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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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Le voile islamique

Publié dans A tout un chacun
Le voile islamique
 
Depuis quelque temps, en France, le "voile islamique" revient dans le discours public. Ainsi, réagissant à la volonté exprimée le 13 avril dernier par le Premier ministre Manuel Valls de relancer le débat sur l’interdiction du port du voile à l’université, des étudiants de l’Institut d’études politiques de Paris ont organisé, le 20 avril, un Hidjab Day (Journée du Voile), invitant celles de leurs camarades qui le souhaitaient à se couvrir les cheveux dans l’enceinte de l’établissement pour affirmer leur liberté en ce domaine.
Une certaine ambiguïté entoure le voile islamique car il est, le plus souvent, considéré dans sa dimension seulement religieuse alors qu’il s’agit d’une pratique plus complexe. (…)

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A notre époque, le fait pour beaucoup de musulmanes de sortir la tête couverte est souvent perçu comme une exclusivité de la religion islamique. Or, l’origine de cette tenue est très antérieure à l’apparition de l’islam. Toutes les civilisations, celles de l’Antiquité grecque et romaine comme celles des Perses, des Pharaons et de l’Ancien Testament, ont connu cette pratique qui n’avait rien de religieux et pouvait aussi concerner les hommes, en particulier chez les juifs.
 
La dimension religieuse du voile féminin est apparue avec le christianisme comme le montre l’universitaire Bruno-Nassim Aboudrar dans un livre récent, Comment le voile est devenu musulman (Flammarion, 2014), où il commente les recommandations de saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens (11, 2-16) ainsi que l’interprétation qu’en ont faite deux Pères de l’Eglise, saint Clément d’Alexandrie et Tertullien.
Suivant l’exemple de la Vierge Marie, que l’on n’imagine pas non voilée, des générations de chrétiennes laïques ont porté mantille, foulard ou chapeau pour se rendre à l’église. Cette tradition perdure chez une partie des catholiques et chez les orthodoxes. Quant au voile des religieuses, il signifie leur consécration à Dieu, état de vie inconnu en islam. Le christianisme ne fait pas de la tête couverte une obligation civile ni même morale, mais en Europe le couvre-chef a longtemps fait partie de la tenue habituelle des femmes.
 
Chez les Arabes d’avant l’islam, seules les femmes des couches aisées et libres portaient un voile pour se distinguer des servantes et des esclaves. Mais, très vite, cette tenue a eu une double dimension, à la fois civile et religieuse, comme le rappelle l’imam Hassan Amdouni, établi en Belgique, dans un manuel récent sur la toilette féminine : "L’islam est une religion qui englobe la vie dans tous ses aspects […] parce qu’elle émane de Celui qui a créé l’être humain et qui sait, par conséquent, ce qui lui convient le mieux" (Le hidjâb, Maison d’Ennour, Paris, 2001, p. 14).
 
Le "voile" dans le Coran
Trois versets coraniques abordent la tenue vestimentaire et le comportement des femmes hors de leurs foyers. Sur ce point, les traductions effectuées par certains spécialistes français utilisent indistinctement le mot "voile" alors que les textes arabes comportent trois vocables ayant un sens différent dans chacun des versets.
Coran 24, 31 : "Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines […]. Dis-leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour montrer leurs atours cachés ".
Le mot arabe est ici khimâr (khumur au pluriel). Il désigne "tout ce qui cache". La tête et les cheveux n’étant pas mentionnés, on peut comprendre qu’il s’agit d’un fichu-châle servant à couvrir le décolleté.
 
Coran 33, 59 : "Prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées".
Le mot arabe est ici jalâbîb (pluriel de jilbâb). Il désigne un ample vêtement (robe, cape ou manteau) couvrant les habits de dessous, donc plus enveloppant que le khimâr. Là non plus la tête et les cheveux ne sont pas mentionnés.
 
Coran 33, 53 : "Ô vous qui croyez ! N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas, et attendu que le repas soit préparé. […] Quand vous demandez quelque chose aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile. Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs"
Dans ce verset, qui ne concerne que les femmes de Mahomet, le mot arabe est hidjâb. Il signifie "tenture" ou "rideau", comme le montre son usage dans d’autres passages où il évoque le fait de dérober aux regards et de séparer certains lieux et certaines personnes entre eux (cf. 7, 46 ; 17, 45 ; 19, 17 ; 38, 32), mais aussi le fait de voiler le cœur et l’intelligence (cf. 41, 5), ou encore de maintenir la séparation entre Dieu et l’homme (42, 51).
Ainsi, le Coran pose des principes sans pour autant décrire un vêtement islamique-type pour les femmes.
 
Applications
Depuis l’origine, les juristes musulmans considèrent le port d’une tenue féminine enveloppante comme obligatoire. Pour pallier l’imprécision du Coran quant à la forme des vêtements que la musulmane doit porter, ils ont eu à définir les parties du corps féminin qui doivent être cachées à la vue des hommes, sauf ceux, parents ou autres de la femme concernée dont le Coran donne la liste : pères, beaux-pères, fils, frères, etc. (24, 31).

          Que faut-il voiler et à quel âge ?
Les juristes se sont basés sur le concept de ‘aoura (pudeur, intimité) ; celui-ci fait l’objet d’interprétations qui peuvent être divergentes selon les écoles juridiques et les idéologies.
Hassan Amdouni : "Pour la femme, la ‘aoura comprend tout le corps, y compris les cheveux, exception faite du visage (de la racine des cheveux jusqu’en dessous du menton et d’une tempe à l’autre), des mains et des pieds (en dessous du talon d’Achille) " (Le hidjab, op. cit., p. 33).
Cette définition se fonde sur un récit contenu dans la Sunna (Tradition mahométane), seconde source du droit en islam. Au cours d’une visite d’Asma, sœur aînée d’Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet, ce dernier devant la tenue légère de sa belle-sœur, détourna la tête et dit : "Il ne convient pas à une femme, à partir du moment où elle a ses règles, de montrer autre chose que ceci et cela", désignant d’un geste son visage et ses mains (relaté par Abou Dawoud, cf. H. Amdouni,op. cit., p. 28).
Le port de la tenue islamique est requis à partir de la puberté, mais la femme ménopausée  est autorisée par le Coran à s’en dispenser (24, 60).
 
          Un droit variable
Il en résulte, pour Amdouni, que les quatre principales écoles juridiques du sunnisme (hanéfite, malékite, chaféite et hanbalite), ultra-majoritaire dans l’islam, autorisent le dévoilement du visage et des mains, à condition que cela ne provoque pas la tentation (Le hidjâb, op. cit., p. 35-36). Mais, selon Ghassan Ascha, islamologue libanais diplômé de la Sorbonne, seule l’école hanéfite permet le dévoilement du visage et des mains, les trois autres ne l’admettant qu’en cas de force majeure, les soins médicaux par exemple (Du statut inférieur de la femme en islam, L’Harmattan, 1987, p. 126).
D’autres savants musulmans assurent que les malékites et les hanéfites n’autorisent le visage découvert qu’à condition que celui-ci ne soit pas fardé. Certains citent en outre un hadîth (propos de Mahomet) réputé authentique, selon lequel "quand elle [la femme] sort de la maison, le diable lui souhaite la bienvenue". Donc, la femme tout entière est ‘aoura, ce qui rend le voile intégral obligatoire (P. Newton et M. Rafiqul Haqq, La place de la femme dans l’Islam, Dossiers Sénevé, Paris, 1995, p. 7).
 
          La conception islamiste
Par ailleurs, pour Salah-Eddine Boutarfa, juriste tunisien diplômé de l’Université de Paris, c’est à tort que le mot "atours " (qu’il faut cacher, selon le Coran en 24, 31, cf. supra), zînaen arabe, a été traduit par "visage " par certains jurisconsultes, alors que la traduction correcte est "ornements". "Il ressort de cette grossière méprise qu’elle a été faite volontairement, à seule fin d’atteindre le but fixé : créer de toutes pièces une interdiction formelle alors que rien ne la justifiait" ("Le voile et l’islam", revue de l’Institut des Belles Lettres arabes, Tunis, n° 104, 1963).
 
Cette traduction et ce récit permettent en effet aux idéologies islamistes d’exiger que l’intégralité du corps de la femme soit rendue invisible. Depuis la deuxième moitié du XXème siècle, les adeptes du salafisme et du wahabisme veulent appliquer les fatouas (avis religieux) très rigoristes d’Ibn Taymiyya. Pour ce juriste damascène du XIVème siècle, le visage doit être caché par le voile. C’est aussi ce que préconise l’islamiste pakistanais contemporain Mawdoudi (1903-1979), dans son ouvrage El hidjâb (cf. G. Ascha, op. cit., p. 128). Dans certains milieux, une musulmane dévoilée est considérée comme nue.
Certains estiment que même la voix féminine relève de la ‘aoura à cause du trouble qu’elle peut provoquer chez l’homme qui l’entend (Abdelwahab Bouhdiba, La sexualité en Islam, PUF, coll. Quadrige, 1975, p. 53). Le voile intégral (cf. infra) est alors une façon d’empêcher la femme de parler en public.
 
          Les modèles de voiles
La tenue islamique des femmes varie selon les cultures, les pays et les écoles juridiques. On peut distinguer deux catégories.
 
1 - Le jilbâb (vêtement ample, épais et dissimulant les formes, cf. supra) revêt différentes formes :
- L’abaya maghrébine, de couleur foncée ou pastel, laisse le visage et les mains découverts.
Le haïk algérien, taillé dans une cotonnade de couleur ivoire,  comporte une robe souple, le tissu sur le visage, sauf les yeux, pouvant être orné de broderies. Disparu lors de l’indépendance de l’Algérie (1962), il est réapparu dans les années 1990 sous l’influence de l’islamisme.
- Le tchador, lourde pièce de tissu noir laissant le visage et les mains découverts est porté par les chiites (Iran, Irak, Liban, Bahreïn, Yémen). Interdit par Réza-Chah Pahlavi en 1936, il a été rendu obligatoire par Khomeyni en 1979.
- La burqa gris-bleu, assortie d’un grillage en tissu masquant le visage, a été imposée par les Talibans dès leur arrivée au pouvoir en Afghanistan, dans les années 1990. Elle est aussi portée au Pakistan et dans d’autres pays d’Asie centrale.
- Le niqab noir recouvrant tout le corps, y compris le visage (avec une fente pour les yeux ou un voile de visage plus fin pour permettre d’y voir) et les mains (gantées), est obligatoire en Arabie-Séoudite et dans divers pays de la péninsule Arabique. On le rencontre aussi beaucoup en Egypte. Il est également porté en Irak et en Syrie où on l’appelleizâr. L’Etat islamique (Daech) l’impose partout où il s’installe (Irak, Syrie, Libye, Nigéria, etc.), y compris aux chrétiennes et aux yézidies.
 
2) Le hidjâb ne concerne que la tête. Il consiste en un foulard serré autour des cheveux, des oreilles et du cou, dont la couleur, qui peut être chatoyante, est laissée au choix. Il est en principe, mais pas systématiquement, assorti d’une longue robe ou d’une tunique couvrant un pantalon. Le hidjâb n’est lié à aucune culture et constitue la tenue la plus répandue. Interdit en Turquie par Atatürk en 1926, il est autorisé et encouragé dans ce pays depuis 2013. Emine Erdogan, l’épouse du président de la République, ne sort jamais sans son voile.
 
Pour conclure
Nonobstant ses variantes, "entre le voile [hidjâb] et la burqa, il n’y a qu’une différence de degré, non de nature" (Hanifa Chérifi, membre du Haut-Conseil à l’intégration, Le Monde, 16-17 décembre 2001).
Leïla Babès, sociologue franco-algérienne, estime que l’usage de ce concept [hidjâb] comme voile de la femme, et de surcroît appliqué à l’ensemble des musulmanes alors qu’il est réservé aux épouses du Prophète, est un abus et un détournement de sens, qui devrait être d’autant plus transgressif que le Coran réserve à celles-là un statut particulier : “Ô femmes du Prophète, vous n’êtes les pareilles d’aucune autre femme” " (33, 32) (Le voile démystifié, Bayard, 2004, p. 22).
Paru sur associationclarifier.fr

La miséricorde

Publié dans Au delà
La miséricorde
 
Le 8 décembre 2015, le pape François a inauguré une année sainte, placée sous le signe d’un Jubilé extraordinaire de la miséricorde. Dans la bulle d’indiction Misericordiæ vultus (11 avril 2015), le souverain pontife souhaite que cette année jubilaire favorise la rencontre avec les juifs et les musulmans puisque "la miséricorde dépasse les frontières de l’Eglise".
"L’islam attribue au Créateur les qualificatifs de Miséricordieux et de Clément. On retrouve souvent ces invocations sur les lèvres des musulmans qui se sentent accompagnés et soutenus par la miséricorde dans leur faiblesse quotidienne".
 
Lors d’une audience accordée au Vatican à un groupe de Français, l’une des personnes présentes, Karima Berger, de confession musulmane, a remercié le pape pour le choix de ce thème. "Je lui ai dit que ce choix fait du bien au monde musulman, qui traverse aujourd’hui beaucoup d’épreuves douloureuses. La miséricorde parle de façon très intime aux musulmans, pour qui Dieu est miséricordieux. C’est un mot qui fait pont entre l’islam et le christianisme"(La Croix, 3 mars 2016).
 
Il nous a donc semblé utile d’examiner ce que l’islam place sous le mot "miséricorde", d’autant plus qu’au-delà de sa dimension religieuse, la miséricorde a un rôle à jouer dans les relations sociales et même dans la protection de la paix. D’où l’importance d’un tel sujet.
"La miséricorde au nom de Dieu", "Miséricorde et pardon", "La miséricorde entre les hommes"
NB – Pour les citations du Coran, nous utilisons ici la traduction de Denise Masson (Gallimard, coll. Folio).
 
La miséricorde au nom de Dieu
Le mot "miséricorde" attribué à Dieu occupe une place importante dans le Coran. Il apparaît dès le premier verset de la première sourate, la Fâtiha ("Ouverture") :"Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux" (1, 1-2). La Fâtiha est récitée par les musulmans à chacune de leurs cinq prières quotidiennes. En outre, 113 sourates sur les 114 qui composent le Coran sont introduites par la mention suivante, mise en exergue : "Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux". Cette "basmala" s’énonce parfois ainsi : "Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux". La seule sourate à ne pas être précédée de cette invocation est la neuvième ("L’immunité "), qui est considérée comme la dernière "révélée" et dont le contenu est particulièrement agressif envers les non-musulmans.
Par ailleurs, la liste des 99 "beaux noms de Dieu" définie par la tradition islamique, que les musulmans récitent sur un chapelet qui comporte autant de grains, commence par ces trois vocables : Dieu (Allâh), le Bienfaiteur (ar-Rahîm), le Miséricordieux (ar-Rahmân).
 
          Etymologie
Rahmân dérive de la racine sémitique r.h.m qui désigne le sein maternel ou les entrailles, ou encore l’attachement instinctif d’un être à un autre.
Avant l’islam, le terme Rahmân était en usage dans la péninsule Arabique pour désigner la divinité, notamment chez les juifs et chez les chrétiens mais avec des différences entre les deux religions. L’Ancien Testament regorge, d’une part de cris de l’homme qui, conscient de sa misère ou de son péché, s’adresse à Dieu pour implorer sa pitié, d’autre part de chants d’action de grâce pour le secours que Dieu apporte au peuple élu, tant pour le libérer de la servitude que pour l’appeler à la conversion. Le judaïsme rabbinique a inscrit ces notions dans le Talmud. Dans le Nouveau Testament, la miséricorde divine prend la forme du visage aimant de Jésus qui révèle la paternité de Dieu et sa surabondance de grâce.
Dans l’islam, selon le dominicain islamologue Jacques Jomier (cité par Daniel Gimaret, in Les noms divins en Islam, Cerf, 1988, p. 377), Ar-Rahmân, toujours précédé d’un article, est utilisé comme synonyme d’Allâh.
"Dis : "Invoquez Dieu, ou bien : invoquez le Miséricordieux. Quel que soit le nom sous lequel vous l’invoquez, les plus beaux noms lui appartiennent" " (Coran 17, 110).
Il convient de distinguer Rahmân et Rahîm car ces deux mots n’ont pas le même sens grammatical. Le premier est un substantif, le second un adjectif. Azzedine Gaci, ancien président du Conseil régional du culte musulman (Rhône-Alpes), en déduit deux catégories distinctes :Rahmân correspond aux qualités d’essence de Dieu, tandis que Rahîm désigne les qualités d’actions de Dieu (cf. "L’islam et la miséricorde", in La miséricorde, ouvrage collectif, éd. Parole et Silence, 2008, p. 101 et s.).

          Rahmân
Le sens plénier de Rahmân appliqué à Dieu est exprimé dans ces deux versets coraniques : "Votre Seigneur s’est prescrit à Lui-même d’être miséricordieux"(6, 54) ; "Dieu est le meilleur gardien, il est le plus miséricordieux de ceux qui font miséricorde" (12, 64).
Dans le Livre sacré des musulmans, Rahmân est en outre utilisé pour reconnaître les bienfaits (dans le sens de providence) de toutes sortes que Dieu donne à l’homme. "Si vous comptiez les bienfaits de Dieu, vous ne sauriez les dénombrer. Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux"(16, 18). Il s’agit notamment des éléments de la création (sourate 55, Ar-Rahmân) et des attentions divines :"Ton Seigneur ne t’a ni abandonné ni haï ! […] Ne t’a-t-il pas trouvé orphelin et il t’a procuré un refuge. Il t’a trouvé errant et il t’a guidé. Il t’a trouvé pauvre et il t’a enrichi" (93, 3-8).
 
Ces bienfaits concernent aussi les Livres sacrés et certains prophètes, c’est-à-dire tout ce qui sert à guider les créatures humaines, à leur ôter tout prétexte pour ne pas l’adorer comme Il l’attend d’elles. "Je n’ai créé les êtres et les hommes que pour qu’ils m’adorent " (76, 19).
– "Nous avons ensuite donné le Livre à Moïse : il est parfait pour celui qui l’observe de son mieux ; c’est une explication de toute chose ; une Direction et une Miséricorde" (6, 154).
– "Le Miséricordieux a fait connaître le Coran", 55, 1) ; "Ce Coran […] est, pour les croyants, une Direction et une Miséricorde" (27, 76-77).
– Dieu dit à Mahomet :"Nous t’avons seulement envoyé comme une miséricorde pour les mondes" (21, 107).
– L’ange annonciateur dit à Marie : "Nous ferons de lui  (Issa-Jésus)un signe pour les hommes, une miséricorde venue de nous. Le décret est irrévocable" (19, 21).
 
Mais Rahmân peut aussi s’appliquer à un Dieu redoutable.
– Abraham, mettant son père en garde contre l’idolâtrie dont il le soupçonne : "Ô mon père ! Je crains qu’un châtiment du Miséricordieux ne t’afflige et que tu ne deviennes un suppôt du Démon" (19, 45) ;
            – "Le Jour où le ciel se fendra par les nuées où l’on fera descendre rapidement les anges ; ce Jour-là, la vraie royauté appartiendra au Miséricordieux. Ce sera un Jour terrible pour les incrédules ; le Jour où l’injuste se mordra les mains en disant : “ Malheur à moi ! Si seulement j’avais suivi le chemin du Prophète” " (25, 25-27).
 
Enfin, Rahmân intervient dans les invectives contre la foi des chrétiens.
– "Ils ont dit : "Le Miséricordieux s’est donné un fils ! ” Vous avancez là une chose abominable ! […]Il ne convient pas au Miséricordieux de se donner un fils ! " (19, 88-89 et 92).
 
En définitive, seuls les musulmans bénéficieront de la récompense divine. "Oui, le Miséricordieux accordera son amour à ceux qui auront cru et qui auront accompli de bonnes œuvres" (19, 96). Le mot "amour" se comprend ici comme une rétribution réservée aux musulmans car ils sont les seuls"vrais croyants" (8, 2-4 ; 49, 15). Cela ne les protège toutefois pas de l’arbitraire divin – "Voilà la Direction de Dieu. Il dirige qui Il veut parmi ses serviteurs" (6, 88) –, lequel s’applique à tous les hommes. Dieu "guide vers sa Lumière qui Il veut" (24, 35) ; Il "égare qui Il veut" (13, 27).
 
Malgré son origine, Ar-Rahmân n’est donc pas nécessairement lié à l’idée d’amour ou de tendresse. Une telle conception anthropomorphique reviendrait à prêter au Dieu impersonnel et impassible, tel que l’islam le conçoit, des états affectifs ou une sensibilité qui ne peuvent convenir qu’à une créature, vulnérable par nature. Ce serait corrompre la transcendance de Dieu, ce qui reviendrait à blasphémer.
 
          Rahîm
Rahîm "est un qualificatif pour décrire une action : ici, il qualifie Dieu qui exprime sarahma", explique Michael Fitzgerald, Père blanc, islamologue (Louez le nom du Seigneur. Méditations sur les Plus Beaux Noms de Dieu, Institut pontifical d’études arabes et islamiques, Rome, 2015, p. 64).
Cet attribut n’est pas réservé à Dieu ; il peut s’appliquer aux hommes, par exemple à Mahomet qui "est bon et miséricordieux envers les croyants " (9, 128), ainsi qu’à ceux qui compatissent à la souffrance d’autrui. Le sens du mot a alors une portée particulière et non générale. Cependant, selon A. Gaci, "les musulmans n’ont pas le droit de dire d’un homme qu’il est Ar-Rahmân car ce nom divin ne s’applique qu’à Dieu et qualifie une miséricorde que seul Dieu peut donner" (op. cit., p. 106).
 
À partir de ces définitions, les spécialistes considèrent inadéquate la traduction française habituelle de la formule "Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux", d’autant plus qu’elle comporte une inversion illogique puisque l’adjectif Rahîm précède le substantif ar-Rahmân alors qu’il devrait en constituer l’application. La remarque vaut aussi pour le mot "Clément".
 
Maurice Borrmans, Père blanc, islamologue, préfère écrire : "Au nom de Dieu, le Tout-Miséricorde… ". Certaines traductions du Coran authentifiées par des autorités musulmanes écrivent pour leur part : "Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux", ce qui restitue aussi la distinction entre le substantif et l’adjectif (cf. Le Saint Coran et la traduction en langue française du sens de ses versets, édités en Arabie-Séoudite par le Complexe du roi Fahd et au Liban par les éditions El-Bouraq).
 
Miséricorde et pardon
L’Encyclopédie de l’Islam conteste le choix du mot "miséricorde" pour traduire Rahmân, mais pour une raison de fond. Soulignant que "dans le français actuel, et notamment dans le vocabulaire religieux, “miséricorde" inclut fondamentalement l’idée de pardon", elle précise que cette idée "est totalement absente des emplois coraniques de rahma", même si le Coran associe quelquefois la bonté et le pardon (t. 8, p. 412), comme l’indique ce verset : "Ton Seigneur est celui qui pardonne : Il est le Maître de la miséricorde" (18, 58).
 
          Le pardon réservé aux musulmans
Daniel Gimaret tire la même conclusion de son étude des commentaires des auteurs musulmans classiques. En fait, écrit-il, "Dieu est Ar-Rahmân pour tous les hommes en tant qu’Il donne à tous leur subsistance" et en tant qu’Il "les appelle tous à attester son unicité". Mais Il n’est rahîmqu’envers les croyants, c’est-à-dire les musulmans, auxquels Il réserve son Paradis (Les noms divins en Islam, Cerf, 1988, p. 377 à 381).
 
          La conception légaliste du péché
Contrairement à la perspective chrétienne, dans l’islam Dieu ne distingue pas entre le pécheur et le péché. Dans l’Évangile, Jésus refuse que l’on enferme une personne dans son acte, aussi grave soit-il. "Le Christ manifestait de la miséricorde envers les femmes adultères, alors que Mahomet permettait qu’elles soient lapidées", relève Sabatina James, Pakistanaise musulmane devenue chrétienne (Site Aleteia, 1er mai 2015).
Du point de vue musulman, l’amour et le pardon de Dieu sont donc conditionnés non seulement par l’adhésion à l’islam mais aussi par l’obéissance à la Loi divine. Il y a dès lors des êtres humains que Dieu aime, d’autres qu’Il n’aime pas. En voici un échantillon.
– "Dieu aime les hommes pieux" (3, 76) ; "ceux qui font le bien" (3, 124) ; "ceux qui sont patients dans les épreuves" (3, 146) ; "ceux qui s’abandonnent à Lui " (3, 159). – "Dieu n’aime pas les injustes" (3, 57) ; "les corrupteurs"» (5, 64) ; "les transgresseurs" (5, 87) ; "celui qui est insolent et plein de gloriole, ceux qui sont avares et qui ordonnent l’avarice aux hommes, ceux qui dissimulent ce que Dieu leur a donné de sa grâce […], qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier " (4, 36-37) ; "ceux qui commettent des excès" (6, 141) ; "les infidèles" (30, 45). Il n’aime pas "celui qui est traître et pécheur " (4, 107).
Le verbe "aimer" évoque ici l’attitude d’un Maître satisfait ou insatisfait de son serviteur ('abd) et non pas celle d’un Père aimant, ouvrant ses bras à son enfant prodigue.
"Le Coran ne compare jamais Dieu au bon pasteur qui va chercher la brebis perdue comme le font les prophètes de l’Ancien Testament et les paraboles des Évangiles"(Jacques Jomier, Dieu et l’homme dans le Coran, Cerf, 1996, p. 193).
"Aimer" suggère l’idée de rétribution : récompense ou châtiment, paradis ou enfer.
 
          Le repentir
"Le Coran insiste sur le fait que le péché ne nuit nullement à Dieu et qu’aucune rançon, si forte fût-elle, ne permettrait à l’homme de se racheter » (J. Jomier, cité par D. Gimaret, op. cit., p. 209).
En islam, le péché est une désobéissance aux ordres de Dieu, une infraction à sa Loi (la charia). Il ne sépare pas de Dieu et n’exige donc ni réconciliation ni réparation, même si le coupable est invité à se repentir."Ô vous les croyants ! Revenez à Dieu avec un repentir sincère" (66, 8).
 
Cette démarche spirituelle n’est qu’un simple mouvement intérieur puisqu’il n’y a pas de sacrements dans l’islam, religion qui, ignorant la grâce et la médiation, n’a pas besoin de sacerdoce. Le repentir (tawba) n’est toutefois pas obligatoire, mais en cas de non repentir, le coupable sera puni d’un temps d’enfer qui n’a rien à voir avec le purgatoire puisque le paradis envisagé par l’islam ne prévoit pas la vision béatifique, rendant dès lors inutile la purification de l’âme.
Tous les péchés peuvent être remis, quelle que soit leur gravité, sauf un : l’associationnisme (shirk), qui consiste à associer au Dieu Un d’autres divinités. Le Coran l’énonce clairement : "Dieu ne pardonne pas qu’il lui soit donné des associés, alors qu’Il pardonne à qui Il veut les péchés moins graves que celui-là " (4, 48).
 
Il reste que le pardon comme acte de miséricorde (rahîm) dépend du bon plaisir, de la volonté inscrutable de Dieu. "Dieu pardonne à qui Il veut ; Il châtie qui Il veut", affirme le Coran à cinq reprises (2, 284 ; 3, 129 ; 5, 18 ; 5, 40 ; 48, 14). Même la tawba n’engage pas Dieu, qui revient "vers qui Il veut " (9, 27). Sur cette question, cf. D. Gimaret, op. cit., p. 416-418.
 
          Pour conclure
Dans l’islam, la miséricorde est à rattacher au Dieu créateur, non au Dieu sauveur. Dans le christianisme, il y a l’Incarnation rédemptrice, suprême preuve d’un amour qui ne se résigne pas à laisser l’humanité aller à sa perte. La différence est considérable.
Jacques Ellul :
"Le Dieu biblique aussi pourrait être appelé Miséricordieux, mais cela n’a pas le même sens ! Dans un cas, c’est le souverain qui accorde de très haut, dans son arbitraire parfait, une manifestation de sa miséricorde pour le croyant. Dans l’autre, c’est un Dieu qui entre dans la vie même de celui à qui il fait miséricorde pour partager sa faiblesse et sa douleur. Un Dieu dont la miséricorde s’exprime, non pas en donnant quelque superficielle consolation, mais en partageant la souffrance, pour être absolument proche de celui qui souffre » (Islam et judéo-christianisme, PUF, 2004, p. 89).
 
La miséricorde entre les hommes
Dans l’islam, le concept de "miséricorde" ne s’applique pas qu’à Dieu ; on le trouve aussi dans certains préceptes du Coran relatifs aux rapports entre les êtres humains qui sont invités à être miséricordieux les uns envers les autres. Ce principe comporte cependant des exceptions. Quant au pardon des individus entre eux, dans l’islam, il n’est pas une exigence absolue comme dans le christianisme.
 
          Une miséricorde sélective
La rahma des hommes entre eux ne fait l’objet dans le Coran que de prescriptions dans trois cas.
– "Soyez bons à l’égard de vos parents, de vos proches, des orphelins et des pauvres. Usez envers les hommes de paroles de bonté" (2, 83).
– Dieu "a prescrit la bonté à l’égard de vos père et mère. Si l’un d’entre eux ou bien tous les deux ont atteint la vieillesse près de toi, ne leur dis pas : “Fi !”, ne les repousse pas, adresse-leur des paroles respectueuses. Incline vers eux, avec bonté, l’aile de la tendresse et dis : “Mon Seigneur ! Sois miséricordieux envers eux, comme ils l’ont été envers moi, lorsqu’ils m’ont élevé quand j’étais un enfant” "  (17, 24).
– "Parmi ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous reposiez auprès d’elles, et Il a établi l’amour et la bonté entre vous" (30, 21).
 
Azzedine Gaci, ancien président du Conseil régional du culte musulman (Rhône-Alpes), rapporte plusieurs hadîths (récits) où Mahomet insiste aussi sur la miséricorde des musulmans entre eux ainsi qu’envers les non-musulmans (cf. "L’islam et la miséricorde", in La miséricorde, ouvrage collectif, Parole et Silence, 2008, p. 108-118).
Notons cependant que le Coran reconnaît cette aptitude aux chrétiens. "Nous avons établi dans les cœurs de ceux qui le suivent [Jésus] la mansuétude, la compassion" (57, 27).
Pourtant, d’autres textes sacrés contredisent ou relativisent ces principes. Si bien que la miséricorde est sélective ; elle ne s’exerce alors qu’à l’intérieur de l’Oumma (la Communauté des musulmans).
– "Mahomet est le Prophète de Dieu. Ses compagnons sont violents envers les impies, bons et compatissants entre eux" (48, 29) ;
– "Ô vous qui croyez, ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens" (5, 51).
Le mot "prochain" (qârib) ne figure d’ailleurs pas dans le Coran où l’on trouve plutôt qurbaqui connote l’idée de frère de sang ou de race. On peut mettre ceci en comparaison avec la parabole évangélique du bon Samaritain où Jésus enseigne que le prochain est celui qui exerce la miséricorde envers toute personne qui en a besoin (Lc 10, 29-37).
Il y a dans le Coran un verset dit "de l’amitié" qui concerne les chrétiens. "Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : “Oui, nous sommes chrétiens !” parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil" (5, 82).Cependant, les musulmans qui le citent volontiers omettent le plus souvent le verset suivant qui conditionne l’attitude énoncée au début."Tu vois leurs yeux déborder de larmes lorsqu’ils entendent ce qui est révélé au Prophète, à cause de la Vérité qu’ils reconnaissent en lui " (5, 83).
Autrement dit, cette amitié dépend de l’adhésion des chrétiens à l’islam. Dès lors,les musulmans désireux d’aimer des chrétiens ne trouvent un appui dans le Coran qu’en citant un passage tronqué.
Quant à la miséricorde au sein de la famille, elle peut être contredite par ces prescriptions coraniques :"Ô vous les croyants ! Vos épouses et vos enfants sont pour vous des ennemis. Prenez garde ! " (64, 14) ; "Admonestez celles [parmi vos épouses]dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent " (4, 34).  
 
          Le pardon et le talion
Le Coran ne mentionne qu’un seul cas explicite où l’homme est invité à pardonner. "Ceux qui calomnient des femmes honnêtes, insouciantes et croyantes seront maudits en ce monde et dans la vie future, ils subiront un terrible châtiment le Jour où leurs langues, leurs mains et leurs pieds témoigneront contre eux sur ce qu’ils ont fait" (24, 23). Ce verset est relatif à une accusation d’infidélité portée contre Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet, par certains de ses compagnons.
 
Aucun commandement d’ordre général n’exige donc le pardon entre les personnes. L’islam a d’ailleurs conservé la loi du talion, qui était en usage dans le judaïsme, mais qui est devenue une pratique misérable selon l’enseignement constant de Jésus-Christ (cf. Mt 5, 20-26 et 38-48).
Le Coran légitime d’ailleurs la vengeance."Il y a pour vous une vie dans le talion » (2, 179) ; "Lorsqu’un homme est tué injustement, nous donnons à son proche parent le pouvoir de le venger" (17, 33).
 
L’islam a introduit le concept de qiçâç (réparation pour un dommage causé), comme l’a expliqué le lazariste libanais Antoine Moussali : "Si quelqu’un est tué et que le meurtrier est de même statut que sa victime, la mort est le châtiment pour expier l’assassinat " (Judaïsme, christianisme et islam, étude comparée, éd. de Paris, 2000, p. 327).
Le Coran en précise les modalités. "Ô vous qui croyez ! La loi du talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre ; l’esclave pour l’esclave ; la femme pour la femme" (2, 178) ; "Il n’appartient pas à un croyant de tuer un croyant – mais une erreur peut se produire -. Celui qui tue un croyant par erreur affranchira un esclave croyant et remettra le prix du sang à la famille du défunt ; à moins que celle-ci ne le donne en aumône. Si le croyant qui a été tué appartenait à un groupe ennemi, le meurtrier affranchira un esclave croyant. S’il appartenait à un groupe auquel un pacte vous lie, le meurtrier remettra le prix du sang à la famille du défunt et il affranchira un esclave croyant " (4, 92).
Mais il recommande aussi la clémence. "Les blessures tombent sous la loi du talion ; mais celui qui abandonnera généreusement son droit obtiendra l’expiation de ses fautes" (5, 45).
 
Selon Jacques Jomier, le but de Dieu, avec le talion, n’est pas de guérir l’homme spirituellement ; il est de le canaliser, de le forcer "à une certaine discipline qui lui permette d’être maître de lui-même" (Dieu et l’homme dans le Coran, Cerf, 1996, p. 109).
En cas d’offense, le musulman est en fait laissé juge d’apprécier l’attitude à observer.
 
          Pour conclure
Dans le Coran, on ne trouve pas énoncée la loi de sainteté telle qu’elle figurait dans la Torah, "Soyez saints comme moi, Dieu, je suis saint"(Deutéronome 18, 13), et a été reprise par le Christ sous forme de miséricorde :"Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux" (Lc 6, 36) ; "Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde" (Mt 5, 7).
L’un des principes de l’islam est que l’homme n’a pas à rechercher la perfection, car ce privilège est réservé à Dieu seul. "Dieu veut alléger vos obligations car l’homme a été créé faible " (4, 28). Il faut en déduire que cette faiblesse ontologique correspond à une volonté divine puisque le Coran ignore l’existence du péché originel et ses conséquences dommageables sur toute la création. C’est pourquoi il n’invite pas au dépassement comme le fait l’Évangile.
 
La joue tendue à qui nous frappe (Mt 5, 39), l’amour des ennemis (Mt 5, 43-47), le pardon total et illimité (non pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix sept fois, cf. Mt 18, 21-22), attitudes qui sont de fait toujours au-dessus des capacités humaines et nécessitent donc l’intervention de la grâce divine, sont considérées, du point de vue islamique, comme des signes de faiblesse ou d’injustice. Or,
"il n’y a pas de justice sans pardon : voilà ce que je veux annoncer aux croyants et aux non-croyants, aux hommes et aux femmes de bonne volonté, qui ont à cœur le bien de la famille humaine et son avenir ", écrivait saint Jean-Paul II dans son Message pour la paix du 1er janvier 2002.

Paru sur associationclarifier.fr, avril 2016

Le Coran et Mahomet

Publié dans Au delà
Le Coran et Mahomet
 
Le statut du Coran
La référence principale sur laquelle les musulmans s’appuient pour ce qui concerne leurs croyances religieuses, leurs lois et l’élaboration de leur droit (charia et fiqh), l’organisation de leur société et leurs agissements dans le monde, est le Coran.
 
          Qu’est-ce que le Coran ?
Pour les musulmans, le Coran ("Récitation") est la Parole de Dieu ("Kalâm Allah") matérialisée en un Livre ("Kitâb Allah") que le Créateur a fait descendre vers les hommes au moyen d’une double médiation, l’ange Gabriel et Mahomet. Ce dernier s’est d’abord fait connaître comme le "Transmetteur" avant d’être proclamé "Sceau des prophètes" (33, 40). Il s’est contenté de réciter à ses compagnons une dictée venue d’en-Haut pendant une période de vingt-deux ans, d’abord à La Mecque (de 610 à 622) puis à Médine (de 622 à 632).
 
Dans sa forme matérielle, le Coran est la copie conforme d’un original, la "Mère du Livre" (Oum el-Kitâb), conservée auprès de Dieu de toute éternité (13, 39). Il s’agit d’un texte coéternel et consubstantiel à Dieu, donc préexistant à l’histoire. Contrairement à la Bible, qui se présente comme un recueil d’œuvres écrites par des hommes sous la motion de l’Esprit Saint (doctrine de l’inspiration), la créature humaine n’a joué aucun rôle dans l’élaboration et la rédaction du Coran. C’est sans doute pour accréditer cette croyance que Mahomet est réputé analphabète chez les musulmans. Les recherches récentes montrent cependant qu’il savait écrire (Cf. Alfred-Louis de Prémare, Aux origines du Coran, éd. Téraèdre, 2004, p. 65).
Quant à la langue arabe, dans laquelle le Livre est écrit, elle provient d’un choix délibéré de Dieu Lui-même, qui annonce un "Coran arabe" (41, 2-3 ; 43, 3). Si bien que, "pour la tradition musulmane, la lettre et le contenu sont indissociables et tous deux font partie intégrante de la Révélation", raison pour laquelle la prière rituelle, composée surtout de versets coraniques, n’est valide que si elle est dite en arabe, sous peine d’altération de la Parole de Dieu (Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Idées reçues sur le Coran, entre tradition islamique et lecture moderne, éd. Le Cavalier bleu, 2014, p. 40-41).
On voit ici la différence avec le latin, le syriaque, le copte, l’arménien ou le grec liturgiques chez les chrétiens. Ces langues expriment le sacré mais elles ne sont pas "langues de Dieu". L’arabité du Coran pose par ailleurs le problème de la licéité des traductions. Longtemps interdit, cet exercice est aujourd’hui autorisé afin de répondre aux besoins de la propagation de l’islam auprès des non-arabisants, mais on recourt alors à des euphémismes : c’est le "sens des versets" que l’on traduit et non les mots eux-mêmes.
 
Sur le fond, la "Révélation" coranique se présente comme le "Rappel" d’un "pacte primordial" (mîthâq) qui remonte aux origines lorsqu’Adam et ses descendants attestèrent de la suzeraineté de Dieu sur les hommes (7, 172-173). L’islam est donc la religion que le Créateur a conçue pour l’homme parce qu’elle est la mieux adaptée à sa nature et à sa condition. L’existence d’autres religions est dès lors aberrante et constitue autant de détournements du projet divin. Le Coran vise surtout les Écritures saintes des juifs et des chrétiens ; il prétend abroger et corriger les erreurs qui auraient été introduites dans la Torah et l’Évangile (5, 15) sous l’influence de Satan (22, 52). Mais, grâce à une protection spéciale dont les prophètes antérieurs n’ont pas bénéficié, Mahomet a échappé aux tentations démoniaques, transmettant ainsi un Coran intègre, Livre qui jouit de l’inimitabilité miraculeuse et ne peut être ni altéré ni falsifié (5, 48 ; 10, 38 ; 11, 13 ; 17, 88).
 
          Le Coran incréé
Tous ces traits confèrent au Livre saint de l’islam une autorité souveraine, englobante et contraignante. Ils sont récapitulés dans le dogme du Coran "incréé", qui s’est imposé au terme de discussions doctrinales et de violences ayant agité l’Oumma (la Communauté des musulmans) à partir du IXème siècle, dans les débuts de la dynastie abbasside établie à Bagdad. Un courant de pensée rationalisant, appelé motazilite (du mot arabe motazil = "qui s’isole"), considérait le Coran comme le vecteur créé de la Révélation de Dieu, ce qui laissait la place au libre-arbitre, à la raison et à la responsabilité du croyant. Le calife Mamoun (813-833), personnalité éclairée, chercha à imposer par la contrainte cette doctrine qu’il soutenait lui-même, mais il se heurta à de vives résistances dont tinrent compte ses successeurs. Et l’un d’eux, Moutawakkil (847-861), décréta le motazilisme hors-la-loi, initiative qui préluda à la "fermeture de la porte de l’ijtihad " (interprétation innovatrice) décidée par le calife Qadir (997-1031).
 
Depuis lors, en dépit des nombreux commentaires dont il a fait l’objet – cet exercice est largement admis -, le Coran échappe à toute analyse critique, et ceci malgré les efforts de penseurs contemporains qui militent pour un aggiornamento, certains d’entre eux considérant que la "divinité" même du Livre ne devrait plus être un obstacle ; autrement dit, qu’il ne devrait plus échapper aux traitements exégétiques et au recours à toutes les sciences disponibles, à l’instar de ce qui est pratiqué sur la Bible dans l’Église catholique (Cf. Abdelwahab Meddeb, Face à l’islam, éd. Textuel, 2004 ; Pari de civilisation, Seuil, 2009).
La position traditionnelle a été réaffirmée récemment par Ahmed El-Tayyeb, l’actuel grand imam d’El-Azhar, institution égyptienne qui jouit d’une large audience dans le monde sunnite. "La lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux" (Entretien au journal Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
 
Mahomet, le "beau modèle"
Malgré la "perfection divine" qui est reconnue au Coran, les musulmans n’y trouvent pas toujours des réponses précises à toutes les questions qui se présentent dans leur vie personnelle et communautaire. Ils disposent alors du complément fourni par la Sunna (Tradition "prophétique"), laquelle, dans l’ordre du sacré, est inséparable du Coran en raison de la prééminence de Mahomet dans l’islam. Les musulmans ont aussi à leur disposition la Sîra ("manières d’agir"), qui tient lieu de biographie officielle de Mahomet.
 
          La Sunna
Ce terme s’applique aux paroles et aux actes, voire aux silences et aux regards, attribués à Mahomet en telle ou telle circonstance. Ils ont été rapportés par ses compagnons et sa famille, notamment ses épouses. Les milliers de récits qui en résultent sont les hadîth-s. Ils ont commencé à être collectés un siècle après la mort de Mahomet (632), avec mention du nom des témoins directs ou de ceux à qui ils ont été transmis oralement (les "chaînes de transmetteurs"), selon un processus qui s’est étalé durant plusieurs générations. Sur les six recueils canoniques de hadîth-s ainsi composés, deux jouissent d’une crédibilité supérieure aux autres : ce sont les hadîth-s sahîh ("authentiques") de Boukhâri (810-870) et de Mouslim (817-875). Et parmi eux, il faut encore distinguer les hadîth-s qudsî ("saints"), équivalant à des dictées divines.
Inséparable du Coran, la Sunna lui apporte les compléments nécessaires à sa correcte compréhension, à la pratique cultuelle et à la mise en œuvre de la charia. Il arrive même qu’elle l’emporte sur l’autorité du texte coranique ou qu’elle pallie une lacune de ce dernier. Ainsi, la codification des cinq prières quotidiennes se trouve dans la Sunna et non dans le Coran. Il en va de même de la sanction pénale réservée à l’apostat, qui se fonde sur une sentence attribuée à Mahomet : "Celui qui quitte la religion, tuez-le".
Le statut privilégié de la Sunna résulte de préceptes coraniques : "Obéir au Prophète, c’est obéir à Dieu" (4, 80), car Mahomet est "le beau modèle" (33, 21). Le prophète de l’islam lui-même a fait de sa conduite une norme obligatoire, selon un propos rapporté par ses compagnons : "Celui qui délaisse ma sunna, celui-là ne fait plus partie de ma communauté" (Cité par Asma Hilali, Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, p. 850).
 
          La Sîra
Sous le titre générique de Sîra sont rassemblées des "Chroniques du Prophète" issues de récits édifiants racontés par ses contemporains. La plus ancienne Sîra a été composée par Ibn Ishâq (m. 767). Remaniée ensuite par Ibn Hichâm (m. 834), elle est aujourd’hui encore réputée comme véridique dans l’islam. On notera que les expéditions militaires de Mahomet y tiennent une place importante. La Sîra est comme un guide : elle offre aux musulmans un réservoir de gestes à méditer et d’exemples à suivre.
 
Conclusion
Nonobstant les thèmes inoffensifs qu’ils contiennent, ces textes sacrés (Coran, Sunna, Sîra) justifient au nom de Dieu toutes formes de violence et de comportements considérés comme immoraux au regard de l’enseignement du christianisme. Appliqués à la lettre, ces passages sont susceptibles de mettre en péril la paix du monde, de briser l’harmonie des sociétés et de porter gravement atteinte à la dignité des personnes.
C’est ce que dénonçait de son vivant l’intellectuel français d’origine tunisienne, Abdelwahab Meddeb (m. 2014), lorsqu’il écrivait : "Je le répète encore une fois : le Coran porte dans sa lettre la violence, l’appel à la guerre. La recommandation de tuer les ennemis et les récalcitrants n’est pas une invention malveillante, elle est dans le texte même du Coran" (Face à l’islam, éd. Textuel, 2004, p. 145-146).
 
Devant ces évidences, un certain nombre de musulmans, y compris parmi les plus savants ou parmi ceux qui exercent des responsabilités importantes dans les domaines de la religion ou du droit, nient la légitimité de la violence ou sa conformité avec les textes sacrés dont ils connaissent évidemment le contenu. A chaque excès commis en référence au Coran ou à la Sunna, ils s’empressent de répéter que l’islam est une religion "de paix, de tolérance et d’amour". Comment comprendre de telles attitudes si opposées à la réalité ? Certains de ces musulmans recourent sans doute à une forme de taqiya (dissimulation), attitude reconnue conforme à la religion, d’autant plus qu’elle a un fondement coranique.
Dans l’appréhension de ce phénomène, il faut cependant tenir compte de ceux qui, dans l’islam, optent pour une pratique paisible de leur religion.
On pense d’abord aux adeptes du soufisme, mouvement marginal et souvent combattu pour s’être éloigné de l’islam orthodoxe. Orientés vers une conception et une pratique mystiques de l’islam, les soufis répugnent en principe à la violence de type djihad belliqueux mais le caractère initiatique ou ésotérique de leurs confréries, où l’exaltation est promue, ne les met pas forcément à l’abri d’un certain fanatisme religieux.
Restent enfin les musulmans sincères qui, en conscience, déniant toute légitimité sacrée à la violence, fabriquent "leur" islam sans trop se poser de questions sur leurs Écritures sacrées. Il est difficile de mettre leur bonne foi en doute. Mais force est de constater que leurs bonnes dispositions sont jusqu’à présent demeurées impuissantes à s’imposer à l’Oumma.
Hormis quelques épisodes historiques éphémères ou des exemples individuels, rien ne pourra changer dans le rapport du monde musulman avec le reste de l’humanité tant que persisteront les dogmes du Coran incréé et de l’exemplarité de Mahomet, qui empêchent par là même la possibilité d’un magistère humain authentique, fondé sur l’autonomie de la raison et soucieux de libérer les musulmans de leur enfermement.
Paru dans La Petite Feuille Verte de l'Association Clarifier, février 2016

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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