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JOSSERAN Tancrede

JOSSERAN Tancrede

Né le 22 janvier 1981
Marié -

CAPES d'Histoire-Géographie.
Maîtrise d'histoire sur
     "Les relations franco-turques à l'époque du général de Gaulle", université de Galatasaray (Istanbul).
Licence d'histoire à Paris IV Sorbonne.


Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
 
Ouvrages
La nouvelle puissance turque (2010), Ellipses, Paris, 2010

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La République turque ...

Publié dans Avec l'Europe

La République turque est-elle soluble dans l'Union Européenne ?
 

Avec le début des négociations d'entrée dans l'Union Européenne, la dynamique de réforme des institutions lancée par Bruxelles a libéré des forces centrifuges qu'avait jusqu'alors contenu le centralisme kémaliste. L'utilisation par les organisations kurdes des niches créées par l'UE au nom de la défense des droits de l'Homme et des minorités, l'appui des Américains aux Kurdes d'Irak et à une éventuelle partition du pays, soulèvent de graves inquiétudes dans certains milieux politiques et militaires. Figure emblématique de cette mouvance, le Professeur Ümit Özdag, analyse avec une grande acuité dans son dernier ouvrage, le délitement progressif de la République turque qu'induit selon lui le processus d'adhésion à l'Union Européenne.

et l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, la Turquie est entrée dans une zone de turbulence. "A chaque pas accompli en direction de l'Union Européenne, le poids de l'Etat-nation turc diminue et la terreur augmente en conséquence dans le sud-est anatolien" (1). C'est sur ce constat lapidaire que s'ouvre le dernier livre du Professeur Ümit Özdag, Analyse de la question kurde et solutions politiques. Özdag est aujourd'hui l'un des représentants le plus en vu du courant eurosceptique en Turquie. Fils d'un colonel qui a participé au coup de force de 1960 contre le gouvernement Menderes, Özdag, après des études de droit et d'économie, s'est spécialisé dans l'étude des relations internationales et sur les questions de sécurité. En 1999, à l'occasion de l'arrivée au pouvoir d'une coalition regroupant Parti de la Gauche Démocratique (gauche laïque kémaliste) et Parti du Mouvement Nationaliste (droite nationaliste) dans les rangs duquel Ümit Özdag a milité durant sa jeunesse, il accède à la tête du prestigieux Centre de Recherche Stratégique Eurasiatique, Avrasya Stratejik Arastirmalar Merkezi'ni (ASAM), véritable boîte à idées de la politique étrangère turque. Un poste qu'il abandonne en 2003, pour se consacrer à sa carrière d'enseignant à l'université de Gazi. Certains observateurs n'hésitent pas à voir en lui le porte-parole officieux d'un "Etat profond" aux abois, qui tente de réagir au démantèlement de ses prérogatives provoqué par les différentes vagues d'harmonisation institutionnelle imposées par Bruxelles. Le concept "d'Etat profond" (derin devlet), renvoie à l'existence d'un groupe autonome formé de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres de différents services de sécurité agissant en marge du gouvernement pour oeuvrer à la protection des intérêts du pays, y compris par des moyens illégaux. L'intérêt de son dernier ouvrage réside dans le fait qu'il analyse avec perspicacité les conséquences des mutations juridiques exigées par l'Union Européenne sur l'armature institutionnelle de la République. Selon Özdag, loin d'apaiser les tensions, les Européens sont en train, au nom de concepts comme le respect des droits des minorités, de légitimer les aspirations des séparatistes kurdes. Processus qui conduirait dans un premier temps à la mise en place d'une structure fédérale sur le modèle espagnol ou belge, prélude, à plus long terme, à l'éclatement de la République. D'autant qu'en Irak, les milieux néo-conservateurs poussent à une partition du pays, dont la conséquence logique aboutirait à la naissance d'un Etat kurde indépendant, véritable "Piémont" d'un grand Kurdistan à venir.

Un Piémont kurde ?
Il existe, de fait, depuis 1991 une zone kurde quasi-indépendante au Nord de l'Irak. Principaux et plus sûrs alliés des Américains dans la région, les Kurdes se sont engagés dans un processus qui tend chaque jour davantage vers "l'autodétermination" pure et simple. Peter W. Galbraith, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Croatie et actuel conseiller de Massoud Barzani, (leader du Parti Démocratique du Kurdistan), plaidait récemment en ces termes dans une tribune au New-York Times pour la partition du pays: "L'actuelle guerre civile irakienne est en train de faire voler en éclat un Etat créé par des étrangers qui, durant ses quatre-vingts années d'existence, n'a apporté que souffrance et misère à la majorité de sa population… Un Kurdistan indépendant servirait de tampon entre la Turquie et un Irak dominé par l'Iran" (2). Bien que les positions très tranchées de Galbraith soient loin de faire l'unanimité à Washington, elles n'en reflètent pas moins un certain état d'esprit. Depuis plusieurs mois, circule dans les milieux politiques et militaires de l'Alliance Atlantique, un projet global de réorganisation du Moyen-Orient. Celui-ci a été concrètement exposé dans une carte dessinée par Ralph Peters, Lieutenant-Colonel à la retraite, et publiée dans le numéro de juin 2006 du Journal des Forces Armées américaines.
Dans l'article accompagnant cette carte, Peters s'en prend violemment aux frontières actuelles du Moyen-Orient : "Les frontières internationales ne sont jamais tout à fait justes. Mais le degré d'injustice qu'elles infligent à ceux qu'elles forcent à se regrouper ou à se séparer fait une énorme différence, souvent la différence entre la liberté et l'oppression, la tolérance et la barbarie, l'autorité de la loi et le terrorisme…Sans révisions de frontières majeures, nous ne verrons jamais un Moyen-Orient plus paisible… Nous avons affaire à des difformités colossales créées par l'homme, qui ne cesseront d'engendrer haine et violence tant qu'elles ne seront pas corrigées" (3). Cette carte qui montre entre autres un "Free Kurdistan" englobant la moitié de Est de l'Anatolie, de la Mer Noire à Kirkuk, a provoqué un incident diplomatique lorsque, courant septembre 2006, elle a été exhibée à Rome devant un parterre d'officiers supérieurs de l'OTAN comprenant notamment des Turcs. Suite aux protestations du Chef d'etat major de l'armée turque, le général Büyükanit, Washington a démenti (sans pour autant rassurer vraiment), que ce projet puisse refléter réellement la politique extérieure des Etats-Unis (4).

Pour Ümit Özdag qui s'attarde longuement sur la carte de Ralph Peters, la politique des Etat-Unis pour assurer la viabilité d'un Kurdistan indépendant, chercherait dans un premier temps à l'associer de façon étroite à la Turquie dans un cadre confédéral (5). Le soutien des Turcs serait indispensable notamment pour pouvoir désenclaver les gisements d'hydrocarbures de Kirkuk et de Mossoul en les reliant par oléoduc au complexe portuaire de Ceyhan qui traite déjà le pétrole en provenance de la mer Caspienne. Cette confédération kurdo-turque s'inscrirait dans un hypothétique "grand marché" associé à l'Union Européenne prémices du "Nouveau Moyen-Orient" vanté par la Maison-Blanche (6).
Ce projet, loin de soulever l'enthousiasme des commentateurs de la vie politique turque, suscite au contraire l'inquiétude. Ainsi, pour Gündüz Aktan, ex-secrétaire général du ministère des affaires étrangères, chroniqueur au quotidien de centre gauche Radikal : "Ce scénario est une menace potentielle pour l'ensemble de l'édifice républicain… Il porte en germe la division de notre destinée nationale" (7). Il rejoint en ce point Özdag, pour lequel une structure confédérale entre les deux pays ne manquerait pas d'aiguiser des revendications politiques, culturelles ou bien linguistiques particulières. Les Kurdes de Turquie y verraient une formidable occasion de réclamer une égalité de traitement avec leurs compatriotes irakiens et, à terme, leur réunification dans un Etat indépendant. Il est à cet égard significatif qu'un proche de Barzani, en la personne de Serafettin Elci, vienne de fonder un parti prônant ouvertement la création d'une fédération.
C'est d'ailleurs sur cette question des minorités et de leurs droits que certains cercles politiques et militaires turcs craignent le plus les ingérences de l'Union Européenne, de peur qu'elles "n'ouvrent la voie à une implosion de la Turquie" (8).

UE-Turquie : Un processus destructeur pour l'Etat-Nation ?
La chape en apparence uniformisatrice et égalisatrice de la République turque dissimule, en réalité, quelque cinquante groupes minoritaires aux dénominateurs identitaires très variés (ethnique, religieux, linguistique). Pourtant, les seules minorités que l'Etat turc reconnaisse officiellement sont celles inscrites dans le traité de Lausanne de 1923 (grecque, juive, arménienne). Ainsi, si la Turquie a signé le Pacte des droits civils et collectifs de l'ONU, Ankara y a toutefois apposé plusieurs clauses restrictives, de manière à respecter l'article 66 de la constitution, qui stipule que la Turquie est peuplée de Turcs à l'exception de tout autre groupe ethnique. De même, la Turquie niant l'existence sur son territoire de minorités autres que celles définies par le traité de Lausanne, rejette jusqu'à ce jour la convention-cadre (en vigueur dans l'UE) des Nations-Unies pour la protection des minorités nationales. Néanmoins, avec le processus d'adhésion à l'Union Européenne, la pression augmente sur Ankara pour qu'elle se conforme à ces exigences.
Si l'on reprend la définition retenue par les Nations-Unies et admise par l'UE à l'égard des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, la Turquie compterait entre quinze à vingt millions de kurdes, douze à vingt millions d'Alévis (chiites duodécimains), plusieurs millions de Turcs originaires de l'ancien espace ottoman (Tcherkesses, Bosniaques, Bulgares, Albanais, Géorgiens, Arabes), quelques centaines de milliers de minoritaires chrétiens ( Arméniens, Grecs Orthodoxes, Assyro-Chaldéens, protestants) (9). Ce qui inquiète Özdag, c'est qu'en définitive aux yeux de Bruxelles, les minoritaires rassembleraient entre 32 et 45 millions d'individus sur les 74 millions d'habitants du pays. Dans cette situation, les sunnites, qui représentent le reste de la population, se retrouveraient dans une situation précaire et dangereuse à l'instar des "Serbes de Yougoslavie ou des Arabes sunnites d'Irak" (10). La République turque, selon Özdag, deviendrait de fait "un Etat illégitime usurpé par sa composante sunnite" (11).
En effet, s'il n'existe pas dans les critères de Copenhague de mesures explicitement relatives aux droits des minorités, il est possible d'utiliser les exigences en matière de droits et de libertés individuelles pour y greffer des revendications d'ordre plus collective ? De cette manière, avec le troisième paquet de réformes d'harmonisation daté du 3 août 2002, Ankara a donné à un certain nombre de communautés, le droit de publier, de diffuser et d'instruire dans leur langue. Bien que ces possibilités ouvertes par la loi soient en réalité extrêmement encadrées et limitées (moins de quatre et cinq heures par semaine à la télévision et à la radio), elles n'en constituent pas moins une première étape. Comme le constate Ahmet Türk, président du Parti de la Société Démocratique (parti kurde), "La question ira à sa conclusion logique. Dans cinq ans elle ne sera plus un sujet de confrontation" (12).

L'Union Européenne veut transformer la Turquie en un Etat authentiquement démocratique mais ne comprend pas que ces mutations risquent d'affecter les fondements mêmes de la République turque, de structures qui bien qu'autoritaires et centralisatrices ont permis l'occidentalisation du pays. Depuis plusieurs années, Özdag, observe que les organisations kurdes tentent d'influencer les négociations d'adhésion, par le biais de relais disséminés au Parlement Européen. Des députés ont, en 1994, à demander au gouvernement turc de reconnaître au peuple kurde le droit à l'autodétermination (13). En 2004, ils ont récidivé en demandant le rejugement du leader du PKK Abdulhah Öçalan, la suppression de la barre des 10% au Parlement turc qui empêche la représentation des partis kurdes et qu'enfin, au moins au niveau local le kurde, soit reconnu comme seconde langue officielle (14).
Daniel Cohn-Bendit, député vert au Parlement Européen, distingue les deux voies qui s'offrent à la Turquie : "La voie de Barcelone suppose qu'il faut rompre avec l'orthodoxie kémaliste… et que l'Etat turc décide une politique de décentralisation qui permette aux Kurdes d'être autonomes. Par contre, si la Turquie devait opter pour la voie de Bagdad, (celle de Sadam Hussein), que sous tend un renforcement du centralisme autoritaire, l'Europe devrait renoncer dans ce cas à s'accorder avec Ankara" (15).
Dans son rapport de mars 2004, le député européen Arie Oostlander demande que la nouvelle Constitution tienne compte des droits des minorités. Cette demande rejoint celle des organisations kurdes qui dans la perspective d'un projet fédéral militent en particulier pour l'abrogation des articles 3 et 66 sur la langue et l'identité turque. Le plus paradoxal comme le relève Özdag est que ces projets de réforme constitutionnelle ne sont pas sans éveiller au sein même du gouvernement islamiste un certain intérêt.

La carte kurde de l'AKP
Erdogan et le Parti de la Justice et du Développement (AKP) s'avèrent, aujourd'hui, dans l'espace politique turc, les plus éloignés de la synthèse kémaliste nationaliste et républicaine qui a fondé la Turquie moderne sur le cadavre d'un empire théocratique et le rejet du cosmopolitisme. Hostile au nationalisme, considéré comme un produit d'exportation occidentale portant en germe les principes de sécularisation, Erdogan a sa propre définition de la Turquie: "La Turquie est musulmane à 99% et c'est avant tout notre religion qui nous relie les uns aux autres" (16). L'AKP voudrait de cette manière substituer au lien "national", un lien "religieux" comme fondement de l'Etat. Propos sur lesquels Hayrettin Karaman, éditorialiste au Yeni Safak, (l'Aurore Nouvelle), quotidien proche du gouvernement, n'hésite pas à surenchérir: "Pour être musulman, il faut soumettre le tribalisme (terme qu'emploient les islamistes pour désigner le nationalisme) à l'unité de la fraternité islamique. L'islam passe avant tous les autres engagements… Quand la nation islamique (Oumma) est unifiée, aucun musulman ou groupe musulman n'est laissé pour compte" (17).
Parti comportant un nombre conséquent de cadres d'origine kurde, l'AKP semble avoir, depuis quelques mois, opté pour l'affrontement idéologique avec la mouvance nationale-républicaine comme l'indiquent les campagnes de presse conduites par plusieurs organes proches du gouvernement. Le Premier ministre Erdogan s'est lui-même investi personnellement dans ces attaques, fustigeant l' "Etat racial" et le "modèle national de 1940" (18).

C'est dans ce contexte que sont étudiés, avec les encouragements de Bruxelles, plusieurs projets de décentralisation. L'Europe est le point géométrique de rencontre entre islamistes de l'AKP et Kurdes. L'on aboutit, en conséquence, à l'équation suivante : plus d'Europe égale plus de démocratie, plus de démocratie équivaut à moins d'Etat, moins d'Armée, moins de laïcité. Özdag dénonce cette politique de "ciblage ethnique" et son corollaire, le noyautage croissant de l'appareil d'Etat : "On confie des postes, d'abord à ceux qui ont des origines kurdes, et ensuite à ceux liés aux confréries (islamistes)" (19). Il poursuit son raisonnement en mettant en exergue les liens de plusieurs grands chefs de tribus kurdes avec l'AKP et le poids grandissant des réseaux mafieux du sud-est anatolien sur l'ensemble de la vie économique du pays.
Si, incontestablement, les propos d'Umit Özdag contiennent une grande part de vérité, la dénonciation de la politique "ethnique" de l'AKP doit s'entendre aussi dans une lutte pour le contrôle du pouvoir central et des avantages qui en découlent. Le démantèlement récent de bandes criminelles comprenant des militaires, et des membres des services spéciaux, comme celle du Sauna et de l'Atabey est révélatrice d'enjeux plus prosaïques (20).
Ce qui effraye la vieille élite militaro-laïque dont Özdag est un représentant, c'est que l'AKP a, en réalité rompu le contrat qui liait ces cercles nationalistes de façon plus au moins tacite, au pouvoir central. En effet, les partis de droite ou de gauche au pouvoir ont, depuis plusieurs décennies, toujours fait appel à des intellectuels issus de la mouvance nationaliste (Foyer Turc, Foyer des Intellectuels). Avec Erdogan, cette tradition a pris fin et l'AKP qui dispose de ses propres réseaux d'intellectuels, de sa propre bourgeoisie d'affaires grâce au MÜSIAD, les a tout simplement intégrés à l'appareil d'Etat. Face à leur marginalisation croissante, ces anciennes élites liées à l' "Etat profond", se radicalisent et tentent d'entraver le processus de délitement de leur pouvoir qu'induit la marche vers l'Europe. Il est significatif que le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), dont Özdag est un sympathisant déclaré, s'en soit récemment pris physiquement à Erdogan lors d'une réunion commémorative à Sögüt. Le message, selon certains commentateurs avisés signifierait en clair : "Vous pouvez très bien être au gouvernement, mais l'Etat et de nombreuses autres forces tout autour de vous ne sont pas de votre côté" (21).

En définitive, Ümit Özdag ne propose pas de solution miracle à la question kurde qu'il définit non comme un problème ethnique mais comme un malaise social résultant du sous- développement chronique de l'Est du pays. Il constate par ailleurs, que les succès contre le PKK ont été obtenus à la fin des années quatre-vingt dix, dans le cadre d'une stratégie militaire d'anéantissement de la guérilla. En substance : "La solution réside à long terme dans le modèle de l'Etat-Nation" (22).
Si les arguments développés par Özdag recouvrent évidemment des non-dits, en particulier quant aux luttes d'influences qu'ils masquent plus ou moins, il demeure évident que les exigences d'harmonisation démocratique inhérentes au processus d'adhésion portent en germe de graves équivoques pour la cohérence et l'avenir de la République turque.

(1) Ümit Özdag, Kürtçülük sorununun analizi ve çözüm politiklari, Bilgi Yayinevi, Istanbul, 2006, p11.
(2) Peter W.Galbraith, "Pour le démantèlement de l'Irak", Le Monde, 22 décembre 2006.
(3) Ralph Peters, "Blood Borders : How a better Middle East would look", Armed Forces Journal (AFJ), juin 2006 - www.armed forcesjournal.com/2006/06/1833899.
(4) Suleyman Kurt "Carved'up map of Turkey at NATO prompts U.S Apology", Zaman, 29 septembre, 2006.
(5) Op. cit. (1). p31.
(6) Ismet Berkan, "Bir beyin firtinasi", [Une tempête de cerveau], Radikal, 30 novembre.
(7) Gündüz Aktan, "Büyük pazarlik", [Grand marchandage], Radikal, 26 novembre,2005.
(8) Op.cit.(1).p.49.
(9) Ibid.p.51.
(10) Ibid.p.52.
(11) Ibid.
(12) Ibid.p.100.
(13) Ibid.p.53
(14) Ibid.p.55.
(15) Ibid.p.54.
(16) Sabah, 7 décembre 2005.
(17) Hayrettin Karaman, "Kimlik meselesi", [Au sujet de l'identité], Yeni Safak,18 décembre 2005.
(18) Op. cit.(1).p 58.
(19) Ibid.p 62.
(20) "Yedi ayda besinci ders", [La cinquième bande en sept mois ], Zaman, 2 juin 2006.
(21) Nese Düzel, Yüksel Taskin, "Milliyetçilik kavgasi AKP'yi tasfiye eder", [L'exacerbation des passions nationalistes anéantirait l'AKP ], Radikal
, 18 septembre 2006.
(22) Op. cit.(1).p.18.

Turquie : Les kémalistes face à ...

Publié dans De par le monde

Turquie : Les kémalistes face à leurs contradictions

(...) (site endommagé en 2013)
l'opposition de gauche au gouvernement de Tayip Erdogan et son principal porte étendard le Parti Républicain du Peuple, apparaissent  à la traîne. Malgré une campagne vigoureuse sur les thèmes de l'unité nationale mis à mal par le processus d'adhésion à l'UE et de la laïcité menacée par les islamistes, le Parti crée par Atatürk en son temps, n'arrive pas à se défaire de son image élitiste pour mordre sur l'électorat populaire. En outre cette vieille gauche républicaine voit aujourd'hui ses dogmes nationalistes et laïques remis en cause en son sein même par l'émergence d'une nouvelle gauche qui considère paradoxalement à l'instar des islamistes de l'AKP, l'héritage kémaliste comme l'un des principaux obstacles à l'adhésion à l'UE et à toute modernisation de la société.
"Le nationalisme est le ciment de la société turque, il en constitue la valeur fondamentale qui fait de nous ce que nous sommes. Que personne n'ait rien à craindre du nationalisme. Que personne n'en fasse non plus un objet d'accusation" (1). C'est par ces mots que peu après l'assassinat à Istanbul du journaliste arménien Hrant Dink en janvier 2007, Deniz Baykal, chef de file du Parti Républicain du Peuple (CHP) répondait aux attaques de ceux qui l'accusaient d'avoir engendré un climat propice à ce genre de crime en jouant sur le ressentiment antieuropéenn. Cependant, loin d'être uniquement un postulat lié à la conjoncture internationale, la ligne nationaliste défendue par le CHP face aux abandons de souveraineté à l'UE et à la politique américaine au Kurdistan irakien est une orientation consubstantielle au kémalisme.

Une gauche nationaliste et élitiste
Dans l'empire ottoman, où cohabitaient dans le système dit des "Milliyet" (nationalités) dix-huit communautés nationales différentes, le nationalisme au sens moderne du terme n'existait pas. La grande rupture opérée par Mustapha Kemal avec la création de la République en 1923 est d'avoir extrait des entrailles sanglantes de l'empire défunt, un Etat-nation compact et homogène dans lequel un lien national sécularisé se substitue aux liens religieux et théocratiques. En d'autres termes, en Turquie, c'est l'Etat qui crée la nation et non l'inverse. Incontestablement, la turcité de l'Anatolie au lendemain de la guerre d'indépendance est en grande partie artificielle, en dépit de l'expulsion des populations chrétiennes, le lien qui unit les différentes composantes anatoliennes demeure en premier lieu l'Islam. Aussi, le kémalisme va s'employer pour légitimer la présence turque en Anatolie à créer un imaginaire national puissant, débarrassé des scories cosmopolites de l'empire ottoman. Le nationalisme devient le catalyseur de l'homme nouveau appelé par Atatürk, personnification du progrès, des principes rationnels et positivistes de la République.
Le nationalisme est avec l'Etat, la Révolution, la Laïcité, la Démocratie, la République, l'un des six principes fondateurs du kémalisme. Ces principes aussi désignés sous le terme des "six flèches"
(alti ock), définissent le nationalisme de la manière suivante : "Le nationalisme turc a pour objectif primordial de préserver les fondements propres du pays ainsi que son indépendance et de permettre d'avancer en harmonie sur la voie du progrès et du développement avec les autres nations contemporaines" (2).
Après l'instauration du multipartisme en 1950, le CHP perd sa place prépondérante dans le paysage politique turc au profit de la droite conservatrice qui sans remettre en cause la laïcité n'hésite pas à jouer sur des thématiques religieuses. En dépit, d'un programme à l'accent social-démocrate prononcé, force est de constater que la gauche turque à l'exception de personnalités comme Bülent Edcevit qui avait su adopter une ligne populiste, n'a jamais pu élargir son socle électoral en direction des franges les plus modestes de la population, réservoir de voix traditionnelle des partis conservateurs et religieux. Le Parti Républicain du Peuple n'arrive pas à se défaire de l'image d'un parti élitiste dont les assises sont à chercher au sein des classes moyennes et supérieures des grandes villes. Aux élections municipales de 2004, ce sont les quartiers les plus aisés d'Ankara et d'Istanbul qui ont donné leur suffrage à hauteur de 70% au CHP. A l'inverse et dans les mêmes proportions, les quartiers les plus populaires faisaient un triomphe aux islamistes de l'AKP…
Cet élitisme couplé à l'idée d'une démocratie autoritaire pour le peuple, mais malgré celui-ci, imprègne encore fortement l'appareil d'Etat. Il est à cet égard nettement perceptible dans le dernier discours du  Président de la République Ahmet Sezer, à l'Académie militaire d'Ankara en avril 2007, qui définissait la matrice républicaine comme une "idéologie d'Etat avec laquelle tous les citoyens doivent dégrossir… et que tous les citoyens doivent soutenir" (3). De son coté, le Président du CHP, sans aller jusqu'à demander l'abandon de la candidature à l'UE, qualifiait dans une interview à CNN Turquie, la politique européenne d'Ankara "d'espoir vide, d'illusion" et accusait Bruxelles par ses réformes continuelles d'attaquer l'essence même de l'Etat républicain en démantelant la laïcité et en favorisant les revendications des minorités (4).


Des remises en question
En réaction à cette crispation de l'appareil d'Etat et du CHP, se développe de manière spontanée en marge de la gauche turque depuis quelques années, un mouvement de remise en cause, accusant les vieilles élites kémalistes de prôner le statu-quo en bloquant toutes évolutions qui remettraient en cause leur place dans l'Etat et les rentes qu'elles en retirent (5).
Cette deuxième gauche voit dans l'héritage républicain le principal obstacle à tout changement de la société turque sur des "normes européennes" et au passage à "l'Etat post-national". De progressiste le kémalisme s'est mué selon-elle, en un archaïsme autoritaire qui emprisonne l'individu. La laïcité y est même perçue comme un obstacle à la démocratie. Celle-ci serait devenue de fait une quasi-religion d'Etat, violant la conscience au lieu  d'en garantir la liberté. Comme l'affirme l'une des figures de proue de ce mouvement, Baskin Oran : "Ils considèrent la laïcité comme une religion. Ne voyez-vous pas le parallélisme entre les propos de Mustapha Kemal et les paroles de Mahomet, le Mausolée et la Kaba, le discours (le Nutuk de Kemal) et le Coran ? Les paroles de Mahomet sont divisées en deux groupes : les authentiques et les apocryphes. Les propos de Mustapha Kemal font également l'objet d'une telle distinction… Peut-on gouverner un pays de cette manière ? " (6).
Le nationalisme est pour sa part assimilé à une quasi forme de fascisme. Ainsi, depuis l'assassinat de Hrant Dink, certains organes de presses et éditorialistes d'orientation libérale se font régulièrement l'écho des similitudes existantes entre la Turquie kémaliste des années vingt, trente et certains régimes autoritaires européens de la même époque (7). De telles attaques servent directement l'AKP et permettent à Tayip Erdogan de pratiquer la reductio ad hitlerum en dessinant des parallèles provocateurs avec l'Etat turc, affirmant entre autre à l'occasion d'une réunion des parlementaires de son parti que "l'Allemagne de Hitler était aussi laïque" (8).
De cette manière, toute une frange des élites de la gauche libérale sans pour autant se rallier formellement à l'AKP, se désolidarise du Parti Républicain du Peuple accusé de verser dans  l'immobilisme et le repli sur soi. Ce phénomène se traduit par l'explosion du nombre des candidats indépendants, en particulier dans les grandes villes. D'autre part, sur la scène internationale le Parti Républicain du Peuple doit faire face à une campagne de dénigrement, puisque circule actuellement dans les rangs de l'Internationale Socialiste, une pétition pour l'en exclure sous  prétexte de "dérive nationaliste" (9)

L'Anatolie mosaïque ?

C'est dans cette remise en cause de l'Etat-nation que se rejoignent cette nouvelle gauche et les islamistes de l'AKP. Pour les uns, il est une cause d'exclusion puisqu'il ne reconnaît que l'identité turque au détriment des autres composantes du creuset anatolien (les Kurdes par exemple), pour les autres il est à l'origine de la division de la communauté des croyants (Umma) dans l'Islam.
L'on assiste avec ce rejet de l'héritage jacobin et uniformisateur d'Atatürk à l'émergence d'une gauche communautariste, différencialiste et personnaliste. Ce courant très influencé par l'anatolisme, mouvement de pensée original dont les racines remontent au début du siècle avec des auteurs comme Halikarnas Balikçsi, s'exprime aujourd'hui dans des revues comme Türkiye Günlügü (10).
Héritiers de toutes les civilisations les ayant précédées en Anatolie, les Turcs formeraient une nation aux racines avant tout méditerranéennes où les différentes vagues de conquérants, des Hittites aux Mongols, en passant par les Turcs Seldjoukides d'Alp Arslan auraient fini par se fondre dans un tout commun. La société doit se construire à partir de l'individu dans le respect de son identité et de ses droits. L'Islam en serait le socle de valeurs commun sur lequel les diverses cultures anatoliennes pourraient coexister harmonieusement. Cette idée généreuse d'une République anatolienne multiculturelle, construite sur une revivification d'un "islam humaniste", et affranchie de la tutelle autoritaire de l'Etat-nation jacobin, peut s'apparenter en réalité ni plus ni moins au retour aux systèmes des nationalités de l'empire ottoman. Mais, affaiblir le lien national au profit d'un lien religieux, n'est-ce pas non seulement porter atteinte à l'unité de l'Etat, mais aussi attenter directement à la laïcité ?
Structurellement incapable d'arriver seule au pouvoir, dépouillée du flambeau de la modernité au profit des islamistes avec la bénédiction des européens et des Américains fascinés par l'idée d'une démocratie musulmane vitrine de l'occident, contestée en son sein par des intellectuels désireux de passer au stade post-national, la gauche turque voit lentement mais sûrement sa marge de manoeuvre se rétrécir dans le spectre politique.

1) Radikal, 31 janvier 2007, "Baykal :Milliyetcilik toplumun çimentosu", (Baykal : le nationalisme est le ciment de notre société).
2) Sami Özerdem, Atatürkçülügün el kitabi, (Le manuel du kémalisme), Ankara, p.122.
3)Turkish Daily News, 9 juin 2007 Mustapha Aykol, "Uncivil society under a jealous god", (Société incivile sous Dieu jaloux).
4) Milliyet, 23 juin 2007, "Baykal:AB samini olsun", (Que l'UE soit honnête).
5) Turkish Daily News, 17 avril 2007, Mustapha Akyol, "The poverty of Marxism-Sezerism", (La pauvreté du Marxisme-Sezerisme).
6) Radikal, 4 juin 2007, Nese Düzel, Baskin Oran, "Kemal gelse, bu kemalistleri sopayla kovalar" (Kémal se serait défait de tous ces kémalistes).
7) Turkish Daily News, 24 janvier 2007, Mustapha Aykol, "Meet the monster:Turkish fascism" (A la rencontre du monstre : le  fascisme turc).
8) Milliyet, 28 mars 2007, "Bu sözler tartislir" (Des paroles polémiques).
9) www.sp-ps.ch/fileadmin/downloads/Diverses/international/070630_soz-int_bericht-sommaruga.pdf, Rapport du conseil de l'internationale socialiste des 29-30 juin 2007 à
     Genève : "L'intervention du président turc a été délirante. Par une approche nationaliste et militariste, alignée sur les positions de Bush sur la guerre contre le terrorisme et
     d'attaque verbale contre l'Irak, le CHP a montré qu'il est bien le parti des militaires en Turquie et surtout qu'il n'a plus rien à faire au sein de l'IS".

10) www.turkiyegunlugu.org

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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