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JOSSERAN Tancrede

JOSSERAN Tancrede

Né le 22 janvier 1981
Marié -

CAPES d'Histoire-Géographie.
Maîtrise d'histoire sur
     "Les relations franco-turques à l'époque du général de Gaulle", université de Galatasaray (Istanbul).
Licence d'histoire à Paris IV Sorbonne.


Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
 
Ouvrages
La nouvelle puissance turque (2010), Ellipses, Paris, 2010

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Turquie

Publié dans De par le monde

Islam modéré, néo-islamisme, démocratie musulmane, parti de centre-droit ? Définir le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est un exercice périlleux. Si le parti de Tayip Erdogan s’inscrit dans la continuité des formations religieuses qui l’on précédé, il tranche avec l’Islam politique classique. Démocrate, libérale, les néo-islamistes turcs ont opté pour un vocabulaire en phase avec les grands standard universels. Ce ralliement aux réalités du monde ne signifie pas pour autant un quelconque rejet de la transcendance. Au contraire, il s’agit de traduire à l’aide de concepts modernes et acceptables par tous des légalités immuables.

"Si les idéologies jettent leurs racines dans une identité collective, il est possible inversement qu’elles  se cristallisent dans une identité politique" (1). Ce constat pourrait s’appliquer à son auteur, Yalçin Akdogan, jeune théoricien du parti de la Justice et du Développement, éminence grise du Premier Ministre Recep Tayip Erdogan. Akdogan est un exemple emblématique de la  génération montante de jeunes cadres néo-islamistes.
Réconciliant foi et économie de marché, cette nouvelle élite s’approprie le registre de la démocratie-libérale et imprime chaque jour un peu plus sa marque sur le processus de passage au post-kémalisme. Dans son ouvrage, Démocratie Conservatrice, manifeste officiel de l’AKP, Akdogan trace les grandes lignes de force d’un néo-conservatisme turc. Docteur en science politique, féru d’auteurs anglo-saxons, Akdogan rejette l’Islam politique classique, au profit d’une synthèse capable d’adapter la Tradition aux contingences du monde contemporain.
Malgré les protestations d’usage, il n’est pas toujours évident de distinguer la pensée d’Akdogan de l’Islamisme. L’Islam politique recouvre une large palette d’opinions qui ne tendent pas toutes vers le radicalisme. Il peut s’appliquer à tous ceux qui voient dans le Coran et la vie du Prophète des principes réutilisables au quotidien dans la bonne marche de la société. En raison de la nature autoritaire de l’Etat kémaliste et des interdictions dont ont été victimes par le passé les partis d’inspiration confessionnelle, les islamistes turcs ont appris a être prudents dans le maniement de concepts trop marqués.
Il faut comprendre le terme de "conservateur" comme un moyen adroit d’introduire de façon implicite une référence à l’Islam. Dans un pays quasi-exclusivement musulman où la pratique religieuse est massive, la double identité de l’AKP, démocrate et islamique, ne se contredit pas, elle est complémentaire, chacun des termes renforçant l’autre. Cette association prend d’autant plus de force, qu’elle combat un système qui tend à confondre tout aussi naturellement laïcité et autoritarisme.

Révolte contre le monde moderne
Akdogan entend le conservatisme comme "une révolte contre la révolte". Ce qui est remis en cause, c’est l’ensemble de la cosmogonie individualiste et nominaliste issue de la Renaissance et des Lumières. C’est  l’oubli de la transcendance, des légalités immuables au bénéfice d’une vision  matérialiste de l’existence. En délaissant les "lois naturelles", les modernes ont détruit les gardes-fous qui empêchaient l’humanité de sombrer dans la barbarie.
Débarrassé de la transcendance divine, l’homme acquiert la possibilité d’évoluer sans autres critères de référence que lui-même. Selon Akdogan, l’origine de ce renversement complet des rapports se trouve chez Descartes. En posant en premier l’être comme la base de la raison, il tend à démontrer que l’humanité peut exister en laissant Dieu en marge. L’être est partie prenante de la raison. L’être et la raison ne font plus qu’un. L’on aboutit par conséquent "à la dictature de la raison" (2) matrice de tous les totalitarismes. La raison n’est pas la Connaissance, alors que la société est fondée sur l’expérience. Dès lors pour Akdogan, "Certaines conséquences des Lumières sont négatives. L’application d’un projet politique visant à changer de fond en comble la société est arrivée aux résultats inverses de ceux escomptés. Le conservatisme s’oppose aux changements révolutionnaires engendrés par les idéologies rationalistes" (3).

Le conservatisme refuse le radicalisme et le remodelage mécanique de la société. Ce postulat implique une condamnation sans appel des idéaux de 1789. Akdogan s’élève contre la prétention destructrice de la Révolution qui au nom d’une coupure radicale prétend accoucher d’un homme nouveau. La révolution française a enclenché une guerre ouverte contre toutes les sociétés organiques et les règles établies. La table rase avec le passé, la définition de la liberté par l’égalité, la volonté de contraindre à la liberté portent en germe le despotisme. La Révolution Kémaliste est une parfaite étude de cas. Le dogmatisme centraliste et jacobin directement inspiré du modèle français, l’idée d’une laïcité autoritaire comme religion civile obligatoire, annoncent la "réunion des deux têtes de l’aigle" (4), et créent les fondements d’une théocratie sécularisée, c’est à dire du totalitarisme. Akdogan dénonce le projet d’ingénierie sociale que sous-tend le projet révolutionnaire, l’idée d’un pays vu comme une feuille blanche, l’incroyable orgueil de vouloir bâtir un édifice politique ex-nihilo à la seule aide de la raison pure (5).
A la brutalité du modèle français, Akdogan oppose l’Angleterre et sa "Glorious Révolution" (1689). Si le renversement de Jacques II a consacré une nouvelle dynastie, rétablie les libertés traditionnelles, elle n’a ni mis à bas l’institution monarchique, ni provoqué de césure avec la Tradition. Akdogan joint sa voix à celle du maître de la pensée conservatrice anglo-saxonne, Edmond Burke, pour rejeter l’héritage des Lumières : "Nous ne nous reconnaissons pas en Rousseau ; nous ne sommes pas des disciples de Voltaire ; nous avons peur de Dieu et nous nous nourrissons d'une profonde foi religieuse" (6). Le Credo de Burke s’organise autour de six grands canons, colonne vertébrale de la pensée conservatrice classique et dont l’AKP peut  se réclamer sans équivoque :
- L’importance du religieux
- Le danger de vouloir réformer au mépris du droit des gens
- La nécessité de tenir compte des réalités et des distinctions naturelles
- L’inviolabilité de la propriété privée
- La société vue comme un tout organique
- Un changement qui s’enracine dans l’expérience du passé (7).

L’influence de la pensée conservatrice anglo-saxonne sur l’AKP, ne se limite pas uniquement à des auteurs du XVIII eme ou du XIX siècle. Les mannes des théoriciens du néo-conservatisme américain, Irving Kristol, Robert Nisbet, Norman Podhorezt sont invoqués. Moins conservatrice dans l’acceptation traditionnelle du terme, plus libérale, cette école se définit à l’aune d’un libéralisme critique. Un libéralisme qui rejette la confusion entre liberté et révolution. Ce libéralisme s’est fait critique à l’égard de lui-même. Il est parvenu à la conclusion que la liberté et l’individu sont plus que de simples moyens au service de principes progressistes aussi généreux soient-ils. Ce courant néo-conservateur trouve son origine dans le passage à droite, à la fin des années soixante d’intellectuels venus de l’extrême gauche. Il fusionne partiellement avec le conservatisme américain classique et ses valeurs cardinales : économie de marché, limitation du rôle de l’Etat, défense de la famille, libre expression de la religion dans la vie quotidienne.
Ces références appuyées au conservatisme anglo-saxon, ne doivent pas néanmoins occulter, une tradition conservatrice propre à la Turquie. Celle-ci a pu s’incarner au début de la République dans des hommes comme Hakki Baltacioglu, Peyami Safa, Hilmi Ziya Ülken qui tout en ayant participé à la guerre d’indépendance se sont montrés en retrait pour ne pas dire critiques à l’égard des grandes réformes kémalistes, destructrices de leur point de vue de l’ordre organique de la nation (8). En outre, Akdogan assume une filiation avec certains grands théoriciens de l’Islam politique turc, à l’image de Necip Fazil Kisakürek, Hamdi Tanpinar ou Nurretin Topçu. Pour ce dernier il faut que la Turquie renoue avec mille ans de culture musulmane anatolienne. Ce sont des pans entiers de l’identité turque, folklore populaire, philosophie soufie, morale islamique délaissés par la marche forcée vers l’occidentalisation qui doivent être revigorés (9).

Une synthèse organique
Le conservatisme de l’AKP n’est pas la réaction. L’on ne peut renouveler les formes révolues de gouvernement et effacer les grandes ruptures de l’Histoire comme si elles n’avaient jamais eu lieu. Comme l’écrit Akdogan "l’objectif du conservatisme n’est pas seulement de restaurer des légalités passées, mais d’apporter de nouvelles formes à des règles immuables" (10). Etre conservateur, c’est créer des choses qui méritent d’être conservées. Le principe de conservation n’est pas synonyme d’inertie mais d’évolution dans la continuité. Si le changement est nécessaire, il doit être tempéré au nom des lois naturelles. A l’image du corps humain, tout organisme met du "temps et de la modération pour se construire" (11). La tradition qui résulte de cette évolution empirique ne peut être mauvaise par essence, car elle est toujours le produit de l’expérience concrète des générations passées. La Révolution française comme son épigone kémaliste sont a contrario pour Akdogan des exemples néfastes de tentative de reformatage de la société et de coupure dans un processus historique.  Si 'il est nécessaire d’accepter la modernité spécialement technologique… ces fondements philosophiques, l’individualisme, le laïcisme, le rationalisme, le matérialisme, doivent  être critiqués au regard des errements auxquels ils ont pu aboutir, et seulement après être adaptés aux valeurs locales. "(12). Ce qui est réfuté, c’est l’idée d’un homme interchangeable. Sans tradition, "une nation meurt" (13). Le conservatisme est la compréhension instinctive de l’idée d’origine. Les valeurs traditionnelles de la société turque ne sont pas les produits de la métaphysique abstraite des Droits de l’Homme. Elles sont l’aboutissement d’une histoire originale qui a cristallisé une tradition particulière dans laquelle le sacré, en d’autres termes l’Islam tient une place fondamentale.

Le conservatisme rejette l’utopie. L’émancipation forcée des individus extraits brutalement du cadre de leur communauté naturelle (religieuse, régionales), n’entraîne pas une réduction de l’autorité exercée, mais au contraire, un déplacement et une accentuation de celle-ci sous la forme de l’Etat moderne tout puissant.
Autre intellectuel proche de l’AKP, le philosophe islamiste Ali Bulaç discerne cette potentialité despotique, qui peut naître de l’abaissement ou de l’anéantissement des pouvoirs internes de la société au profit de l’Etat-Moloch. Le conservatisme est selon lui un mécanisme d’autodéfense de la société face aux immixtions de l’Etat-central. "Le conservatisme est un concept qui s’inscrit dans la société du XIXème siècle contre l’intervention centralisatrice et jacobine des Lumières françaises. La société doit exister par elle-même et défendre une éthique de responsabilité individuelle, d’indépendance et de liberté, Elle est au cœur du champ politique. En conséquence la démocratie qui en procède est légale et légitime. C’est dans ce cadre qu’entre la définition de la démocratie conservatrice" (14).

Dans la tradition islamique, de nombreux termes peuvent être considérés comme porteurs d’un potentiel démocratique. En particulier ceux qui s’opposent à l’arbitraire. Dans cette perspective, les conventions destinées à veiller au respect des droits des minorités non musulmanes (Dhimis) sont un premier pas vers la reconnaissance du pluralisme. Bien avant "la Déclaration des Droits de l’Homme et autres Habeas Corpus, l’Islam avait intégré dans son code le respect de la personne" (15). Dans la tradition coranique des termes comme Umma (communauté des croyants), Choura (consultation mutuelle), et Malasha (intérêt général) montrent que la souveraineté populaire et le pouvoir divin peuvent se compléter harmonieusement. Tant qu’elle s’inscrit dans une perspective reconnaissant l’hégémonie ultime du pouvoir du créateur, la majorité est apte à exercer des compétences politiques. La désacralisation de l’Etat au profit du divin peut agir comme un frein sur les gouvernants, tout en donnant à un peuple, tempéré par sa foi, la possibilité de se gouverner démocratiquement.

Dans le monde actuel, la séparation du religieux et du politique engendre un vide spirituel permettant l’existence de système politique dénué de valeurs morales. Prométhéen et progressiste, le kémalisme se caractérise aux yeux d’Akdogan par sa haine des religions révélées, sa volonté symétrique et obsessionnel de réaliser à tout prix sur terre l’idéal de justice et d’égalité contenue jusqu’alors dans la promesse de l’Au-Delà. Son instrument de prédilection est un Etat tout puissant investi d’une légitimité militante. De ce point de vue, un Etat laïcisant ou "idéologique" autorise tous les abus de pouvoir. Car "l’Etat idéologique à tendance à avoir ses propres règles" qui ne sont pas celle de la démocratie (16). Or, ce qui fait la démocratie, ce n’est pas la forme de l’Etat, mais la participation du peuple à l’Etat. Et dans la Turquie kémaliste, le peuple au nom du processus de modernisation autoritaire, s’est toujours senti dépossédé de cette participation au profit des élites. Aussi celui-ci s’est mis naturellement à distinguer la République et ses principes laïcs, de la démocratie. Le système idéal ne réside pas dans une "démocratie mécanique" réduite "aux élections et aux associations reconnues", mais dans "une démocratie organique se propageant de place en place dans l’ensemble du corps politique et social " (17). Cette démocratie organique dans l’esprit d’Akdogan s’appuie sur les réseaux tissés par les confréries religieuses qui irriguent en profondeur la société turque. Sans religion, pas de vie en commun : la place de l’Islam dans la société n’est pas seulement un code de conduite personnelle mais une orientation majoritaire. Dès lors, cette orientation majoritaire rejoint la volonté générale pour ne plus former qu’un et l’on aboutit de facto à une forme de "Théodémocratie". Le sacré légitime l’autorité. Car, toute "autorité à des racines divines, sans autorité il ne peut y avoir de société, il y a forcément une religion sur laquelle est constituée la société" (18).

Le corpus idéologique de l’AKP s’organise autour de la notion clef de société civile. Les néo-islamistes voient la société humaine comme un organisme vivant, alors que les Républicains tendent à se représenter la société comme une machine que l’on révise en fonction de principes rationnels. Akdogan considère "la société comme un tout organique" (19). Le théoricien de l’AKP emprunte à Joseph de Maistre la conviction que "l’homme ne peut exister sans société" (20). L’ordre organique a été fait pour l’homme. L’homme abstrait n’existe pas. Akdogan préconise le transfert aux corps intermédiaires des fonctions monopolisées par la bureaucratie. Il faut revaloriser la notion de subsidiarité et le rôle des communautés naturelles, plus aptes à gérer de façon responsable les mécanismes de solidarité. Pour les islamistes, les communautés religieuses sont la société civile. Comme aux Etats-Unis elles sont susceptibles de prendre en charge l’aide aux plus démunis et décharger l’Etat du fardeau de l’assistanat. Dans un pays quasi-unanimement musulman où l’adhésion à la religion est massive, l’autonomisation de la société par rapport à la tutelle étatique conduit à terme à consacrer les fondements de son identité.

Conserver, c’est détruire !
La principale différence entre l’AKP et l’Islam politique classique, réside dans le fait que les néo-islamistes ont abandonné l’idée d’une religion d’Etat. Loin de renforcer la Foi, l’intrusion de la religion dans la sphère profane, la condamnerait à plus ou moins brève échéance à être absorbée par le politique et ses aléas humains. L’Etat n’a pas à imposer de morale personnelle sous peine de provoquer des réactions inverses à celles escomptées. L’homme est libre de pécher, tout comme il est libre de "nier la religion" (21). En conséquence, la Charia ne peut s’appliquer à tous. En dehors de la religion, il est nécessaire de maintenir un corpus juridique autonome. La majorité doit  tenir compte des modes de vie qui ne sont pas les siens et reconnaître pleinement le droit à la critique pour ses adversaires. Car la "démocratie supporte au premier plan la tolérance" (22). Plutôt que d’œuvrer à faire des lois pour imposer par le haut un dogme, les néo-islamistes turcs estiment qu’ils doivent d’abord s’impliquer personnellement et moralement dans la vie de tous les jours.

Si démocratie et religion ne sont pas inconciliables, la laïcité, c’est à dire l’idée de la séparation du sacré et du profane, est une remise en cause radicale de toutes les croyances et à plus forte raison de celles qui proclament la nature universelle du message de Dieu contenu dans le Coran. L’Islam est une forme d’organisation globale, à la fois sociale et politique : la loi coranique (Charia) fixe autant les normes du culte que les règles du droit. Cette essence totalisante engendre un lourd dilemme pour l’Islam, que le christianisme, lui, a résolu dès l’origine par la doctrine des deux glaives du pape Gélase : à Dieu l’empire sur l’âme, aux hommes l’administration des corps. Cette distinction qui porte en germe la notion de laïcité n’a pas d’équivalent en Islam où tout en dernier lieu est toujours rendu à Dieu.

L’AKP ne cherche pas à supprimer la laïcité pour instaurer la Charia. Au contraire, les néo-islamistes exigent une vraie laïcité et la fin de l’ingérence de l’Etat dans une sphère relevant du privé. La laïcité implique d’abord la neutralité des institutions. Mais il y a confusion lorsqu’elle sort de ce cadre pour être comprise comme une idéologie. Une laïcité : "monopolistique totalitaire, un mode de vie jacobin à l’origine de conflits destructeurs pour la paix sociale" (23). En ce sens, l’on peut parler d’un Etat religieux sécularisé. L’ancien président de la République Ahmet Sezer, entérine cette définition lorsqu’il déclare : "L’idéologie de la République turque moderne est fondée sur les principes de la Révolution d’Atatürk. Elle est l’idéologie d’Etat que tous les citoyens ont à soutenir" (24). L’Etat n’est pas censé respecter les citoyens, mais tous les citoyens ont à obéir à l’Etat. Pour Akdogan, l’Etat n’a pas à s’interposer entre les individus et leur croyance. Il doit par ailleurs admettre la libre expression publique des convictions religieuses et condamner toutes formes de discriminations. Un authentique laïcité garantit aux croyants le droit d’exercer leurs cultes en toute sérénité. La laïcité doit être réinterprétée de façon positive car "les croyances religieuses sont un morceau de ce pays" (25).

Akdogan célèbre l’économie de marché et voit dans la propriété privée une institution parfaitement en phase avec la culture islamique. La dérégulation des échanges, la privatisation du secteur public doit restaurer la séparation naturelle entre l’Etat et la société. L’Etat providence doit être démantelé et cantonné à ses fonctions régaliennes. En décentralisant les richesses et en dressant des murs infranchissables sur le chemin de l’Etat, la libre entreprise constitue le ferment le plus solide des libertés publiques et du pluralisme social. Car à moins de rencontrer de forts contre-pouvoirs l’Etat moderne est naturellement porté vers l’expansion du fait de sa nature globalisante. En développant un espace social indépendant du carcan étatique l’économie de marché renforce ces contre-pouvoirs. A contrario de ce programme idéal, le kémalisme avec sa triple logique centralisatrice, laiciste et bureaucratique fait figure de repoussoir.

Dans la lignée de Friedrich von Hayeck et de Burke, l’AKP conçoit les libertés traditionnelles comme partie inhérente de l’ordre social. L’Etat est là pour restaurer l’autorité et la vie sociale pas pour "les liquider" (26). La société est un parapluie sous lequel tout un chacun peut s’abriter librement, à l’inverse de la société moderne où l’homme en échange d’une protection fait le sacrifice de sa liberté sur l’autel de l’Etat tout puissant. Akdogan martèle : "Dans le monde moderne, l’individu est seul dans la foule, il avale en conséquence le remède de l’appareil d’Etat. Les gens sont aujourd’hui nus, spirituellement détachés, isolés. Ils ne se trouvent plus de lien qui les rattache à un héritage, à quelqu’un ou quelque chose. Pour le conservatisme, les libertés individuelles sont liées au libre arbitre de l’individu. Il ne désire pas l’atomisation des structures sociales, car seul le nihilisme peut sortir de l’individualisme" (27).

La famille est l’expression la plus aboutie de l’ordre social. Mais avec l’Etat providence, le lien familial se morcèle. Les individus prennent l’habitude de ne dépendre que de l’Etat. Alors que la famille doit être le lieu de la transmission de la propriété, les pères et les frères abandonnent leurs responsabilités. Or plus la propriété familiale s’élargit, plus dans le même temps, la prospérité de la famille grandit et donc l’aide qu’elle peut apporter aux siens (28).
La démocratie conservatrice d’Akdogan, s’apparente à une synthèse organique où la défense des valeurs traditionnelles synonymes d’Islam rejoint l’aspiration à leur libre formulation dans l’espace public. Le conservatisme de l’AKP est à la fois créateur et destructeur. Il est un retour non vers ce qui a déjà existé mais vers des permanences éternelles, qu’il adapte aux contingences du monde moderne. Acceptant la "langue de l’adversaire", l’AKP s’emploie à conférer une nouvelle signification à des termes habituellement valorisés par le camp progressiste : "Démocratie", "Société civile".
Le conservatisme est compris : "non comme la protection de toutes structures, institutions existantes mais seulement de certaines d’entre-elles" (29). Aujourd’hui, ce conservatisme est révolutionnaire, dans la mesure où expression légitime de la majorité de la société turque, il interroge dans ses fondements l’ensemble du système laïc, étatiste et autoritaire tel qu’il existe depuis 1923.


(1) Dr. Yalçin Akdogan, AK Parti ve Muhafazakar Demokrasi, [L’AKP et la Démocratie Conservatrice], Alfa, Istanbul, 2004.p.5.
(2) Ibid.p.57.
(3) Ibid.p 55.
(4) Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social, Livre IV, Chapitre VIII, "De la religion civique"
(5) Op.Cit.(1).p.28.
(6) Ibid.p.29.
(7) Ibid.p.26.
(8) Ibid.p.35.
(9) Ibid.p.37.
(10) Ibid.p.48.
(11) Ibid.p.52.
(12) Sultan Tepe, "A Pro-islamic party ? Promises and Limits", in Hakan Yavuz, The emergence of a new Turkey, The University of Utah Press, Salt Lake City, 2006, p.122.
(13) Op.Cit.(1).p.54.
(14) Ibid.p.25.
(15) Ibid.p.74.
(16) Ibid.p.17.
(17) Ibid.p.68.
(18) Ibid.p.40.
(19) Ibid.p.48.
(20) Idem.
(21) Ibid.p.84.
(22) Idem.
(23) Ibid.p.85.
(24) Mustafa Aykol, Turkish Daily News, 17 avril 2007, "The poverty of Marxism Sezerism"
(25) Op.cit.p. (1).79.
(26) Ibid.p.41.
(27) Ibid.p.50.
(28) Ibid.p.51.
(29) Op.Cit.(12).p.121.

Turquie : L’Etat profond aux abois

Publié dans De par le monde

Alors que le procès des réseaux Ergenekon bat son plein, les analystes continuent à s’interroger sur la nature réelle de leur matrice commune : l’Etat profond.

Phalange de l’ordre noir, armée du crime, généraux ultra de la laïcité, tout a été dit. En raison du caractère opaque de ces réseaux, la tentation est grande pour le parti islamiste au pouvoir d’élargir à l’infini l’acte d’accusation.
"
Les traîtres sont au Parlement ! Les patriotes sont en prison !" scandent les manifestants nationalistes rassemblés une fois par semaine devant la prison de Silvri, près d’Istanbul. Au total quelques 150 personnes ont été arrêtées dans cette affaire de complot visant à semer le chaos et à chasser du pouvoir le parti islamiste de Tayip Erdogan. Outre des militaires de hauts rangs, figurent parmi les accusés des journalistes, des magistrats, des universitaires, des hommes d’affaires. Loin de se laisser désarçonner par la gravité des charges pesant contre eux, les prévenus dénoncent un procès politique destiné à museler l’opposition laïque.

La vallée aux loups
Au sud de la forêt sibérienne, les monts désolés de l’Altai abritent le berceau originel des premiers turcs. Ces lieux occupent une place particulière dans l’imaginaire national. Ils sont indissociables de la légende de l’Ergenekon. Une louve au pelage gris-bleu aurait recueilli et nourri deux enfants, les derniers survivants d’une tribu turque disparue. Le symbole a été par la suite repris par la droite radicale et l’Etat turc lui-même. Il figure sur les armes de la "République turque de Chypre". Depuis le milieu des années quatre vingt dix, le terme d’Ergenekon est associé à l’Etat profond.

En juin 2007, la police d’Istanbul découvre à Ümraniye, une cache d’armes et d’explosifs. Au fil de l’enquête et des écoutes téléphoniques quatre individus sont interpellés : Un capitaine, Muzaffer Tekin, un général à la retraite, Veli Küçük, un avocat nationaliste, Kemal Kerinçsiz, le leader du Parti Ouvrier (gauche radical) Dogu Perinçek. L’épine dorsale de l’acte d’accusation s’appuie sur le témoignage de Tüncay Güney, un ex -agent du MIT (Milliyet Istibarat Tesikali - Service de renseignement national) chargé d’infiltrer le service de contre guérilla de la gendarmerie JITEM (Jandarma  Istihbarat ve Terörle Mücadele - Organisation de lutte contre la terreur et de renseignement de la gendarmerie) dirigé par Veli Küçük. Appliquant la stratégie de la tension les accusés auraient manipulé l’assassin du Président du conseil d’Etat en 2006, pour imputer le crime aux islamistes et renforcer la polarisation de la scène politique afin de justifier une intervention militaire.

En 2008, la police poursuit ses investigations. Quatre généraux à la retraite sont mis sous les verrous parmi eux Sener Eruygur Président de "l’Association pour la pensée d’Atatürk", grand organisateur des marches laïques en 2007. L’année suivante la troisième vague d’arrestation vise les cercles de la société civile proches du camp républicain. Le recteur de l’université privée de Baskent, Mehemt Haberal, directeur de la chaîne de télévision kémaliste "Kanal B" et l’ancien président du YÖK (Yüksek Ögrenim Kurulu-Conseil de l’enseignement supérieur) Kemal Guruz figurent sur la liste. La police s’en prend aussi à l’Association de soutien à la vie contemporaine (Cagdas Yasam Destekleme Dernegi). Le fait que cette association active dans l’aide aux jeunes filles de milieux modestes se soit heurtée par le passé au prosélytisme de la confrérie de Fethullah Gülen n’est sans doute pas étranger à ses actuels déboires judiciaires.

L’empire invisible
L’Etat profond renvoie à l’existence d’un groupe formé de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres des différents services de sécurité, agissant en marge du gouvernement pour œuvrer à la protection des intérêts nationaux, y compris par des moyens illégaux. L’organisation d’armées occultes remonte à l’époque Ottomane. Au XVIII siècle, le Sultan Selim III, crée une force armée clandestine sans avertir le grand vizir. Au XX siècle des sociétés occultes liées à l’armée (en particulier la maçonnerie) sont impliquées dans le renversement du Sultan Abdullamid II. Mustapha Kemal utilise  ces réseaux au cours de la guerre d’indépendance. En 1950 ces groupes sont organisés sous l’appellation d’Unité de guerre spéciale (Özel Harp Dairesi) (1). Mission leur est confiée dans l’hypothèse d’une invasion soviétique, d’organiser la résistance derrière les lignes ennemies. Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’activité de ces réseaux se déplace vers le Sud-Est du pays. Ils assurent l’élimination des membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et la collecte des renseignements. Le recrutement inclut d’anciens repentis du PKK, les Itirafci, et des militants de la droite radicale, proche des Loups Gris. Cependant, les activités des différentes cellules n’ont jamais été contrôlées de manière centralisée ou coordonnée. Les autorités laissent faire sans intervenir. A la fin des années quatre vingt dix, les succès contre le PKK mettent en sommeil une partie des réseaux de contre guérilla.  D’autres basculent vers le banditisme pur et simple. Si certains sont restés en relation avec les membres de l’appareil de sécurité, il s’agit avant tout de contacts personnels. Mais ces unités de contre guérilla ne sont pas à proprement parler l’Etat profond, tout au plus ses exécutants ponctuels. Dans son extension large l’Etat profond ne désigne pas autre chose que l’armée. "L’Etat profond, c’est l’Etat lui-même. L’Etat profond c’est l’armée. La République est une émanation de l’armée qui a toujours craint l’effondrement de celle-ci. Le pays a besoin de l’Etat profond, sans lui il est désorienté, il y est soudé" analyse l’ancien Premier Ministre Süleyman Demirel (2). Il existe donc deux Etats. L’Etat "veilleur de nuit" qui expédie les affaires courantes, et en retrait, l’Etat véritable. En cas de difficultés ou de crises "l’Etat civil sort, et l’Etat profond entre. Il est l’Etat véritable… A l’original il faut un Etat de rechange, A l’Etat de rechange, il faut l’Etat original" (3). La crainte majeure de l’Etat profond est de voir passer l’Etat civil sous l’emprise d’organisations partisanes étrangères à son corpus de valeurs. C’est aujourd’hui le cas avec l’AKP. Cette situation débouche sur une confusion entre société et Etat. Lorsque l’Etat se laisse envahir par les demandes de la société, alors qu’il a justement été construit à son corps défendant, c’est tout le système kémaliste qui est en péril. L’Etat soumis aux sollicitations de la société perd sa souveraineté. Ce nouveau pacte social dissout les liens d’obéissance unissant l’Etat et le citoyen. L’armée souhaite conserver le monopole du politique par l’Etat. Défendre l’Etat c’est bloquer l’accès des corps intermédiaires (partis, confréries religieuses) à la formation de la volonté politique.


Un procès politique ?
L’ouverture du procès en octobre 2008 a aggravé la confusion. Les 2 445 pages d’accusation présentées au tribunal n’ont apporté aucune preuve concrète de la participation des prévenus à des actes de violence directe. Beaucoup d’accusés n’ont pas le profil d’activistes. En revanche tous occupent ou ont occupé des postes clefs au sein de l’establishment laïc. Kemal Guruz, l’ancien président du YÖK a été un adversaire acharné du port du voile dans l’université. Trois des quatre généraux interpellés ont joué un rôle majeur dans la chute du Refah en 1997 (5). Sabih Kanadoglu, juriste à l’origine d’une plainte visant à interdire l’AKP en 2002 a également été inquiété (6). Cerner un fil conducteur dans ce maquis relève de la gageure, tant le dossier est bourré de contradictions et d’approximations. Les accusés appartiennent à l’ensemble du spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Leur seul point d’entente est une commune aversion pour le parti au pouvoir. Plus probablement l’Ergenekon recouvre une myriade de petits groupuscules et d’individualités sans coordination réelle tout en disposant de contacts épars avec l’appareil d’Etat. Sur le plan idéologique, la confusion est totale. L’Ergenekon serait d’après la presse islamiste à la fois proche des milieux eurasiatiques et en même temps lié aux néo-conservateurs américains les plus radicaux (7). Toujours selon les pièces de l’enquête divulguées dans les médias, Ergenekon aurait constamment manipulé les groupes armés islamistes, nationalistes ou gauchistes. Le PKK n’aurait été qu’un appendice de l’organisation (8). En réalité, même si des éléments incontestables prouvent l’existence de réseaux clandestins, plus ou moins liés à l’appareil d’Etat, Ergenekon est le terme générique qui permet à l’AKP de lier dans la même nasse l’ensemble de l’opposition. Il est significatif que l’accélération de l’enquête ait correspondu au début de l’ouverture du procès en dissolution de l’AKP en 2008. Des membres du gouvernement l’ont eux-mêmes publiquement admis (9).


(1) Cüneyt Arcayürek, Derin Devlet, [L’Etat profond],  Detay yayinlari, Istanbul, 2007.

(2) Radikal, 18 avril 2004, Nur Balur, Murat Yetkin, Fikret Bila, "Demirel : Derin devlet askerdir", [Demirel : L’Etat profond, c’est l’armée]

(3) NTV-MSNBC, 16 novembre 2005, "Süleyman Demirel : Iki devlet var", [Süleyman Demirel : Il y’a deux Etats], www.ntvmsnbc.com/news/349780.asp.

(5) Le Refah Partisi (Parti de la Prospérité) est sous une forme plus radicale l’ancêtre de l’AKP. Un grand nombre de cadres de l’AKP en ont été des dirigeants actifs. Le parti a été interdit suite au coup d’Etat militaire de 1997.

(6) Gareth Jenkins, "Turkey : Deep state conspiracy", in www.isn.ethz.ch/.

(7) Sunday’s Zaman, 1 juin 2008, Kerim Balci, "Turkish neo-nationalists and global ultra-nationalists form an axis of evil".

(8) Zaman, 22 septembre 2009, "Istihbaratçidan sok iddia: Apo Ergeneko üyesidir",[ L’accusation choc du Renseignement: Apo est membre d’Ergenekon].

(9) www.tempodergisi.com.tr/toplum _politika/15660/.

L'Europe, la Turquie, le Général

Publié dans Devant l'histoire

(...) (site endommagé en 2013)
 

est dans sa géographie : "elle suggère comme la vue d'un portrait l'impression d'une destinée" (1).
A l'instar de la France, la Turquie de par son emplacement entre continents et mers, subit les contrecoups de la perpétuelle lutte entre puissances océaniques et terrestres. C'est à cette double "pression du dehors" que se sont heurtées durant leur histoire, la France "centre d'un Occident entre l'ancien et le nouveau monde" et la Turquie, "maîtresse des détroits entre l'Europe et l'Asie" (2).
En 1958, le monde sort de la phase la plus tendue de la confrontation Est-Ouest pour entrer progressivement dans une période de coexistence pacifique. Plus que tout autre, la Turquie, premier pays entré en guerre froide pour ses propres raisons, avec l'Union soviétique dès mars 1945, reste sur le qui-vive (3). Si les tentatives soviétiques de modification du régime des détroits et de retour des vilayets orientaux de Kars, Ardahan, Artvin se sont révélés vains, elles ont toutefois pour conséquence d'entraîner la rupture de la politique de neutralité inaugurée en son temps par Mustapha Kemal et de presser les Turcs à chercher une protection auprès des Etats-Unis. Au cours de cette décennie et probablement à aucune autre époque de son histoire, la Turquie ne subit une telle fusion avec l'Occident dans les domaines économiques et politiques. Le système du parti unique est aboli. L'autarcie hautaine est abandonnée, tout ce qui vient de l'Ouest est intrinsèquement perçu comme bon. Et paradoxalement, revenant à ses instincts profonds que la laïcisation kémaliste avait plutôt refoulés que détruits, la Turquie se réislamise. On réouvre les mosquées, les écoles religieuses, les lectures du Coran deviennent quotidiennes à la radio d'Etat.

Le dilemme algérien

Les relations des deux pays s'inscrivent à cette époque d'abord dans le cadre de la solidarité atlantique. Les intérêts nationaux passent au second plan. Côté français, l'on considère la Turquie comme une barrière face à l'Union soviétique, et sur le plan économique, en dépit de la rude concurrence américaine comme une vitrine en matière de coopération avec un pays musulman. Dans le contexte de la guerre d'Algérie, la Turquie bloque l'accès de la Méditerranée aux Soviétiques, s'insérant ainsi dans la stratégie française de consolidation des flancs des possessions en Afrique du Nord et d'une future Eurafrique.
En Turquie, la France a considérablement perdu de son attrait à la suite de la seconde guerre mondiale. D'Ankara, la France est perçue comme une nation en déclin, secouée d'incessantes crises gouvernementales, en proie à la subversion. Mais c'est le coup d'état du 27 mai 1960 et le renversement du gouvernement Menderes par l'armée turque dans le contexte de la crise algérienne qui va tendre momentanément les relations entre les deux pays. 
Depuis 1956, la guerre d'Algérie grève la politique extérieure de la Quatrième République, en particulier en direction des pays musulmans. Le procès qui lui est intenté devant l'ONU à chaque session de l'Assemblée Générale contraint le gouvernement français à une défensive crispée.

La carte turque est au départ tentante à jouer. Pays musulman, mais laïc et en apparence résolument tourné vers l'Occident depuis 1923, la république turque s'avère un faire valoir idéal dans les âpres discussions de la maison de verre à New-York. La France ne ménage pas, dans la mesure de ses moyens, ses efforts économiques et techniques envers Ankara. En outre, la diplomatie française joue initialement avec un certain succès sur le traditionnel antagonisme entre Turcs et Arabes, et la mésentente affichée entre Le Caire et Ankara dans la course au leadership au Moyen Orient. A cela, il est nécessaire d'ajouter les analogies troublantes que la question algérienne comporte avec le contentieux chypriote, (minorités turques, droit à l'autodétermination de la majorité grecque, non-ingérence dans les affaires internes du Royaume-Uni). La France dispose d'une série d'arguments et de moyens de pression qui peuvent faire réfléchir Ankara.
Pourtant, relativement vite, les positions françaises vont se détériorer. La Turquie paraît avoir, à partir du milieu des années cinquante, des visées sur l'Afrique du Nord en particulier sur la Tunisie et la Libye, dans l'objectif de ravir ses pays à la sphère d'influence du Caire. Menderes, dans un contexte de fort renouveau islamique, est obligé de donner des gages, tant à son opinion publique traditionaliste, qu'à des pays arabes qui ne cessent d'affubler la Turquie de l'étiquette d'agent de "l'impérialisme" (4).
Très ambiguë et non exempte d'étranges acrobaties sémantiques, l'attitude d'Ankara est définitivement clarifiée par le coup d'état militaire. Les généraux sans pour aller jusqu'à la reconnaissance du GPRA, prennent fait et cause pour le FLN. Pour Menderes, la fidélité à l'Occident était freinée par la nécéssité pour son pays de ne pas se mettre en opposition trop forte avec les afro-asiatiques et les pays arabes. La tendance est désormais inversée : ce n'est que l'attachement à l'Occident qui l'empêche de donner libre cours à une curieuse forme de tiers mondisme, mélange de souvenir de la lutte de libération kémaliste, de solidarité islamique, et de nostalgies ottomanes. Toutefois, à partir de l'automne 1961 et à la fin du régime militaire, Ismet Inönü, l'ancien compagnon d'Atatürk, nouvellement élu, met un frein à cet activisme de peur de gêner les négociations avec la Communauté Economique Européenne qui viennent de débuter. L'affaire algérienne apparaît en définitive comme un excellent révélateur de l'identité duale de la Turquie, d'une nation déchirée entre ses aspirations vers l'Occident et son enracinement en Orient. La Turquie est le seul membre de l'alliance atlantique à avoir livré des armes au FLN (5), et l'une des très rares capitales musulmanes à avoir voté en faveur de la France (en 1955) aux Nations Unies.

La marche vers l'Europe

Au cours des années 50, les différents engagements européens pris par le gouvernement d'Ankara, conseil de l'Europe, OECE, sont d'abord et avant tous motivés de façon opportuniste par le désir de se mettre en valeur sur la scène internationale. Cela bien évidemment pour ne pas rester isolé face à l'URSS, mais aussi pour s'agréger à un système d'état aux perspectives économiques non négligeables. Mais incontestablement, il y a là quelque chose d'assez artificiel ; les divers organismes de coopération européenne sont conçus par les dirigeants turcs comme des appendices des Etats-Unis en Europe. De surcroît, si la Turquie entend s'arrimer à divers organismes de types occidental, inversement sur un plan interne, elle entame une mutation culturelle et politique marquée par un retour à l'Islam.
Ankara instinctivement fait davantage confiance à une Amérique prospère et principale garante de sa sécurité, qu'à une Europe à l'avenir encore incertain, et dont par ailleurs certaines velléités politiques agacent son nationalisme sourcilleux (6). On peut rappeler à ce propos que la République anatolienne, a refusé de participer aux travaux de la conférence de Bruxelles, présidée par Paul-Henri Spaak au printemps 195­6. Rencontre dont le rapport final étudie les possibilités de réalisation d'un marché commun. Cependant, on peut déceler à travers les aléas de la politique turque un certain nombre de mobiles qui conduisent la Turquie à la fin des années cinquante à réorienter les axes de sa politique étrangère. L'échec du pacte de Bagdad, le conflit chypriote, le dégel des rapports américano-soviétiques poussent les dirigeants turcs à un début de diversification de leurs relations. La crise chypriote, rappelons-le, a fait de la Grèce l'élément phare des orientations de la république anatolienne. La demande d'association de la Grèce au Marché Commun en juillet 1959 sème dans la torpeur de l'Eté ankariote un vent de panique au Ministère des affaires Etrangères (7). Les Turcs craignent que le renforcement des liens politiques d'Athènes avec l'Europe des six isole davantage leurs thèses concernant le règlement du contentieux chypriote. D'où l'impérieuse nécessité pour Ankara de maintenir une stricte parité avec son voisin hellénique.

Dès le premier août 1959, celle-ci adresse en vertu de l'article 238 du traité de Rome une demande d'association à Bruxelles. Mais il ne faudrait pas pour autant négliger les préoccupations d'ordre économique, qui dans l'esprit des dirigeants turcs priment tout autant, sinon plus que les motivations purement politiques. Paris analyse la demande d'association turque moins comme la consécration de sa vocation européenne, que comme une demande conjoncturelle visant à pallier une situation économique précaire. Ce que confirme le chargé d'affaire français Francis Huré : "Si après quelques hésitations, la Turquie a fini par souhaiter un siége à Bruxelles ne nous trompons pas sur les motifs qui l'inspirent. Ce qu'elle recherche, c'est bien moins la consécration de son caractère européen que la perspective d'avantages sans contreparties". (8)
Les conversations exploratoires venaient à peine de prendre fin quand survint le coup d'Etat militaire du 27 mai 1960. Les négociations sont dès lors pratiquement interrompues jusqu'au mois de février 1961. Cet intervalle permet à Athènes de prendre un avantage décisif sur sa rivale turque. Force est de constater qu'à ce moment, la France ne conçoit pas ses relations avec Ankara sur le même plan qu'avec Athènes. Pour des motifs politiques, évolution sur la question algérienne, volonté d'Athènes de prendre du champ par rapport à Washington et à Londres, la France opte pour la candidature grecque.
En matière agricole la France au même titre que l'Italie craint de voir sa production de raisins secs, noisettes, olives, figues concurrencée par l'ouverture de contingents tarifaires au bénéfice de la Turquie.
En dernier lieu, et c'est sans doute là que se situe le noeud de l'opposition française, il est essentiel, pour le général, si l'on veut faire de la CEE autre chose qu'une vague zone de libre échange ouverte à tout vent, de ne pas diluer le Marché Commun dans un groupement plus vaste sous influence anglo-saxonne. Car si pour De Gaulle, la Grande Bretagne n'est pas "de la même substance" que le reste de l'Europe, qu'en est-il alors de la Turquie ?
C'est pourquoi, il est impératif d'empêcher l'élargissement à de nouveaux membres ne partageant pas les mêmes préoccupations d'indépendance face aux Etats Unis, ce qui dans l'esprit du chef d'état français, peut aussi bien s'appliquer au Royaume Uni qu'à la Turquie. Et d'autre part de coiffer le Marché Commun avec le plan Fouché par un organisme confédéral bien tenu en main par la France permettant de mettre au pas une commission qui s'érige trop souvent en gouvernement. 
La position française est rendue publique lors de la réunion du conseil des ministres des six le 26 et 27 septembre 1961. A l'engagement d'ouvrir des négociations avec Ankara sur la base de l'accord d'association conclu le 9 juillet précédent avec Athènes, le refus français est catégorique.
Cependant, lorsque les négociations reprennent au cours de l'été 1962, les six font d'importantes concessions aux Turcs. Il existe peu d'indices pour expliquer l'attitude plus conciliante de Paris face aux demandes turques. Mais, il est probable que l'acceptation par la France de l'accord d'association avec la Turquie ait fait partie d'un marchandage pour faire admettre la convention d'association de Yaoundé avec les états africains et malgaches à une RFA plus que réticente. Effectivement pour Bonn, les obstructions françaises à l'égard de la Turquie ne sont en aucune manière justifiées "alors qu'au total ces pays africains sont moins peuplés que la Turquie". (9)
Ainsi chacun des deux Etats aurait fait entériner par son partenaire ses intérêts géopolitiques et économiques essentiels : La France, ses anciens domaines coloniaux et le concept d'Eurafrique, l'Allemagne, sa poussée vers l'Est, entamée depuis la fin du XIX ème siècle en direction de l'Anatolie.
Le 12 septembre 1963 est finalement paraphé à Ankara l'accord d'association entre la Turquie et la CEE. L'accord induit trois phases distinctes. Pendant la première phase la Turquie avec l'aide de la Communauté consolide son économie, suit une phase transitoire qui prévoit la réalisation en douze ans d'une union douanière entre la communauté et la Turquie. Et enfin, une ultime phase au cours de laquelle serait réalisée l'union douanière des deux parties et Ankara habilitée à faire une demande d'adhésion. Paris juge de son point de vue que la mise en oeuvre de l'union douanière dépend essentiellement du redressement de la situation économique. Or, comme il est impossible de prévoir dans quels délais ce redressement s'opérerait, il importe pour la France de n'arrêter aucune solution définitive. (10)
Ce refus de prendre des engagements a l'avantage de sauvegarder une certaine marge de manoeuvre mais a pour inconvénient de renvoyer toute décision sur le fond de la candidature turque à un futur hypothétique. Solution de facilité qui ménage les apparences dans l'immédiat, mais qui au fur et à mesure des échéances, devient de plus en plus difficile à tenir. Car il devient extrêmement ardu d'arrêter un processus dont on ne souhaite pas réellement qu'il aboutisse. Tous les non-dits de la candidature d'Ankara depuis quarante ans sont contenus en germe dans cet accord.
En vérité, Paris demeure extrêmement dubitatif sur l'association turque. La visite de Georges Pompidou et de Maurice Couve de Murville venus à Ankara le 15 juillet 1963 discuter des modalités de l'assistance financière française aux consortiums d'aide crées par l'OCDE, ne fait que confirmer cet état des choses.
Les Turcs ont préalablement averti les dirigeants français de l'inutilité d'une démarche dont l'objet aurait été de les détacher des Américains. Le porte-parole des affaires étrangères Adnan Bayulken tient en effet à souligner que "si la Turquie croyait à l'idée d'une union européenne forte, elle n'en souhaite pas pour autant qu'elle soit dirigée contre les Anglo-saxons". (11) Aussi, au cours des entretiens, Pompidou et son ministre des affaires étrangères s'attardent davantage sur des questions d'ordre économique et financier et délaissent volontairement les sujets de politique européenne, que les Turcs auraient bien voulu aborder : "Nous souhaitons une intégration dans la Communauté Européenne" déclare le président Inönü. Ce à quoi Pompidou répond assez sèchement : "Nous poursuivons notre effort avec les six, sans illusions pour le moment sur d'éventuels développements politiques. Lorsque des progrès seront possibles dans cette voie, nous en reparlerons avec vous" (12). 
Par cette fin de non-recevoir le Premier ministre français voulait sans doute indiquer à son interlocuteur que, même si l'idée française d'une organisation politique avait échoué avec le plan Fouché, cela ne signifiait pas pour autant que Paris ait abandonné tout espoir de faire jouer un rôle politique au Marché Commun.
Pourtant, l'inflexion est là, et à partir de 1963, le charme européen est bel bien rompu. Sans pour autant renoncer à conserver ce qui peut être de plus utile du Marché Commun pour la France, le général réoriente sa politique dans un sens plus mondialiste en direction du Tiers Monde et de l'URSS.
Si pour de Gaulle la Turquie n'appartient pas stricto sensu à l'Europe tel qu'il a pu en faire la définition, "blanche et chrétienne" (13), elle s'agrége néanmoins à son système politique. Pour autant, le chef de l'état français ne s'est jamais engagé clairement dans la perspective finale d'une adhésion. En outre, le Président français, fidèle à ses conceptions, met d'abord l'accent sur la primauté des rapports bilatéraux.

L'axe Paris-Ankara

En réalité, le rapprochement entre les deux pays ne va vraiment se concrétiser qu'après la crise cubaine. Le retrait des missiles Jupiter de Turquie en contrepartie de celui des fusées soviétiques de Cuba, et l'adoption par l'état-major de l'OTAN de la théorie de la "riposte graduée", ont pour conséquence logique d'entraîner dans le domaine nucléaire un affaiblissement sensible des garanties accordées par Washington aux membres de l'Alliance en cas de conflit conventionnel.
Dès lors, les responsables turcs commencent à prendre conscience en accord avec les thèses françaises qu'une décision unilatérale des Etats Unis peut compromettre la sécurité du pays, si ce n'est même son existence. Washington étant prêt à recourir à l'arme nucléaire pour défendre ses intérêts mais pas ceux de ces alliés. Singulière alliance au demeurant dans laquelle les alliés en principe les plus exposés sont dépossédés d'une partie des moyens d'assurer leur sécurité par un accord conclu, par-dessus leurs têtes entre l'allié principal et le principal adversaire. L'attaché militaire français, le colonel Martinelli, constate lucidement : "le retrait des fusés a semé le germe d'une évolution de l'opinion lente mais perceptible, en matière de politique générale. N'appartient-t-il pas à la Turquie de suivre cette évolution ? Ne gagnerait-elle pas dés maintenant à entreprendre avec sa voisine du Nord des relations tendant à une meilleure relation réciproque ? " (14)
Mais c'est la crise de Chypre en 1964 qui va être l'occasion plus que la raison profonde du rapprochement entre les deux pays. Hostile au statu quo international, la politique française s'emploie à démanteler le statut de l'île édicté par les Anglo-saxons par les accords de Zurich et de Londres de 1959. Ce révisionnisme a pour objectif de hisser la France avec l'aide de l'URSS au rang de partenaire incontournable dans les affaires de l'île et de la Méditerranée orientale, région où jusqu'à présent la présence française s'était faite discrète. Et ainsi de faire entendre avec l'appoint soviétique une autre voix dans le règlement du sort de l'île que celle de Londres ou de Washington.
A cela se rajoute la conception du monde propre au chef d'état français marquée par une vision pessimiste de la nature humaine. Pour de Gaulle : "A Chypre, il y a le peuple grec de toujours, et le peuple turc de toujours" (15). De cette acceptation des contraintes géographiques et historiques découle une conception spécifique de l'état. L'état est une réalité nationale cohérente où terre et peuple se recoupent harmonieusement. D'où le constat que Chypre "n'existe pas en tant qu'état" car "on ne peut pas faire un seul état ou un seul peuple avec les Grecs et les Turcs" (16). L'Histoire est tragique par essence. La violence reste la principale matrice de l'existence humaine. Ecartant les impératifs moraux, le Général n'est pas opposé à une partition de l'île et par conséquent au déplacement de populations : "c'est la solution la simple et elle ne me choque pas personnellement" (17).
La constitution chypriote est presque entièrement construite sur le principe du veto de chacune des communautés à tous les stades de décision. Ce statut qualifié d' "artificiel" (18) par le général de Gaulle et de "dépassé" (19) par Couve de Murville résulte dans l'esprit des dirigeants français de l'action particulièrement pernicieuse et manipulatrice des Anglais, principaux inspirateurs des accords de Zurich.
En effet, alors que la Turquie n'administre plus l'île depuis 1878, qu'elle y a renoncé définitivement dans le traité de Lausanne, elle est invitée par la diplomatie britannique dès 1954 à donner son avis sur le destin de celle-ci. Cette parade "imaginée par les Anglais pour mettre un terme à l'insurrection de l'EOKA" (20) selon les mots du général, procure à Ankara un alibi déterminant pour contourner le traité de Lausanne. A partir de ce moment la Turquie devient partie prenante dans les affaires de l'île présentée par Londres comme un différent gréco-turque où les Britanniques s'attribuent automatiquement la position d'arbitre. Persuadés de cette manière de pouvoir gagner du temps, de garder leurs bases et de bloquer par un savant jeu de bascule les revendications de rattachement à la Grèce ( Enosis).
Aussi, pour Paris la remise en cause de la notion d'arbitre acquise passe par les Anglo-Saxons à Chypre, passe par le démantèlement de ces accords jugés inapplicables.
Jusqu'à la fin de 1963, la vie institutionnelle chypriote est dominée par d'incessantes polémiques. Pour sortir de l'impasse Mgr Makarios va au cours du mois de novembre 1963 annoncer une révision de la constitution, prélude dans son esprit à l'autodétermination et à l'Enosis.

Au vu de ces événements, le gouvernement français suit la ligne suivante. Dans un premier temps, il est impératif de remettre entièrement en cause le statut de l'île, afin dans un second temps, une fois ce statut démantelé, réunir une mission "de bons offices de puissances" comprenant des pays autres que les seuls états garants de l'accord de Londres et de Zurich (Grande-Bretagne, Grèce, Turquie) comme l'URSS, et si possible dégager de la tutelle des Nations Unies.
Conséquence logique de la volonté de ne pas laisser l'Union soviétique à l'écart, Paris refuse d'emblée toute "otanisation". En particulier, lorsque Washington et Londres sollicitent Paris en février 1964 pour participer à l'envoi d'un contingent de soldats de l'Alliance Atlantique avec la RFA et l'Italie.
Position extrêmement paradoxale, car si la France tolère la remise en cause de la constitution par Makarios, elle n'en n'est pas pour autant favorable au retour intégral de Chypre au sein du giron hellénique sans contrepartie sérieuse pour les Turcs.
Au vu d'une situation qui se dégrade chaque jour davantage et qui à terme menace l'existence même de la communauté turque de l'île, Ankara s'oriente au mois de juin vers une intervention armée. Aussitôt, le Président Johnson fait parvenir à Inönü une lettre au ton cinglant, l'exhortant d'ajourner sur l'instant toute intervention dans l'île, les Américains émettant de surcroît des doutes au sujet de l'obligation pour l'OTAN de protéger la Turquie en cas de conflit direct avec l'URSS, résultant d'une action menée contre Chypre. Après le retrait des missiles Jupiter, cette lettre constitue pour les Turcs une seconde rupture de garantie et jette un doute profond sur la viabilité d'une alliance à géométrie variable.
Fin juin 1964, le général De Gaulle dans le cadre de son offre de médiation reçoit successivement les chefs de gouvernement grec et turc. Lors de son entretient avec Inönü le 1er juillet, de Gaulle apparaît évasif. Cela sans doute afin de se donner du champ par rapport aux Turcs, et de ne pas paraître trop s'engager auprès de ces derniers. Inönü ayant répondu que son pays ne peut de toute manière accepter l'annexion de Chypre à la Grèce, le président français se montre on ne peut plus énigmatique : "Rien n'est arrêté dans mon esprit, il faut en premier lieu consolider la paix" (21). Et de conseiller au Premier Ministre turc d'attendre une conférence des grandes puissances.
Il est probable que les équivoques de la position française découlent du fait que Moscou est aussi opposé bien à la partition (formule préférée par de Gaulle), qu'à l'Enosis. La priorité de L'URSS est de maintenir l'unité et l'indépendance de l'île pour éviter qu'un éventuel partage ou rattachement ne vienne augmenter l'aire géographique de l'OTAN en Méditerranée orientale.
Dans cette perspective, l'ONU s'avère être le point de rencontre de la collaboration franco-soviétique : l'URSS comme la France n'acceptent pas de participer aux frais d'opérations militaires et plus particulièrement d'envois de casques bleus qu'ils estiment contraires à la charte de San Francisco, les Etats-Unis ayant fait voter ces opérations par l'Assemblée Générale sans tenir compte de l'avis des membres du Conseil de Sécurité. D'autre part dans l'esprit du général de Gaulle ce serait avaliser un dangereux précédent que d'autoriser les Nations Unies "à régler un litige international ou national par l'emploi de moyens dont se servent les Etats" (22).
Les thèses turques bien qu'elles soient davantage privilégiées, sont d'abord considérées comme des variables applicables en fonction des "circonstances" (22).
En conséquence, le réchauffement des relations entre Ankara et Moscou, concrétisé par la visite d'Erkin dans la capitale soviétique le 30 octobre 1964, est particulièrement bien perçu à Paris. Couve de Murville recevant son homologue turc, à son retour de Moscou, se félicite de l'"introduction de l'URSS, par la voie diplomatique dans l'affaire de Chypre. Elle a son mot à dire dans cette affaire où elle est directement intéressée" (23).
Ces efforts sont encouragés par la France, car ils correspondent au nouveau cours des affaires mondiales pour lequel plaide Paris. Dans l'optique de la détente, de l'ouverture à l'Est et au Tiers Monde, il est impératif de desserrer l'étau des alliances nées de la guerre froide. Il faut refuser la politique des blocs et inciter les pays de chaque camp à diversifier leur politique étrangère.
Si l'affaire de Chypre est le point de départ du resserrement des liens entre la Turquie et la France, ce rapprochement s'inscrit néanmoins dans un cadre beaucoup plus vaste à l'échelle de l'Europe de "l'Atlantique à l'Oural". A partir de 1966, il s'agit pour de Gaulle d'établir, grâce à un accord avec Moscou, un "nouvel ordre international", dépassant la guerre froide et ses solidarités idéologiques. Dans le cadre de ce grand dessin, Ankara de par sa place "essentielle" de pont entre "l'Europe et l'Asie" (24), se voit assigner le rôle de plaque tournante des intérêts européens en Orient, en particulier au sujet d'un règlement équitable du conflit Israélo-Arabe.

Toutefois si le sentiment général est à une amère déception vis à vis des Etats Unis et par voie de conséquence envers l'OTAN, l'on ne se sent pas la Turquie prête à remettre en cause son appartenance à l'alliance, et surtout la manne financière qui en découle. Les mobiles du retrait français du commandement intégré du pacte atlantique au Printemps 1966 apparaissent flous aux yeux des Turcs. Ankara hésite sur le sens à donner à la décision française. Malgré de nombreux inconvénients, le gouvernement turc estime que la présence sur le sol européen de troupe américaine reste la meilleure garantie d'un certain automatisme dans l'assistance militaire alliée. Pourtant, si la Turquie n'entend pas s'engager dans la voie française et mettre en cause l'essentiel de la structure de l'organisation, il est incontestable, comme le souligne l'ambassadeur Juniac, "qu'une parenté de sentiments avec ceux qu'on éprouve existe ici" (25). Le chef de l'état-major turc, le général Thural, estime que "s'il est impossible de quitter l'OTAN, nous devons nous libérer des dispositions des accords bilatéraux qui ne répondent pas à nos intérêts nationaux" (26). Il est remarquable de constater qu'un mois après l'annonce du retrait français de l'organisation militaire intégrée, Ankara, demande le 7 avril 1966 la renégociation des accords de coopération militaire passé avec les Etats Unis…
A partir de ce moment dans l'opinion publique un fort courant de sympathie émerge dans l'opinion à l'endroit de la politique française. Pour le Yeni Gazete : "Dans maintes décisions de la Turquie, par exemple notre retrait de la force multilatérale, notre révision des accords bilatéraux avec les USA, la Turquie suit à sa mesure les principes de la politique française" (27).
Suivant ce constat, les autorités turques très habilement exploitent le bon cours des relations avec la France, en direction de leur population. En s'affichant ostensiblement auprès de l'adversaire le plus résolu de la politique des blocs, les Turcs pallient à l'étroite marge de manoeuvre de leur politique extérieure et réalisent à peu de frais une opération de communication envers leur opinion publique. Ainsi, la visite officielle du Président de la République turque, le général Sunay à Paris en juin 1967, "suggérée" (28) comme l'écrit l'ambassadeur Juniac par Ankara dès le mois de janvier, participe sans nul doute aussi à l'instrumentalisation de l'image du chef d'Etat français à des fins internes.
Au cour de cette visite, la Turquie se tient en retrait prenant acte des limites de son indépendance extérieure, et elle élude par conséquent toute idée de coopération politique plus poussé. Le chef de l'Etat turc cantonne les possibilités de collaboration dans les domaines techniques, économiques et culturels : "C'est ce que j'attends de cette visite et espère obtenir avant de regagner mon pays". (29)
La politique étrangère française paraît être rappelée à plus de modestie par les événements de mai 1968 et la normalisation tchèque. Non seulement le capital d'autorité se trouve sérieusement diminué, mais plus globalement c'est toute la politique vers l'Est qui est remise en question. L'image et le rang de la France que de Gaulle s'était efforcé de redorer en pâtit singulièrement. Comme la renonciation au projet d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural libérée des blocs aurait signifié au pire la soumission au sein de l'Alliance atlantique et au mieux une indépendance "à la Suisse", sans marge d'action, ni rang de grande puissance, de Gaulle n'a d'autre choix que de maintenir son dessein contre vents et marées.
Dès lors, le voyage du chef de l'Etat français à Ankara à l'automne 1968 vise à desserrer l'étau qui enserre la France, et par la portée de son message anti-blocs, à empêcher que l'Europe ne devienne un glacier stérile, résigné à la fois au statu quo à l'Est et à la dépendance militaire à l'égard des Etats Unis à l'Ouest.

A la différence des voyages qu'il a effectué par le passé au Québec ou au Mexique, la visite officielle du général de Gaulle en Turquie, la première qu'un chef d'Etat français ait rendu au pays d'Atatürk, n'est marquée d'aucune surprise véritable. Si l'accueil est chaleureux, compte tenu du prestige du chef de l'Etat, il ne se répercute pas pour autant sur le volet politique du voyage. Si le président français souligne dés le 25 octobre, à l'occasion du dîner officiel, que les deux nations veulent l'équilibre : "Et toutes deux entendent que cet équilibre résulte non point de la crainte que s'inspirent mutuellement deux camps en attendant de se combattre, mais bien de la détente et de l'entente entre les nations" (30).
Il s'entend répondre par le Premier Ministre turc Demirel que : "L'invasion de la Tchécoslovaquie a porte atteinte aux efforts de la détente" (31).
Ce décalage entre le message du Général et les déclarations des dirigeants turcs est le fil conducteur de tous les entretiens.

Et le chef d'état français d'entamer son traditionnel plaidoyer pour la détente, de critiquer l'alliance atlantique et la "puissance dominante : les Etats-Unis" (32). Le général encourage vivement Ankara à une attitude plus souple à l'égard de l'Est. Car pour Paris, plus que jamais, il faut rester l'interlocuteur de Moscou pour un règlement européen afin d'empêcher un dialogue germano-soviétique. De Gaulle le confie aux Turcs : "sous réserve de l'autodétermination des Allemands, la situation actuelle des deux Allemagnes doit demeurer la même" (33).
Le Premier Ministre turc est très ferme dans sa réponse. Pour lui : "La Turquie est membre du monde occidental et elle est décidée à remplir toutes les obligations qui en découlent" (34).
En définitive, l'ensemble du dialogue entre les deux capitales aura porté non pas tant sur le besoin de savoir si dans les conditions actuelles, il était nécessaire de concerter l'action des deux pays, mais plutôt sur quelles bases il était possible d'y parvenir. Tout aussi clair qu'en Roumanie six mois auparavant, l'appel à suivre la politique d'indépendance de la France par rapport aux hégémonies et à prendre ses distances par rapport à celles-ci, tombe à plat.
Mais, sur le plan de la coopération, Paris ne ménage pas ses efforts. Avec des moyens et des ressources limitées, de Gaulle entend offrir une aide technique, économique, militaire, capable de desserrer l'étreinte des deux grands. Dans la pensée gaullienne, c'est la finalité politique qui prime : "la coopération, c'est une politique" (35). Et personne ne doit s'attendre à recevoir pour ne rien donner en échange.
Côté turc, on affecte d'être lucide sur les possibilités françaises : "le général de Gaulle avec ses moyens limités ne peut se mesurer dans l'arène turque, ni avec le colosse américain, ni avec le géant soviétique, ni même avec la république fédérale". (36) Pour Ankara, l'aide française est considérée comme un appoint parmi d'autres, dont on essaye de tirer le maximum en ne repoussant pas de manière trop explicite les avances de partenariat politique. La France pour sa part espère rééditer le précédent iranien et établir en peu de temps avec le SECAM un réseau télévisé totalement équipé en matériel français et alimenté en projets par l'ORTF. De plus, la Turquie semble prêter attention au matériel militaire français. Mais le prix et l'impossibilité d'acquérir ce matériel avec des fonds non nationaux (OTAN) font sérieusement réfléchir. Excepté l'achat d'arme de poing et de missiles sol-sol SS12, les ventes d'armes restent modestes (37).
Cette désaffection trouve sa source dans la quasi-gratuité de l'aide germano-américaine.
Si la contribution au consortium d'aide de l'OCDE a été portée à 30 millions de dollars, cette modification ne semble pourtant pas satisfaire l'insatiable partenaire turc. Comme le rapporte l'attaché militaire français : "bien des échos concordent pour nous laisser entendre que l'on aurait aimé que ce voyage soit l'occasion pour la France de fournir une aide plus substantielle" (38).
En définitive, aucune des offres françaises de coopération (SECAM, métro d'Istanbul, matériel militaire) ne fut agrée par les Turcs.

Comment apprécier le bilan de la politique menée par Paris en direction de la Turquie de 1958 à 1969 ? Si à partir de la fin des années soixante, les convergences semblent s'opérer, elles restent à quelques exceptions près au stade des intentions, l'amitié française étant captée et présentée à la population turque, comme le faire-valoir d'une politique d'indépendance nationale.
Aussi, la France, avait-elle les moyens de faire fructifier avec Ankara ses conceptions opposées aux blocs ? Pourquoi un tel décalage entre le discours et la réalité ? Il est vrai que certains obstacles sont inhérents à l'état de la France, "puissance moyenne". De plus, de Gaulle sous estime le poids de l'intendance. L'économie française ne suit pas la percée de la diplomatie française en Turquie et reste largement devancée par la RFA et même l'Italie. Enfin, coté turc, les conceptions françaises de l'Europe de l' "Atlantique à l'Oural" ou "d'Europe européenne" sont mal comprises.
Bref, on sent davantage les Turcs admiratifs de la gestuelle et du panache du général, que d'une politique dont ils ont du mal à percevoir les tenants et les aboutissants. L'exemple de Chypre est révélateur à cet égard, les Turcs considérant la position française à leur sujet comme relevant de l'acte gratuit et désintéressé…
En dépit d'une complicité implicite, les deux pays n'ont jamais pu définir nettement un partenariat stratégique effectif. Car qui dit stratégie suppose un projet, c'est à dire une finalité jointe à une volonté, et par conséquent une intervention dans le cours des événements.
Etat des choses à mettre en relation avec l'incapacité turque malgré de très fortes velléités d'indépendance à déterminer clairement des options propres. Que le pays soit ottoman ou républicain, il reste l'otage de sa position géographique. Comme le souligne Gérard Groc : "Cette alliance si nécessaire a pourtant un coté pervers. D'abord, elle fait de la Turquie le centre d'une opposition fondamentale entre plusieurs pôles, pour lesquels seule sa situation géographique et non sa valeur nationale constitue un enjeu. Ensuite, elle se fonde sur un déséquilibre : Le pays se met, envers un allié aussi puissant que son ennemi, dans une dépendance proportionnelle à l'état de son délabrement" (39).


1) C. de Gaulle, Vers l'armée de métier, Paris, Plon, 1963, p .1.
2) C. de Gaulle, Discours et messages, (DM), Paris, Plon, 1970, p .343.
3) F.C. Erkin, Les relations turco-soviétiques et la question des détroits, Basmour Matbaasi, Ankara, 1968, pp.489-504
4)S.S. Aydemir, Menderes in drami, [Le drame de Menderes], Rengi kitapibi-Istanbul, 1979. p.154.
5) I. Soysal, "Les relations politiques turco-françaises 1921-1985", in L'Empire Ottoman, la République de Turquie et la France, Isis, Istanbul, Paris, Istanbul, Paris, 1985, p .656. 
6) MAE-73-1er avril-1957-n°244.
7) M.A.Birand, Türkiye in Avrupa macerasi 1959-1999, [L'aventure européenne de la Turquie], Dogan Kitap, Ankara, 2000,p.52.
8) MAE-66-17 octobre 1960-n°819. 
9) Op.cit.(7). p.117.
10) MAE-1892- 28 juin 1962-n° 896.
11) MAE-1892-25 juillet 1963-n°110.
12) MAE-18-Entretient Pompidou / Couve de Murville / InÔnü /16 juillet 1963. 
13) C. de Gaulle, Mémoires d'Espoir, Paris, Plon, 1970, p.181. 
14) SHAT-10T432-1 février 1963-n°103.
15) MAE-21-Papandréou/ de Gaulle-29 juin 1964.
16) MAE-21-Inönü/ de Gaulle-1er juillet 1964.
17) Op. cit .(15).
18) Idem.
19) MAE-20-Couve de Murville/ Kyriankoul.
20) Op. cit.(16). 
21) Idem.
22) DM VI. p.221.
23) C. de Gaulle, Mémoires de guerre, III, Paris, Plon, p.120.
24) DM VII. p.184.
25) MAE-2622-21avril 1966-n°517
26) SHAT-10T432-29 Février 1968-n°127
27) Yeni Gazete,14 juillet 1966
28) MAE-2621-Direction Europe-19 juin 1967
29) MAE-31- de Gaulle/ Sunay/-29 juin 1967
30) DM VII p. 343
31) Le Monde, 29 octobre 1968
32) MAE-35-de Gaulle/ Sunay/ Demirel-25 octobre 1968
33) Idem
34) Idem
35) Idem
36) Yeni gazete ,15 octobre 1968
37) SHAT-10T432-30 mars 1968-n°171
38) SHAT-1OT432-15 décembre 1968-n°542
39) G. GROC "La Turquie et l'option atlantique" in Revue du monde musulman et de la Méditerrannée, 1988 n° 4, p.183

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