contestation de l’establishment militaro-laïc englué dans le statu quo et l’affairisme.
Les victoires de l’AKP en 2002 (34%), 2007 (47%) et 2011 (50%) révèle le vote sanction d’une population turque exaspérée par les scandales politico-financiers à répétition d’une élite occidentalisée coupée du pays. Profitant de l’effondrement des partis de centre-droit qui avaient fixé des années 1950 à 2000 l’électorat conservateur et musulman, c’est toute la droite turque qui se retrouve rassemblée sous la baguette de l’AKP.
Rejetant l’opposition frontale, Erdogan opte pour une ligne réformiste d’apaisement, il élude du programme les aspects les plus polémiques. Refusant le qualificatif d’islamiste, il définit son mouvement comme fondé sur une approche "démocrate et conservatrice". Le parti prône l’intégration à l’Union Européenne, l’économie de marché et la défense des valeurs traditionnelles, synonyme habile pour désigner l’islam.
Le recours à des intermédiaires choisis en dehors de la mouvance islamiste, patronat occidentalisé, intellectuels libéraux, Etats-Unis, Union Européenne, explique la réussite d’Erdogan. A cela s’ajoute la bonne tenue de l’économie turque. En une décennie, le PIB par habitant a triplé. (3 000 dollars en 2002 - 10 000 dollars en 2012).

     L’éthique islamique du capitalisme
Simultanément, les nouvelles élites anatoliennes fondent leur propre association patronale : le MÜSIAD (Müstakil Sanayici ve Isadamlari Dernegi-Association indépendante des hommes d’affaires et des industriels). Celle-ci rassemble 3000 membres représentant quelques 10 000 entreprises situées en général au cœur du plateau anatolien (le triangle Adana-Kayseri-Konya).
Kombassan est le symbole emblématique de cette réussite. L’entreprise est fondée à la fin des années quatre-vingt par un instituteur de Konya, Hasim Bayram. Originaire d’une famille de paysans démunis, le jeune Bayram connaît la misère et la privation. Méfiante envers une école publique encore trop entachée d’esprit moderniste, sa famille l’envoie étudier dans une école imam hatip. Remarqué par ces maîtres, il fait des études supérieures de chimie et gravit rapidement les échelons de l’université en tant que maître de conférences. Mais sa carrière est brisée par le coup d’Etat militaire de 1980. L’armée épure à tour de bras les milieux universitaires et ses idées islamistes lui valent une mise à l’écart. Au chômage, Bayram gagne chichement sa vie en donnant des cours dans une dersane un cour privé du soir qui prépare aux concours d’entrées universitaires. En 1988, il crée Kombassan.
Spécialisé à l’origine dans la papeterie, l’entreprise essaime rapidement dans le tourisme, la finance, les transports. Avec 60 usines et environ 100 filiales, elle emploie 30 000 personnes. Hors de la Turquie, Kombassan a investi dans les Balkans, aux Etats-Unis et en Asie Centrale. Aucun des actionnaires ne possède plus de 1% du capital. La principale source d’investissement repose sur les bas de laine des familles dévotes. Celles-ci thésaurisent  sous la forme de bijoux en or leurs avoirs. Toute l’astuce de Bayram consiste à avoir su capter ce capital vert en donnant à ces investissements un vernis moral. Concrètement, cela peut se traduire par le refus d’investir dans des secteurs d’activité incompatibles avec l’Islam (jeu, pornographie) ou par des facilités accordées à des fondations charitables. L’autre source majeure d’investissement provient de l’épargne des travailleurs turcs vivant en Allemagne. Ces fonds transitent par un réseau complexe de fondations écrans étroitement imbriquées aux confréries religieuses (12).
Le MÜSIAD s’appuie sur une éthique religieuse et productiviste. Lorsque le croyant s’enrichit, c’est toute  la communauté qui en bénéficie. L’Islam est à la fois l’enseigne de ralliement de l’homme d’affaire pieux, un moyen de créer un segment de marché élargissable à l’infini et un antidote aux revendications égoïstes des syndicats athées. Le travail et l’échange sont parties intégrantes de la satisfaction des besoins de l’être humain et par conséquent de l’ordre du monde voulu par Dieu.
Les membres du MÜSIAD sont d’ardents zélateurs du démantèlement de l’Etat-baba (papa). La privatisation des entreprises publiques est l’occasion non seulement de décharger l’Etat du fardeau de mastodontes archaïques mais aussi d’éradiquer une fois pour toute ces élites laïques étrangères au génie national, coupables d’avoir crée, entretenu une économie statique et dépassée. Trop longtemps, la bourgeoisie kémaliste à l’abri du glaive de l’armée a vécu une existence rentière, s’arrogeant des monopoles sur des pans entiers de l’économie protégée par des barrières douanières prohibitives.
En d’autres termes, la promotion de l’économie de marché par l’AKP n’est pas seulement un discours dicté par la conjoncture mais une véritable arme de guerre contre l’Etat républicain.
Dans la lignée d’Hayek et de Burke, l’AKP conçoit les libertés traditionnelles comme partie inhérente de l’ordre social.

     Un Islam social
La contrepartie de l’effervescence capitaliste des années 80-90 est une réaction morale quant à la place de l’argent. Beaucoup rejoignent les confréries religieuses afin de compléter leur investissement professionnel par un engagement éthique qui puisse être utile aux plus démunis.
Dans ce processus, les ordres soufis ont fonctionné comme des réseaux informels. La croissance économique des années 1980 transforme les classiques réseaux religieux en un instrument de mobilité sociale. En dehors des instances gouvernementales, c’est une véritable alter-société qui se met en place. L’islam social contourne la laïcité et libère l’expression publique de convictions qui jusqu’alors restaient confinées dans la sphère privée. Les fondations religieuses investissent les domaines profanes. Grâce à l’apport en capital de la bourgeoisie islamiste, des maisons d’édition sont créées, des journaux édités, des chaînes de TV et de radio voient le jour. Situés hors de la tutelle étatique, ces médias permettent l’éclosion d’une véritable contre-culture de masse. De proche en proche, les modes de vie et de pensée se modifient et c’est toute la société qui au final se reconstruit sur des valeurs religieuses.
Suivant cette logique, communauté et individu s’alimentent mutuellement. Avec l’effacement de l’Etat-providence au profit d’un Etat de charité, les confréries religieuses seules à disposer de moyens conséquents prennent le relais du secteur public défaillant, dans les domaines de l’éducation, de la santé. Ainsi, les montants des chèques-santé financés par l’AKP dépensés dans les hôpitaux privés, sont passés de 14% à 40% entre 2002 et 2010 (13). Dans l’enseignement, la même logique est à l’œuvre avec l’octroi de bons de scolarité.

Une puissance globale
         Repenser l’empire
Le néo-ottomanisme remonte au XIXe siècle. Il puise ses racines dans une mouvance intellectuelle libéral-conservatrice, favorable à une modernisation de l’empire mais résolument critique quant à une imitation trop obséquieuse de l’Occident.
L’école néo-ottomane contemporaine désigne à l’origine un groupe de personnalités issues de la mouvance religieuse et nationale-libérale gravitant autour de Turgut Özal, Président de la République dans les années 80-90. Le bilan du kémalisme les laisse de marbre. La Turquie républicaine, par la brutalité de ses réformes, s’est selon eux, coupée de son environnement originel. Depuis lors, elle souffre d’une véritable lobotomie culturelle. Empire cosmopolite, l’Etat ottoman a su maintenir, vaille que vaille, une certaine harmonie entre ces composantes L’islam doit retrouver sa vocation première, celle d’une grammaire commune non seulement aux populations formant le creuset anatolien mais aux peuples voisins partageant la foi du Prophète.
Toutefois, à la différence des cercles islamo-nationalistes classiques, l’école ottomane ne rejette nullement l’ouverture vers l’Occident. La Turquie doit défendre ses intérêts, ceux des pays musulmans, mais éviter une rhétorique agressive et en définitive stérile à la manière de l’Iran. A cette condition elle pourra prétendre au rang qui lui revient. Plutôt que d’être l’éternel flanc de l’alliance atlantique et monde occidental, la Turquie à tout intérêt à élargir son agenda stratégique et à diversifier ses relations. Ainsi, elle n’apparaîtra plus comme le "fourrier de l’impérialisme occidental" mais comme un intermédiaire obligé dans la résolution des conflits qui ensanglantent la région.
Atatürk voulait encrer la République à l’Ouest tout en revendiquant l’héritage turcique des steppes de l’Est. A un axe Est-Ouest autarcique, se substitue un axe global Nord-Sud. D’Etat périphérique à l’époque de la Guerre froide, la Turquie passe au stade d’Etat pivot. La ligne d’horizon  visée est celle de la  puissance globale.

     Profondeur stratégique
La profondeur stratégique est triple. Elle est culturelle, géographique, historique. A l’image des grandes puissances et de leurs anciens espaces coloniaux, la Turquie peut légitimement prétendre à sa propre zone d’influence.
Ahmet Davutoglu, actuel ministre des Affaires étrangères et principal théoricien de la mouvance néo-ottomane remarque :
"Des pays comme la Chine, la Turquie, le Japon se rattachent à une longue mémoire. L’espace et le temps en ont gardé l’empreinte. Encore aujourd’hui ce passé prestigieux est une invitation pour ces peuples à trouver dans leurs propres traditions la force nécessaire pour relever les grands défis contemporains " (14).
 
Dans son ouvrage fondamental, Strategik Derinlik, (La profondeur stratégique), il insiste sur la notion de puissance civilisationelle. Les civilisations islamiques, indiennes, confucéennes ont autant le droit d’affirmer leur spécificité que l’Occident.
Le drame d’Ankara est d’avoir fait de l’islam le miroir négatif de l’idéal de civilisation. En se repliant sur le bastion anatolien et en privilégiant la défense du pré carré à tout craint, la Turquie a progressivement fait contre elle l’unanimité de ses voisins (axe gréco-syro-irano-arménien). Dans l’esprit de Davutoglu, il faut pour sortir de cet isolement renouer des relations apaisées. L’islam et le souvenir d’une histoire partagée sont les leviers d’Archimède de cette politique.
Toutefois, ce grand dessein s’est empalé à partir de la crise syrienne sur ses contradictions. Cruelle dilemme, Ankara a dû trancher entre la diplomatie du bon voisinage et la fidélité envers ses alliés traditionnels. Dés lors, brisant le vernis de multipolarité qu’avait patiemment  construit Davutoglu, la Turquie s’est retrouvée rejetée dans le camp occidental à la tête d’un bloc sunnite croisant le fer avec un axe chiite (Syrie-Irak-Iran) soutenu par les puissances émergentes (Russie, Chine).

     La fin de l’amnésie
A l’image de sa politique intérieure, les orientations étrangères de l’AKP  marquent une rupture avec la doxa kémaliste.
Pour la première fois, la totalité des fonctions exécutives, judiciaires et législatives sont passées dans les mains d’hommes étrangers aux élites bureaucratiques et militaires en place depuis 1923. Le tournant autoritaire opéré par l’AKP est en somme logique. Après avoir combattu le système, le parti islamiste est devenu à son tour l’establishment. D’ou son raidissement sur la question kurde et sa volonté de ménager une armée désormais soumise.
Dans son roman Une vie nouvelle, paru dans les années 90, Orhan Pamuk raconte l’histoire d’un étudiant appelé Osman (nom éponyme du fondateur de la dynastie ottomane). Il abandonne ses études, sa famille pour une vie errante en quête d’absolu. Le jeune homme élit domicile dans les gares routières des bourgades d’Anatolie profonde, montant ou descendant au hasard des destinations. Il rencontre des vagabonds, des paysans sans terre, des gens simples, fidèles à la statue d’Atatürk du square municipale et à la prière du vendredi dans la mosquée au coin de la rue. A la fin du périple dans une ville sans nom, un marchand ambulant lui offre une sucrerie avec un papier contenant un aphorisme sur le monde :
"Aujourd’hui nous avons tout perdu".
 
Le marchand explique : "L’Occident nous a englouti, foulant au pied notre passé. Ils nous ont envahi, annihilés. Mais un jour, un jour peut-être dans 10 000 ans, nous prendront notre revanche, nous mettrons fin à cette conspiration, nous retrouverons notre âme. Maintenant part au loin, mange et cesse de pleurer ! " (16).
 
(1) Yörem Güncel Gazetesi, 3 novembre 2012, Orhan Kaplan, "AK parti ve Anadolu devrimi",[L’AKP et la révolution anatolienne].
(2) Erik J.Zürcher, Turkey a modern history, I.B. Tauris, Londres, 2010. pp.166-206.
(3) Gareth Jenkins, Context and circumstance : The turkish military and politics, The international Institute for Strategic Studies, New-York, 2001.
(4) Habertürk.com, 5 octobre 2011, "Muhtesem yüzyil 22 ülkeyi fethetti", [ Le siècle magnifique triomphe dans 22 pays].
(5) Yeni Safak, 24 mai 2010, Kubra Sönmezisik, "Kanun’in tasarimciligi tamamen duygusal", [Le désigne émotionnel de la Kanun].
(6) Gazetehayat.com, 21 février 2008, "Ali Bardakoglu, son noktayi Koydu ", [ Ali Bardakoglu pose un point final].
(7) Zeyno Baran, Torn country, Hoover Institution Press, Standford, 2011.p.90.
(8) Ibid.p.92.
(9) Binnaz Toprak, Being different in Turkey, Research report on neighbourhood pressure, Bogazci Üniversitesi, 147 p. (librement téléchargeable sur le site de l’Open Society Foundation, à l’adresse suivante
www.aciktoplumvakfi.org.tr/pdf/tr_farkli_olmak.pdf
(10) Hürriyet, 18 décembre 2012, Nuran Çakmakçi, "YGS’de din sorusu "  [La question de religion au YGS]
(11) Yildiz Atasoy, Turkey, islamists and Democracy, I.B. Tauris, Londres, 2006. p.165.
(12) Ibid p.155-156
(13) Mustafa Sen, "Transformation of turkish islamism and the rise of the justice and development party", in Birol Yesilada and Barry Rubin, in Islamization of Turkey under the AKP rule, Routledge, New-York, 2011, p.73.
(14) Ahmet Davutoglu, Stratejik Derinlik, [Profondeur stratégique], Kure, Istanbul, 2008, p.495.
(16) Orhan Pamuk, Une vie nouvelle, Folio, Gaillimard, Paris, 1994, p.260.

Chine-Turquie : La question du Xinjiang

Publié dans De par le monde

L’effondrement de l’Union soviétique, l’affirmation de l’Islam politique, la mondialisation ouvrent de nouveaux horizons. La Turquie tourne son regard vers l’immensité des steppes d’Asie Centrale. Le pantouranisme, la volonté de penser les peuples turcs de l’Adriatique à la muraille de Chine comme une même communauté de destin et de civilisation imprègne l’ensemble de l’arc politique. Cette idée d’une aire géographique à l’échelle continentale est à la source d’un puissant sentiment d’appartenance et de fierté. Le Xinjiang ou Türkestan oriental jouit d’une place particulière dans l’imaginaire national. À l’origine, le berceau historique du premier empire turc, se situait entre le désert de Gobi et les monts de l’Altaï. Signe de la prégnance de cette plus longue mémoire, un décret oblige depuis 1993 l’insertion d’une carte du monde turc, à la fin de chaque manuel scolaire.

Peu avant sa mort, le fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal prédisait : "Un jour le monde verra avec stupeur s’éveiller et se mettre en marche cet empire invisible qui gît, encore ensommeillé dans les flancs de l’Asie". Kemal était convaincu qu’à un moment donné cette entité prendrait conscience d’elle-même et se détacherait de la tutelle des Russes et des Chinois comme la Turquie républicaine s’était arrachée des griffes de l’Occident.
Cette conception hypertrophiée de l’identité renvoie à la politique étrangère d’Ankara. Elle se décline en trois grandes familles de pensée :
- La synthèse islamo-nationaliste
- Les souverainistes
- L’école néo-ottomane
Ce classement est arbitraire dans la mesure où les délimitations sont souvent floues (1). Un même auteur peut se situer à la confluence de plusieurs courants. Bien que leur influence soit inégale, ils marquent chacun à des degrés variables un intérêt pour les populations turques vivant hors d’Anatolie. Si l’école islamo-nationaliste influence les réactions épidermiques les plus visibles de l’opinion publique, son impact réel sur la politique étrangère d’Ankara est limité. Inversement, les tenants du néo-ottomanisme, proches du parti islamiste au pouvoir, ou les souverainistes, liés à l’armée, sont davantage en mesure de peser sur les décisions. Ami, rival, partenaire, ennemi, Pékin est inclus dans un large spectre de points de vue. Mais, à chaque fois, l’analyse des positions turques renvoie à la question du Xinjiang.

La synthèse islamo-nationaliste
La synthèse turco-islamique allie religion traditionnelle et nationalisme. Elle est depuis le début des années 80 l’idéologie officieuse de l’État turc. Instaurée avec l’aide des militaires soucieux d’éradiquer la subversion gauchiste en canalisant la soif de sacré de la population, elle revendique une voie particulière. Les Turcs sont prédestinés à l’Islam, leur croyance chamaniste annonçait déjà l’idée d’un Dieu unique. Les Turcs en se convertissant à la religion de Mahomet ont sauvé l’Islam des croisés. A contrario, sans l’Islam, l’identité turque aurait dépéri. Les islamo-nationalistes rappellent souvent l’exemple des Bulgares, des Hongrois qui ont perdu leur turcité en refusant l’Islam. Dès lors, la Turquie doit reprendre son rôle de protectrice des musulmans et des Turcs à travers le monde.

Théoricien de la synthèse islamo-nationaliste et du courant souverainiste, Suat Ilhan définit le monde turc de la manière suivante : Il rassemble : "les États Turcs indépendants, les communautés autonomes turques, les minorités turques, les pays dans lesquels il y a des ressortissants turcs, les traces de culture turque. Le Taj Mahal en Inde, les ponts sur la Drina, la mosquée de Tolun en Egypte sont autant de vestiges cette grandeur passée" (2). Si l’on applique cette grille de lecture à la Chine, il est de fait qu’une partie importante de son territoire relève du monde turc. La grande muraille qui a protégé pendant des siècles la Chine des assauts des peuples nomades turcophones, n’est qu’à 70 kilomètres de Pékin…
La Chine est perçue avec une profonde défiance. En raison de son régime politique, elle est assimilée à une dictature athée qui opprime les musulmans. Necemettin Özfatura, penseur issu des cercles nationalistes et contributeur régulier au quotidien Türkiye, souligne la dimension religieuse qu’il perçoit dans la répression de Pékin : "Le génocide commis par les Chinois au Türkestan oriental, n’est ni le premier, ni le dernier commis contre des Turcs musulmans" (3). Pour ce courant, le Xinjiang est partie intégrante de la communauté des croyants (Umma). Il abrite le tombeau du maître soufi Bugra Khan. Il est islamisé depuis des siècles. Il existe une communauté d’appartenance irrévocable entre la Turquie et le Türkestan oriental. "Le Türkestan oriental est partie intégrante de notre âme et de nous-même. Pendant 11 ans de 1866 à 1877 le Türkestan fut une province ottomane" (4) [ Le Türkestan avait symboliquement reconnu l’autorité du Sultan-calife] s’exclame Özfatura. En d’autres termes, il semble qu’à partir du moment où l’attention de l’opinion mondiale se fixe sur un territoire qui a relevé de la Sublime Porte, l’orgueil turc brutalement tiré de sa léthargie, ne peut admettre l’emprise d’un pays tiers. C’est le complexe de la souveraineté évincée…
Les théoriciens de la synthèse islamo-nationaliste considèrent la Chine comme un géant au pied d’argile miné par des dissensions internes, prêt à s’affaisser sur lui-même à la première crise. La "Chine comme l’union soviétique éclatera et le régime s’effondrera, nous le verrons un jour" (5). Si les républiques d’Asie centrale se sont libérées du joug communiste, l’indépendance du Türkestan oriental est, elle aussi, inéluctable. Ses ressources en matière première (gaz, pétrole, uranium) garantissent largement sa viabilité.
Aussi, Ankara n’a pas intérêt à ménager particulièrement Pékin y compris pour des raisons d’ordre économique. Les échanges entre les deux pays profitent en priorité à Pékin. "Les Chinois exportent 80 % de leurs marchandises contre 20 % pour nous. Dès qu’un navire chinois arrive dans nos ports une usine ferme" (6). Selon les islamo-nationalistes, il serait donc normal que la Turquie adopte une politique plus protectionniste et qu’elle ait recours à l’arme du boycott.

Ces représentations sont largement répandues dans l’opinion publique. Elles servent de prêt-à-penser à toute une génération de politologues, d’historiens et de journalistes. Elles forment un consensus rarement remis en question et sont à l’origine de pensées-réflexes particulièrement perceptibles en cas de crises (7). Les propos de Tayip Erdogan qualifiant la répression chinoise des émeutes de juillet 2009 de "génocide" en sont une illustration parmi d’autres. Néanmoins, si l’on quitte la sphère de l’émotionnel et des réactions épidermiques, l’influence de la synthèse turco-islamique est restreinte. Elle n’influe pas réellement sur les grandes orientations politiques. L’on peut juger de son influence à l’aune de son impact sur la crise yougoslave. En dépit d’une très forte campagne dans l’opinion sur le thème : "La Bosnie ne sera pas une nouvelle Andalousie", Ankara ne s’est jamais départie d’une grande prudence dans sa politique balkanique. Tout au plus la Turquie a-t-elle permis l’acheminement d’une aide humanitaire. La réserve d’Ankara prend son origine dans son refus d’avaliser un précédent qui remettrait en cause l’intangibilité des frontières. Cela est particulièrement vrai pour le Kosovo. Ces considérations renvoient bien entendu au problème kurde…

Les réseaux de soutien aux Ouïgours liés à la mouvance islamo-nationaliste se retrouvent dans certains partis de la droite radicale :
- Le Parti de la Grande Union (BBP) scission islamiste du Parti d’Action Nationaliste (MHP).
- Le Parti de la Félicitée (Saadet Partisi) parti islamiste orthodoxe
- Le Milli Görüs, organisation islamiste interdite en Turquie mais autorisée en Europe matrice originelle de la plupart des partis islamistes en Turquie.
- Des quotidiens populaires à grands tirages : Türkiye, Vakit, Milli Gazete,
-
La confrérie des Nakshibendis

Les souverainistes
Le mouvement souverainiste a émergé en Turquie au tournant des années 2000. Par-delà le traditionnel clivage droite-gauche, il rassemble des patriotes d’obédiences diverses mais tous attachés au maintien de l’État et de la nation dans la forme léguée par Mustapha Kemal à sa mort en 1938. Il mêle kémalistes proche du Parti Républicain du Peuple et nationalistes bon teints sympathisants du Parti d’Action Nationaliste. Cette mouvance conjugue rejet de l’Occident, attachement au rôle de l’État, refus du processus d’adhésion à l’Union européenne. Hostile aux États-Unis, elle considère avec une grande suspicion le Parti de la Justice et du Développement qu’elle accuse de servir les ambitions de Washington et d’être à l’avant-garde d’un projet d’Islam modéré en contradiction avec les principes fondateurs de la République.
Pour cette mouvance, Ankara doit rompre avec l’Union Bruxelles et réorienter sa politique étrangère dans une perspective eurasiste. La Russie, les Républiques d’Asie Centrale et dans une certaine mesure la Chine offrent des voies alternatives. Proche de l’institution militaire, cette mouvance dispose de solides réseaux dans les rangs des officiers supérieurs.
À la différence de la synthèse turco-islamique, les souverainistes ne font pas de la religion un point non-négociable de leur orientation en politique étrangère. Au contraire attachés aux notions de laïcité, d’État-nation, de non-ingérence dans les affaires étrangères, ils ont tendance à se méfier des courants religieux ou politiques à vocation transnationale. Ils sont fidèles en cela à la devise kémaliste "Paix dans le monde, paix dans le pays". Les rapports avec la Chine sont donc perçus sous l’angle de la realpolitik. Les souverainistes pointent deux problèmes dans les rapports turco-chinois :
- Chypre
- Le PKK
Défendant l’intangibilité des frontières et la notion d’intégrité du territoire Pékin est en accord avec les thèses de Nicosie. Elle défend un règlement dans le cadre des Nations Unies et une réunification de l’île sous l’égide du seul gouvernement reconnu officiellement par la communauté internationale. La Chine n’a jamais appuyé les projets séparatistes ou de nature confédérale d’Ankara sur l’île d’Aphrodite (8).
Les souverainistes turcs reprochent aux chinois leur immixtion dans les problèmes intérieurs turcs en particulier sur la question kurde. Ils énumèrent les ouvrages et les revues, journaux édités par des organismes d’État en faveur de la cause séparatiste. En outre, ils soulignent l’importance de l’armement chinois équipant les milices kurdes d’Irak du nord (9).
Toutefois les souverainistes reconnaissent que certaines critiques chinoises sont justes. On ne peut réprimer le PKK au nom de l’unité nationale et, d’un autre coté, se faire le porte-parole d’un mouvement séparatiste au Xinjiang sous le prétexte qu’il s’agit d’un peuple turcophone. En substance, chacun devrait ne pas se mêler des affaires intérieures des autres. L’amitié de la Chine doit être recherchée et cela pour trois raisons :
- La Chine est un grand pays et elle est membre du Conseil de sécurité des Nations Unies. En 2030 elle aura dépassé les États-Unis.
- Sur la question de Chypre et du PKK, la Chine peut influencer la communauté internationale. Autant donc ne pas la provoquer.
- La Turquie doit travailler à prendre des parts de marché en Chine.
Pour les Dr Hidayyet Nurani Ekrem, chercheur au TÜRKSAM, think-tank souverainiste proche de l’armée "la politique extérieure d’un pays est le prolongement de sa politique intérieur. En même temps, la politique extérieure d’un pays a pour devoir de préserver les intérêts nationaux. La politique étrangère doit bénéficier aux intérêts nationaux" (10). Dès lors, comme le Kurdistan, le Xinjiang relève des affaires intérieures de la chine. "Le Türkestan doit jouer le rôle de point de contact entre la Turquie et la Chine. Dans cette perspective l’intérêt stratégique du Türkestan doit prendre le rôle d’un pont entre les deux pays" (11). Sans l’avouer trop ouvertement les souverainistes turcs reconnaissent que les Chinois ont accordé un statut de région autonome au Xinjiang, des droits en matière culturelle, linguistique, éducative qu’ils n’auraient jamais eux-mêmes concédés aux kurdes…
Aussi, il n’existe pas à proprement parler dans la mouvance souverainiste d’organisations de soutien aux Ouïgours. La priorité demeure la défense et le maintien de l’État turc dans ses frontières actuelles.

L’école néo-ottomane
L’école néo-ottomane désigne à l’origine un groupe de personnalités issues de la mouvance religieuse et nationale-libérale gravitant autour de Türgüt Özal, Président de la République dans les années 80-90. Pour bon nombre, ils sont proches à l’origine de la synthèse turco-islamique. Ils considèrent le kémalisme avec scepticisme. La Turquie républicaine par la brutalité de ses réformes s’est, selon eux, coupée de son environnement traditionnel. Depuis lors, elle souffre d’une véritable lobotomie culturelle. La Turquie est le pays le plus apte à prendre le flambeau du monde musulman, comme le fut auparavant l’empire ottoman. Toutefois, à la différence des cercles islamo-nationalistes, l’école néo-ottomane ne rejette nullement l’ouverture vers l’Occident. Au contraire, elle nourrit une certaine fascination pour le modèle anglo-saxon capable d’allier en même temps foi, démocratie et économie de marché. Loin de succomber à la tentation chimérique d’une hypothétique restauration impériale, les Néo-ottomans prônent le recours au
soft power.
À l’image des grandes puissances et de leurs anciens espaces coloniaux, la Turquie peut légitimement prétendre à sa propre zone d’influence. Ahmet Davutoglu, actuel ministre des Affaires étrangères et principal théoricien de cette mouvance estime que la Turquie appartient par ordre décroissant à trois grands espaces :
- Le monde arabo-musulman
- Le monde turcique avec l’Asie centrale
- L’Occident avec l’espace balkanique
Ankara doit se libérer des chaînes autarciques de la politique kémaliste pour devenir un acteur global de l’échiquier planétaire.

Dans son ouvrage fondamental,
Strategik Derinlik, (Profondeur stratégique), il insiste sur la notion de puissance civilisationnelle. Les civilisations islamiques, indiennes, confucéennes ont autant le droit d’affirmer leur spécificité que la civilisation occidentale.
L’erreur à éviter, selon Davutoglu, serait de "juger la politique chinoise à l’aune de critères humanitaires et non à partir de sa culture". La Turquie est asiatique par son histoire aussi "jouer la carte culturelle est susceptible de procurer des avantages immédiats". De cette façon, "la Turquie pourra compenser sa faiblesse numérique par celle de l’insertion culturelle" (12).
Une fois prise en compte cette dimension, il faut replacer les relations turco-chinoises dans leur environnement. Davutoglu souhaite voir Ankara jouer un rôle actif en Asie Centrale, en devenant un arbitre à l’intersection des États-Unis, de la Russie et de la Chine. La Turquie, remarque Davutoglu, est le "seul membre de l’OTAN à disposer d’une profondeur stratégique en Asie" (13). Cependant, cette appartenance au camp occidental ne doit pas faire renoncer à Ankara ses propres spécificités géostratégiques. Au contraire, en s’affirmant la Turquie pourra approfondir sa marge de manœuvre dans la consolidation de ses rapports avec Pékin sans pour autant être estampillé automatiquement comme fourrier de Washington. L’Asie Centrale et les liens particuliers qui unissent la république anatolienne à ses épigones des steppes offrent à Ankara la possibilité de devenir une puissance médiane à "la croisée du local, du global et du continental" (14).

Quatre puissances influent directement sur le devenir de l’Asie centrale selon Davutoglu : la Russie, la Turquie, la Chine, le Japon. La rivalité d’Ankara avec Moscou est le pendant de la confrontation opposant à l’autre extrémité Pékin à Tokyo. "Mais il y a aussi une concurrence entre la Chine et la Russie sur l’Asie Centrale, des motifs de discorde entre le Japon et la Russie au sujet des îles Kouriles. Dès lors chaque relation transversale influe sur l’ensemble de l’Asie centrale" (15). Conséquence de ce billard à plusieurs bandes, Ankara doit ajuster ses relations en permanence avec la Chine, la Russie, le Japon.

Cet équilibre entre puissances est précaire. Une démographie incontrôlée peut tout bouleverser estime Davutoglu. Le Kazakhstan est plus étendu que le plus grand pays de l’UE, or sa population s’élève à peine à 17 millions d’habitants. En comparaison, avec sa superficie, surenchérit Davutoglu, "le Türkestan oriental qui recoupe 25 % du territoire chinois est faiblement peuplé. C’est comme si en proportion la superficie de l’Afrique était peuplée de manière équivalente à la Sibérie" (16).
Il est donc évident que le décalage existant entre les très fortes densités de population existant en Chine maritime et le vide existant en Asie centrale induit un déséquilibre et de futures crises, car "l’Asie centrale est l’espace de projection du trop plein démographique" (17) chinois. Sur le long terme la Chine élargit son emprise démographique et économique sur l’Asie orientale, mais pour cela elle a besoin de se porter au-devant des ressources énergétiques en gaz, pétrole d’Asie centrale et du Moyen-Orient. Davutoglu note qu’avec la disparition de l’Union soviétique, il est beaucoup plus difficile de juguler la pénétration chinoise en Asie Centrale. A contrario, simultanément, l’émancipation des républiques turcophones a fait germer au Xinjiang "le désir d’autodétermination" (18).
Davutoglu appréhende la poussée chinoise en Asie Centrale. Démographiquement et économiquement la Russie et les Républiques turcophones ne sont pas en mesure de faire obstacle. Dès lors la formation de point d’abcès ralentissant cette progression vers les champs énergétiques, n’est pas forcément inutile. La crise au Xinjiang peut faire gagner de temps. En outre, Davutoglu, à l’inverse du courant souverainiste, ne remet pas fondamentalement en cause le tropisme atlantiste de la Turquie. Aussi, la Turquie peut-t-elle ponctuellement sous-traiter la politique américaine en Asie centrale. D’autant que la présence de Washington en Afghanistan s’explique en grande partie par la volonté de bloquer les routes énergétiques de la Caspienne à Pékin.

Réseaux  pro-Ouïgours et main de la CIA ?
Les Ouïgours peuvent compter sur l’appui discret de cercles proches du gouvernement turc et du parti au pouvoir, l’AKP. La confrérie nurcu de Fethullah Gülen qui compte un nombre important de l’AKP est en première ligne (19). Cette confrérie travaille en Asie centrale depuis de nombreuses années à la formation des élites locales. Outre des écoles, des universités, les Fethullacis possèdent de nombreux journaux, chaînes de radio et télévisions. Étroitement associée à la CIA, l’activité de la confrérie est considérée avec défiance par Moscou qui l’a interdite de séjour sur son territoire. Marc Grosseman et Morton Abramowitz anciens ambassadeurs des États-Unis à Ankara supervisent l’action de la confrérie. Ils agissent conjointement avec Graham Fuller, ancien vice-président de la CIA et principal promoteur du projet d’Islam modéré. Fuller est par ailleurs auteur d’un rapport sur le Xinjiang en 1998, révisé en 2003 pour la
Rand Corporation. Abramowitz, Fuller ont parrainé en septembre 2004 à Washington "un gouvernement du Türkestan en exil". Par ailleurs, Enver Yusuf Turani chef de ce gouvernement fantôme est un proche de Gülen.

(1) Gilles Dorronsoro, Que veut la Turquie ? Editions autrement, Paris, 2009,p.24.
(2) Suat Ilhan, Türk olmak zordur, Alfa, Istanbul, 2009, p. 632.
(3) Türkiye, 14 juillet 2009, Necati Özfatura, Dogu Türkistan’da zülüm, [La tyrannie au Türkestan oriental].
(4) Idem.
(5) Idem.
(6) Türkiye, 4 août 2009, Necati Özfatüra, Dogu Türkistan’da son durum, [Dernier état des lieux au Türkestan oriental].
(7) Etienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque, Analyse d’une historiographie nationaliste 1931-1993, CNRS Editions, Paris, 2000, p.22.
(8) www.türksam.org/tr/a35.html.  Hiddayet Nurani Ekrem Türkiye-çin iliskisinde dogu Türkistan [Le Türkestan oriental dans les relations turco-chinoises].
(9) Idem.
(10) Idem.
(11) Idem.
(12) Ahmet Davutoglu, Stratejik Derinlik, [Profondeur stratégique], Kure, Istanbul, 2008, p. 494.
(13) Ibid.p.492.
(14) Ibid.p.493.
(15) Ibid.p.494.
(16) Ibid.p.464.
(17) Idem.
(18) Ibid.p.478.
(19) Merdan Yanardag, Fethullah Gülen hareketinin perde arkasi Türkiye nasil kusatildi ?[ derrière le rideau du mouvement de Fethullah Gülen, comment la Turquie a été encerclée], Siyah Beyaz, Istanbul, 2008.

Identité nationale et armée en Turquie

Publié dans De par le monde

La République turque est indissociablement liée à l’institution militaire. En 1923, l’armée pose les fondements de l’Etat, et l’Etat engendre la nation. Les élites militaires se sentent naturellement investies de l’identité nationale. La désintégration pitoyable de l’Empire ottoman a conforté en eux une profonde défiance envers les ensembles cosmopolites. L’armée est politique puisqu’elle est l’Etat. Contre les antagonismes religieux, ethniques, sociaux, elle assure la continuité de l’Etat et sa sauvegarde à travers le temps.
Avec un contingent de 700 000 hommes, en additionnant la gendarmerie, l’institution militaire occupe une place déterminante dans la vie du pays. Preuve de cet enracinement en août 1999, le ministre turc de la culture, Istemihan Talay, (membre du Parti d’Action Nationaliste) déclarait à l’issue d’une  conférence de presse : "la nation turque est une nation armée. La figure du soldat renvoie au fondement de notre identité nationale. Tout turc naît soldat" (1).

Pour comprendre le rôle de l’armée dans la société turque, il faut commencer par renverser les stéréotypes mentaux en cours en Occident. Les sociétés développées ont supprimé tout sens tragique à la vie. La quête d’un bien être artificiel et l’individualisme exacerbé ont évacué le dépassement de soi.  La mort synonyme d’anéantissement y est devenue une infamie. Conséquence, elles repoussent dans une commune aversion les deux termes de l’existence : elles ne veulent plus mourir mais refusent également de donner la vie. Le sacrifice est incompris. C’est justement la finalité des armées, qui pour mener à bien leur mission, c’est à dire la défense de l’honneur national, de l’intégrité du territoire, doivent en échange accepter l’effort, la souffrance, la mort. Or les motifs pour lesquels les armées sont rejetées dans les sociétés occidentales sont précisément celles pour lesquelles elles sont respectées en Turquie, parce qu’elles rendent constamment présente l’idée du don ultime de soi.

La guerre notre mère
Les nations se construisent par le glaive, et par ce même glaive œuvrent à la conservation de la paix et du bien commun. L’organisation de la violence source de mort est en même temps l’outil de perpétuation de la vie. La guerre est la genèse du monde sans laquelle il n’y a pas d’avancées. Pour Suat Ilhan, maître à penser de la géopolitique turque et titulaire de la chaire de géostratégie de l’Académie de sécurité nationale (Milli Güvenlik Akademesi) : "La guerre, spécialement les grands conflits sont l’occasion d’emprunter un certains nombre de traits culturels. La guerre est un produit culturel, l’innovation technologique en découle, elle est cause et conséquence de la modernisation et de l’adhésion aux normes de la civilisation" (2). En outre, souligne Ilhan, la guerre est aussi révélatrice de l’altérité, de l’essence profonde d’une civilisation.  Il cite le discours de Mustapha Kemal  commémorant l’anniversaire de la guerre d’indépendance et la libération de l’Anatolie des forces de l’Entente en 1922 : "Au final, ce n’est pas uniquement la force physique, c’est aussi nos ressources morales et culturelles qui assurent notre prééminence" (3).
Les guerres font l’Histoire. Elles sont selon Ilhan, le "meilleur moyen d’appréhender" l’histoire turque (4). Elles sont consubstantielles au nomadisme des Turcs d’Asie Centrale. Ces migrations s’organisent à l’origine vers quatre directions distinctes :

- La Chine et l’Inde
- La Mer Caspienne, et le nord de Mer Noire
- Les Balkans et l’Europe Centrale
- Le Moyen-Orient
Ces régions ont été en même temps le théâtre géographique des guerres turques. Celles-ci ne sont pas encore terminées et leurs conséquences se font encore sentir. La guerre entre Chinois et peuplades turques remonte aux Huns. C’est contre eux que la dynastie des Shi-Huangdi commence à construire la Grande muraille. Aujourd’hui, un conflit de faible intensité se poursuit au Turkestan Oriental avec les Ouighours. Il est selon Ilhan l’épilogue d’une lutte commencée "depuis 2000 ans" (5). En Inde, ce conflit a commencé avec les Huns Blancs et s’est poursuivi avec l’arrivée des Moghols. L’Islam s’est répandu pendant ces guerres. Les tensions récurrentes entre Dehli et Islamabad seraient donc la conséquence de ces invasions.
Mais dans l’imaginaire turc, les guerres les plus importantes restent celles livrées contre l’Europe : "Elles sont dans notre histoire, les luttes les plus longues et les plus usantes" (6). Pour Ilhan, l’Europe a fortifié son identité contre cette menace extérieure. L’identité occidentale a "trouvé l’autre" (7). Dans un raccourci saisissant, Ilhan observe que si entre 632, date la mort de Mahomet, et 1071 année de l’arrivée des Turcs en Anatolie, la figure de l’autre chez les Européens est celle de l’arabe, elle reste avant et après ces deux dates à travers les Huns et les Ottomans, celle du turc...

Les croisades constituent un événement fondamental de cet affrontement. En 1056 Thugri Beg et les Turcs Seldjoukides poursuivant leur migration vers l’Ouest s’emparent de Bagdad. Le chef turc reçoit le titre de Sultan du dernier Calife abbasside. Charge à lui de protéger et de propager l’Islam.  C’est sur cet épisode que s’appuient les tenants de la synthèse turco-islamique, véritable idéologie d’Etat mise en place par l’armée après l’intervention militaire de septembre 1980, pour affirmer l’idée d’une destinée manifeste intrinsèque aux Turcs. Dans un contexte de fortes tensions internationales et sociales, où terrorismes de droite et de gauche se répondent mutuellement, l’armée voit en l’Islam la force susceptible de stabiliser la société et d’unifier la nation autour d’un socle commun. Les Turcs à l’époque des "Seldjoukides … ont fait face en Anatolie, en Syrie, en Palestine, à la Première croisade. A l’époque ottomane dans les Balkans, ils ont arrêté la Deuxième croisade. Le troisième temps de la guerre entre Européens et Turcs prend la forme d’un affrontement avec les Russes" (8).

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres prévoit le partage des dépouilles de l’empire vaincu entre les puissances de l’Entente. C’est le début de la guerre d’indépendance "Istiqlal Harbi". Elle est dans le récit national turc simultanément et paradoxalement "le précurseur des mouvements d’émancipations du monde islamique de l’Occident" et la condition à l’édification "d’un Etat indépendant préalable à la modernisation de la société" (9). Dès lors,  il s’agit en s’appropriant ce qu’il y a de meilleur dans le corpus culturel occidental, "de parvenir par étape à la société contemporaine en mêlant ces acquis à la culture turque" (10).

L’armée des steppes
Le bulletin de liaison de l’armée de terre fait remonter la première force organisée au règne de Mete Han, chef hunnique du Ier siècle av. JC  (11).
Cavaliers réputés, les Turcs inventent la selle et l’étrier. Ils sont de redoutables archers. La distance et l’éloignement dans l’espace en Asie Centrale empêchent la création de fortes entités étatiques. Aussi la condition première à la survie d’un groupe organisé réside dans l’utilisation du cheval. Dans l’histoire turque, la domestication du cheval est capitale. Elle est la deuxième qualité la plus importante après la fonction guerrière. Ilhan remarque qu’ "en raison des menaces qui ont pesé dans l’histoire turque, le soldat est un élément essentiel, ses qualités sont primordiales" (12).
Si l’empire ottoman est cosmopolite et multiculturel, son armée en revanche est nationale et musulmane. Seuls les musulmans sont astreints à faire leur service militaire. Par conséquent, l’armée est l’une des rares institutions impériales où l’élément turc domine sans partage. Les militaires se sentent naturellement les dépositaires de l’identité nationale et de sa défense à travers les aléas du temps. Les fondateurs de la République, Mustapha Kemal et Ismet Inönü, sont des hommes d’arme. Au début du XXème siècle, cette aspiration nationale est confuse. Elle ne commence réellement à pénétrer les esprits qu’avec le Premier conflit mondial. Les soldats du Sultan sont partis à la guerre Ottomans, ils en reviennent Turcs. Sous l’effet des épreuves, des trahisons, un embryon de conscience collective émerge. L’homogénéité contre l’hétérogénéité, tel est l’enjeu du processus de construction initié par les militaires. Laïcité et intégrité du territoire sont les deux piliers du nouvel Etat. Sans laïcité, pas de lien national possible, mais sans unité, pas de cohésion politique, et par conséquent pas de laïcité.

La laïcité est la religion civique de la République dans la mesure où elle substitue aux allégeances communautaires de la théocratie ottomane un lien national.
Paradoxalement, si la laïcité reste la valeur cardinale, l’armée a su jeter des ponts avec la foi du Prophète. Elle est le socle identitaire sur lequel la République a déterminé l’appartenance à la nation turque au moment des échanges de population après la guerre d’indépendance. Cet islam scientiste et national est organisé dans le cadre d’une laïcité concordataire. Les desservants du culte dépendent du ministère des Affaires religieuses, le Dinayet. En d’autres termes, comme le souligne Ilhan, si "l’islam n’est pas l’idéologie de la République, il est le système de croyance de la majorité des citoyens turcs" (13).
La mission des militaires est la défense de l’Etat, or pour de nombreux Turcs, la préservation de l’Etat est la condition essentielle à la sauvegarde de l’Islam. Les navires de la marine ont tous obligatoirement un exemplaire du Coran à leur bord. Les soldats turcs sont appelés "Mehmetcik" (soldat de Mahomet). Ils montent à l’assaut au cri de Allah, Allah. Avant d’ouvrir le feu, l’invocation islamique bismillah est prononcée. L’armée est considérée comme le cœur du Prophète (Peygamber Oçagi). Chaque soldat tombé au champ d’honneur est déclaré martyr (sehit). Dans un sens plus large, ce terme désigne celui tombé pour l’Islam au cours du Djihad. Le nom de guerre de Mustapha Kemal, Ghazi, a lui même une connotation religieuse puisqu’il désigne les guerriers musulmans dans leur guerre sainte contre les chrétiens. Le drapeau écarlate frappé du croissant blanc reflète ce balancement permanent entre tradition et modernité.

Un homme nouveau
En Turquie, deux ministères utilisent le terme de "national" dans leur intitulé. Les ministères de la Défense et de l’Education. Si le premier assure la sauvegarde de la République et l’intégrité du territoire, le second en revanche a pour mission d’éduquer le futur citoyen dans l’obéissance aux préceptes de la révolution kémaliste, et d’assurer son épanouissement moral dans la turcité.
Pour reprendre les mots d’un officiel turc : "L’armée est une école et l’école est une armée" (14). Il s’agit donc d’une guerre sur deux fronts. A terme, la propédeutique kémaliste doit accoucher d’un homme nouveau, viril, vertueux, héroïque. Ce processus de construction nationale repose sur le soldat et l’instituteur :
"Durant la guerre d’indépendance, tandis que l’armée combattait les Grecs sur le front, une armée de professeurs préparaient à Ankara l’assaut final contre l’obscurantisme. La guerre et l’éducation sont jumelles ; le soldat chasse l’occupant du pays, l’enseignent en extirpe l’ignorance" (15).
Dès lors, dans le discours identitaire et civique turc, l’aspect militaire est déterminant. La figure du soldat est l’extension naturelle du caractère national et son accomplissement ultime. Le manuel d’éducation civique en vigueur dans les lycées du pays expose ainsi les traits inhérents à la race turque :

" - Les Turcs sont la race la plus ancienne, la plus noble et la plus héroïque du monde.
- La civilisation turque commence avec l’Histoire, elle est parmi les plus anciennes et les plus développées. Elle est à l’origine de la civilisation contemporaine.
- Le turc est combattant, fort, plein de fougue, intelligent, brave, magnanime, exemple de morale et de vertu pour le reste de l’humanité.
- La femme et l’homme turcs sont fidèles et vertueux. Quand ils fusionnent, ils forment une force indestructible.
- Les victoires des Turcs commencent avec l’Histoire. Les armées turques ont donné naissance à la gloire et l’honneur.
- Les Turcs sont dévoués à leurs pays et vigilants quant à leur indépendance et à leur souveraineté. Ils n’hésitent pas à défier la mort pour la protéger.
- En définitive, le turc est un être supérieur qui a une place à part sur terre" (16).

Cette éthique se retrouve également au sein des écoles militaires. Plus que des soldats, elles ont reçu pour mission de former les cadres de la nation. A partir du jour où ils franchissent le seuil de l’école, les élèves officiers s’entendent répéter qu’ils sont l’élite de la nation et sa conscience éveillée. Maintenus à l’écart des vicissitudes de la vie civile, ils conçoivent rapidement un mépris prononcé pour la médiocrité du monde extérieur. Leur serment reflète cet engagement qui implique l’idée du sacrifice ultime car selon leurs paroles, "un pays n’existe que si on peut mourir pour lui" (17). Le patriotisme s’identifie naturellement au Kémalisme et aux principes qui en découlent : souveraineté nationale, unité de l’Etat, laïcité.
Les cadets sont encouragés à prendre modèle sur Atatürk et à sentir sa présence dans leur service quotidien. Cette immanence est particulièrement forte certains jours de l’année. Chaque 13 mars est célébré le jour d’entrée de Kemal à l’école militaire. A l’appel matinal, les élèves officiers figés au garde-à-vous dans l’air froid du matin répondent présent à l’appel du nom du père de la nation. La commémoration de sa mort tous les 10 novembre et la visite de son mausolée, immensité de marbre aux lignes austères qui dominent Ankara, sont un moment de recueillement collectif. Le soir, dans leur chambrée, les élèves officiers sont invités à prendre comme livre de chevet le Nutuk. Texte fondateur du kémalisme, ce discours fleuve prononcé en 1927, résume l’œuvre de redressement national. Il a valeur d’écriture sainte.

Les objectifs de l’armée recoupent les trois finalités dévolues au politique, la conservation de l’intégrité du territoire et de son indépendance dans la concorde intérieure et la sécurité extérieure. L’article 35 du règlement interne de l’armée établit que le devoir des forces armées est de protéger la patrie, la République et la Constitution, "si besoin par les armes contre l’extérieur et l’intérieur" (article 85) (18). Une lecture large de ces articles donne un droit d’intervention dans le cours des affaires politiques. L’urgence politique n’admet pas de répit, elle exige une décision ferme, nette et rapide. En clair, l’institution militaire considère qu’ "est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle" (19). C’est la puissance, "les armes" qui créent les conditions d’application du droit. La force est le moyen essentiel et sinon le seul capable de restaurer l’unanimité nationale fêlée. Le glaive tranche le nœud de la discorde et rétablit l’harmonie perdue.

(1) Hürriyet, 11 aout 1999
(2) Suat Ilhan, Türk olmak zordur, ( Il est dûr d’être turc), Alfa, Istanbul, 2009.
(3) Ibid.p.44
(4) Idem.
(5) Ibid.p.320.
(6) Ibid. p. 319.
(7) Ibid.p.322
(8) Ibid.p.328.
(9) Ibid.p.693.
(10) Ibid.p.673.
(11) Kara Kuvvetleri Haber Bulletin, "Kara Kuvetlerinin 2206’nci yildonumu kutlandi", (2206 eme anniversaires de la fondation de l’armée de terre), juillet 1997.
(12) Op.cit.(2).p.610.
(13) Ibid.p.728
(14) Ayse Gül, The myth of the military-nation, Palagrave-macmillan, London, 2004.p.119.
(15) Idem.p.122.
(16) Idem.p.126.
(17 Gareth Jenkins, Context and circumstance : The Turkish military and politics, The international Institute for Strategic Studies,London, 2001, p.32.
(18) Vural Savas, AKP çoktan kapatilmaliydi, (L’AKP aurait du être interdit), Bilgi Yayinevi, Istanbul, 2008, p.153.
(19 Carl Schmitt, Théologie politique, Gaillimard, Paris, 1988,p.123.

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