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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) - Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Une vocation pour toujours (édition augmentée de celle publiée en 2005) (2017) -  

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La miséricorde

Publié dans Au delà
La miséricorde
 
Le 8 décembre 2015, le pape François a inauguré une année sainte, placée sous le signe d’un Jubilé extraordinaire de la miséricorde. Dans la bulle d’indiction Misericordiæ vultus (11 avril 2015), le souverain pontife souhaite que cette année jubilaire favorise la rencontre avec les juifs et les musulmans puisque "la miséricorde dépasse les frontières de l’Eglise".
"L’islam attribue au Créateur les qualificatifs de Miséricordieux et de Clément. On retrouve souvent ces invocations sur les lèvres des musulmans qui se sentent accompagnés et soutenus par la miséricorde dans leur faiblesse quotidienne".
 
Lors d’une audience accordée au Vatican à un groupe de Français, l’une des personnes présentes, Karima Berger, de confession musulmane, a remercié le pape pour le choix de ce thème. "Je lui ai dit que ce choix fait du bien au monde musulman, qui traverse aujourd’hui beaucoup d’épreuves douloureuses. La miséricorde parle de façon très intime aux musulmans, pour qui Dieu est miséricordieux. C’est un mot qui fait pont entre l’islam et le christianisme"(La Croix, 3 mars 2016).
 
Il nous a donc semblé utile d’examiner ce que l’islam place sous le mot "miséricorde", d’autant plus qu’au-delà de sa dimension religieuse, la miséricorde a un rôle à jouer dans les relations sociales et même dans la protection de la paix. D’où l’importance d’un tel sujet.
"La miséricorde au nom de Dieu", "Miséricorde et pardon", "La miséricorde entre les hommes"
NB – Pour les citations du Coran, nous utilisons ici la traduction de Denise Masson (Gallimard, coll. Folio).
 
La miséricorde au nom de Dieu
Le mot "miséricorde" attribué à Dieu occupe une place importante dans le Coran. Il apparaît dès le premier verset de la première sourate, la Fâtiha ("Ouverture") :"Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux" (1, 1-2). La Fâtiha est récitée par les musulmans à chacune de leurs cinq prières quotidiennes. En outre, 113 sourates sur les 114 qui composent le Coran sont introduites par la mention suivante, mise en exergue : "Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux". Cette "basmala" s’énonce parfois ainsi : "Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux". La seule sourate à ne pas être précédée de cette invocation est la neuvième ("L’immunité "), qui est considérée comme la dernière "révélée" et dont le contenu est particulièrement agressif envers les non-musulmans.
Par ailleurs, la liste des 99 "beaux noms de Dieu" définie par la tradition islamique, que les musulmans récitent sur un chapelet qui comporte autant de grains, commence par ces trois vocables : Dieu (Allâh), le Bienfaiteur (ar-Rahîm), le Miséricordieux (ar-Rahmân).
 
          Etymologie
Rahmân dérive de la racine sémitique r.h.m qui désigne le sein maternel ou les entrailles, ou encore l’attachement instinctif d’un être à un autre.
Avant l’islam, le terme Rahmân était en usage dans la péninsule Arabique pour désigner la divinité, notamment chez les juifs et chez les chrétiens mais avec des différences entre les deux religions. L’Ancien Testament regorge, d’une part de cris de l’homme qui, conscient de sa misère ou de son péché, s’adresse à Dieu pour implorer sa pitié, d’autre part de chants d’action de grâce pour le secours que Dieu apporte au peuple élu, tant pour le libérer de la servitude que pour l’appeler à la conversion. Le judaïsme rabbinique a inscrit ces notions dans le Talmud. Dans le Nouveau Testament, la miséricorde divine prend la forme du visage aimant de Jésus qui révèle la paternité de Dieu et sa surabondance de grâce.
Dans l’islam, selon le dominicain islamologue Jacques Jomier (cité par Daniel Gimaret, in Les noms divins en Islam, Cerf, 1988, p. 377), Ar-Rahmân, toujours précédé d’un article, est utilisé comme synonyme d’Allâh.
"Dis : "Invoquez Dieu, ou bien : invoquez le Miséricordieux. Quel que soit le nom sous lequel vous l’invoquez, les plus beaux noms lui appartiennent" " (Coran 17, 110).
Il convient de distinguer Rahmân et Rahîm car ces deux mots n’ont pas le même sens grammatical. Le premier est un substantif, le second un adjectif. Azzedine Gaci, ancien président du Conseil régional du culte musulman (Rhône-Alpes), en déduit deux catégories distinctes :Rahmân correspond aux qualités d’essence de Dieu, tandis que Rahîm désigne les qualités d’actions de Dieu (cf. "L’islam et la miséricorde", in La miséricorde, ouvrage collectif, éd. Parole et Silence, 2008, p. 101 et s.).

          Rahmân
Le sens plénier de Rahmân appliqué à Dieu est exprimé dans ces deux versets coraniques : "Votre Seigneur s’est prescrit à Lui-même d’être miséricordieux"(6, 54) ; "Dieu est le meilleur gardien, il est le plus miséricordieux de ceux qui font miséricorde" (12, 64).
Dans le Livre sacré des musulmans, Rahmân est en outre utilisé pour reconnaître les bienfaits (dans le sens de providence) de toutes sortes que Dieu donne à l’homme. "Si vous comptiez les bienfaits de Dieu, vous ne sauriez les dénombrer. Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux"(16, 18). Il s’agit notamment des éléments de la création (sourate 55, Ar-Rahmân) et des attentions divines :"Ton Seigneur ne t’a ni abandonné ni haï ! […] Ne t’a-t-il pas trouvé orphelin et il t’a procuré un refuge. Il t’a trouvé errant et il t’a guidé. Il t’a trouvé pauvre et il t’a enrichi" (93, 3-8).
 
Ces bienfaits concernent aussi les Livres sacrés et certains prophètes, c’est-à-dire tout ce qui sert à guider les créatures humaines, à leur ôter tout prétexte pour ne pas l’adorer comme Il l’attend d’elles. "Je n’ai créé les êtres et les hommes que pour qu’ils m’adorent " (76, 19).
– "Nous avons ensuite donné le Livre à Moïse : il est parfait pour celui qui l’observe de son mieux ; c’est une explication de toute chose ; une Direction et une Miséricorde" (6, 154).
– "Le Miséricordieux a fait connaître le Coran", 55, 1) ; "Ce Coran […] est, pour les croyants, une Direction et une Miséricorde" (27, 76-77).
– Dieu dit à Mahomet :"Nous t’avons seulement envoyé comme une miséricorde pour les mondes" (21, 107).
– L’ange annonciateur dit à Marie : "Nous ferons de lui  (Issa-Jésus)un signe pour les hommes, une miséricorde venue de nous. Le décret est irrévocable" (19, 21).
 
Mais Rahmân peut aussi s’appliquer à un Dieu redoutable.
– Abraham, mettant son père en garde contre l’idolâtrie dont il le soupçonne : "Ô mon père ! Je crains qu’un châtiment du Miséricordieux ne t’afflige et que tu ne deviennes un suppôt du Démon" (19, 45) ;
            – "Le Jour où le ciel se fendra par les nuées où l’on fera descendre rapidement les anges ; ce Jour-là, la vraie royauté appartiendra au Miséricordieux. Ce sera un Jour terrible pour les incrédules ; le Jour où l’injuste se mordra les mains en disant : “ Malheur à moi ! Si seulement j’avais suivi le chemin du Prophète” " (25, 25-27).
 
Enfin, Rahmân intervient dans les invectives contre la foi des chrétiens.
– "Ils ont dit : "Le Miséricordieux s’est donné un fils ! ” Vous avancez là une chose abominable ! […]Il ne convient pas au Miséricordieux de se donner un fils ! " (19, 88-89 et 92).
 
En définitive, seuls les musulmans bénéficieront de la récompense divine. "Oui, le Miséricordieux accordera son amour à ceux qui auront cru et qui auront accompli de bonnes œuvres" (19, 96). Le mot "amour" se comprend ici comme une rétribution réservée aux musulmans car ils sont les seuls"vrais croyants" (8, 2-4 ; 49, 15). Cela ne les protège toutefois pas de l’arbitraire divin – "Voilà la Direction de Dieu. Il dirige qui Il veut parmi ses serviteurs" (6, 88) –, lequel s’applique à tous les hommes. Dieu "guide vers sa Lumière qui Il veut" (24, 35) ; Il "égare qui Il veut" (13, 27).
 
Malgré son origine, Ar-Rahmân n’est donc pas nécessairement lié à l’idée d’amour ou de tendresse. Une telle conception anthropomorphique reviendrait à prêter au Dieu impersonnel et impassible, tel que l’islam le conçoit, des états affectifs ou une sensibilité qui ne peuvent convenir qu’à une créature, vulnérable par nature. Ce serait corrompre la transcendance de Dieu, ce qui reviendrait à blasphémer.
 
          Rahîm
Rahîm "est un qualificatif pour décrire une action : ici, il qualifie Dieu qui exprime sarahma", explique Michael Fitzgerald, Père blanc, islamologue (Louez le nom du Seigneur. Méditations sur les Plus Beaux Noms de Dieu, Institut pontifical d’études arabes et islamiques, Rome, 2015, p. 64).
Cet attribut n’est pas réservé à Dieu ; il peut s’appliquer aux hommes, par exemple à Mahomet qui "est bon et miséricordieux envers les croyants " (9, 128), ainsi qu’à ceux qui compatissent à la souffrance d’autrui. Le sens du mot a alors une portée particulière et non générale. Cependant, selon A. Gaci, "les musulmans n’ont pas le droit de dire d’un homme qu’il est Ar-Rahmân car ce nom divin ne s’applique qu’à Dieu et qualifie une miséricorde que seul Dieu peut donner" (op. cit., p. 106).
 
À partir de ces définitions, les spécialistes considèrent inadéquate la traduction française habituelle de la formule "Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux", d’autant plus qu’elle comporte une inversion illogique puisque l’adjectif Rahîm précède le substantif ar-Rahmân alors qu’il devrait en constituer l’application. La remarque vaut aussi pour le mot "Clément".
 
Maurice Borrmans, Père blanc, islamologue, préfère écrire : "Au nom de Dieu, le Tout-Miséricorde… ". Certaines traductions du Coran authentifiées par des autorités musulmanes écrivent pour leur part : "Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux", ce qui restitue aussi la distinction entre le substantif et l’adjectif (cf. Le Saint Coran et la traduction en langue française du sens de ses versets, édités en Arabie-Séoudite par le Complexe du roi Fahd et au Liban par les éditions El-Bouraq).
 
Miséricorde et pardon
L’Encyclopédie de l’Islam conteste le choix du mot "miséricorde" pour traduire Rahmân, mais pour une raison de fond. Soulignant que "dans le français actuel, et notamment dans le vocabulaire religieux, “miséricorde" inclut fondamentalement l’idée de pardon", elle précise que cette idée "est totalement absente des emplois coraniques de rahma", même si le Coran associe quelquefois la bonté et le pardon (t. 8, p. 412), comme l’indique ce verset : "Ton Seigneur est celui qui pardonne : Il est le Maître de la miséricorde" (18, 58).
 
          Le pardon réservé aux musulmans
Daniel Gimaret tire la même conclusion de son étude des commentaires des auteurs musulmans classiques. En fait, écrit-il, "Dieu est Ar-Rahmân pour tous les hommes en tant qu’Il donne à tous leur subsistance" et en tant qu’Il "les appelle tous à attester son unicité". Mais Il n’est rahîmqu’envers les croyants, c’est-à-dire les musulmans, auxquels Il réserve son Paradis (Les noms divins en Islam, Cerf, 1988, p. 377 à 381).
 
          La conception légaliste du péché
Contrairement à la perspective chrétienne, dans l’islam Dieu ne distingue pas entre le pécheur et le péché. Dans l’Évangile, Jésus refuse que l’on enferme une personne dans son acte, aussi grave soit-il. "Le Christ manifestait de la miséricorde envers les femmes adultères, alors que Mahomet permettait qu’elles soient lapidées", relève Sabatina James, Pakistanaise musulmane devenue chrétienne (Site Aleteia, 1er mai 2015).
Du point de vue musulman, l’amour et le pardon de Dieu sont donc conditionnés non seulement par l’adhésion à l’islam mais aussi par l’obéissance à la Loi divine. Il y a dès lors des êtres humains que Dieu aime, d’autres qu’Il n’aime pas. En voici un échantillon.
– "Dieu aime les hommes pieux" (3, 76) ; "ceux qui font le bien" (3, 124) ; "ceux qui sont patients dans les épreuves" (3, 146) ; "ceux qui s’abandonnent à Lui " (3, 159). – "Dieu n’aime pas les injustes" (3, 57) ; "les corrupteurs"» (5, 64) ; "les transgresseurs" (5, 87) ; "celui qui est insolent et plein de gloriole, ceux qui sont avares et qui ordonnent l’avarice aux hommes, ceux qui dissimulent ce que Dieu leur a donné de sa grâce […], qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier " (4, 36-37) ; "ceux qui commettent des excès" (6, 141) ; "les infidèles" (30, 45). Il n’aime pas "celui qui est traître et pécheur " (4, 107).
Le verbe "aimer" évoque ici l’attitude d’un Maître satisfait ou insatisfait de son serviteur ('abd) et non pas celle d’un Père aimant, ouvrant ses bras à son enfant prodigue.
"Le Coran ne compare jamais Dieu au bon pasteur qui va chercher la brebis perdue comme le font les prophètes de l’Ancien Testament et les paraboles des Évangiles"(Jacques Jomier, Dieu et l’homme dans le Coran, Cerf, 1996, p. 193).
"Aimer" suggère l’idée de rétribution : récompense ou châtiment, paradis ou enfer.
 
          Le repentir
"Le Coran insiste sur le fait que le péché ne nuit nullement à Dieu et qu’aucune rançon, si forte fût-elle, ne permettrait à l’homme de se racheter » (J. Jomier, cité par D. Gimaret, op. cit., p. 209).
En islam, le péché est une désobéissance aux ordres de Dieu, une infraction à sa Loi (la charia). Il ne sépare pas de Dieu et n’exige donc ni réconciliation ni réparation, même si le coupable est invité à se repentir."Ô vous les croyants ! Revenez à Dieu avec un repentir sincère" (66, 8).
 
Cette démarche spirituelle n’est qu’un simple mouvement intérieur puisqu’il n’y a pas de sacrements dans l’islam, religion qui, ignorant la grâce et la médiation, n’a pas besoin de sacerdoce. Le repentir (tawba) n’est toutefois pas obligatoire, mais en cas de non repentir, le coupable sera puni d’un temps d’enfer qui n’a rien à voir avec le purgatoire puisque le paradis envisagé par l’islam ne prévoit pas la vision béatifique, rendant dès lors inutile la purification de l’âme.
Tous les péchés peuvent être remis, quelle que soit leur gravité, sauf un : l’associationnisme (shirk), qui consiste à associer au Dieu Un d’autres divinités. Le Coran l’énonce clairement : "Dieu ne pardonne pas qu’il lui soit donné des associés, alors qu’Il pardonne à qui Il veut les péchés moins graves que celui-là " (4, 48).
 
Il reste que le pardon comme acte de miséricorde (rahîm) dépend du bon plaisir, de la volonté inscrutable de Dieu. "Dieu pardonne à qui Il veut ; Il châtie qui Il veut", affirme le Coran à cinq reprises (2, 284 ; 3, 129 ; 5, 18 ; 5, 40 ; 48, 14). Même la tawba n’engage pas Dieu, qui revient "vers qui Il veut " (9, 27). Sur cette question, cf. D. Gimaret, op. cit., p. 416-418.
 
          Pour conclure
Dans l’islam, la miséricorde est à rattacher au Dieu créateur, non au Dieu sauveur. Dans le christianisme, il y a l’Incarnation rédemptrice, suprême preuve d’un amour qui ne se résigne pas à laisser l’humanité aller à sa perte. La différence est considérable.
Jacques Ellul :
"Le Dieu biblique aussi pourrait être appelé Miséricordieux, mais cela n’a pas le même sens ! Dans un cas, c’est le souverain qui accorde de très haut, dans son arbitraire parfait, une manifestation de sa miséricorde pour le croyant. Dans l’autre, c’est un Dieu qui entre dans la vie même de celui à qui il fait miséricorde pour partager sa faiblesse et sa douleur. Un Dieu dont la miséricorde s’exprime, non pas en donnant quelque superficielle consolation, mais en partageant la souffrance, pour être absolument proche de celui qui souffre » (Islam et judéo-christianisme, PUF, 2004, p. 89).
 
La miséricorde entre les hommes
Dans l’islam, le concept de "miséricorde" ne s’applique pas qu’à Dieu ; on le trouve aussi dans certains préceptes du Coran relatifs aux rapports entre les êtres humains qui sont invités à être miséricordieux les uns envers les autres. Ce principe comporte cependant des exceptions. Quant au pardon des individus entre eux, dans l’islam, il n’est pas une exigence absolue comme dans le christianisme.
 
          Une miséricorde sélective
La rahma des hommes entre eux ne fait l’objet dans le Coran que de prescriptions dans trois cas.
– "Soyez bons à l’égard de vos parents, de vos proches, des orphelins et des pauvres. Usez envers les hommes de paroles de bonté" (2, 83).
– Dieu "a prescrit la bonté à l’égard de vos père et mère. Si l’un d’entre eux ou bien tous les deux ont atteint la vieillesse près de toi, ne leur dis pas : “Fi !”, ne les repousse pas, adresse-leur des paroles respectueuses. Incline vers eux, avec bonté, l’aile de la tendresse et dis : “Mon Seigneur ! Sois miséricordieux envers eux, comme ils l’ont été envers moi, lorsqu’ils m’ont élevé quand j’étais un enfant” "  (17, 24).
– "Parmi ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous reposiez auprès d’elles, et Il a établi l’amour et la bonté entre vous" (30, 21).
 
Azzedine Gaci, ancien président du Conseil régional du culte musulman (Rhône-Alpes), rapporte plusieurs hadîths (récits) où Mahomet insiste aussi sur la miséricorde des musulmans entre eux ainsi qu’envers les non-musulmans (cf. "L’islam et la miséricorde", in La miséricorde, ouvrage collectif, Parole et Silence, 2008, p. 108-118).
Notons cependant que le Coran reconnaît cette aptitude aux chrétiens. "Nous avons établi dans les cœurs de ceux qui le suivent [Jésus] la mansuétude, la compassion" (57, 27).
Pourtant, d’autres textes sacrés contredisent ou relativisent ces principes. Si bien que la miséricorde est sélective ; elle ne s’exerce alors qu’à l’intérieur de l’Oumma (la Communauté des musulmans).
– "Mahomet est le Prophète de Dieu. Ses compagnons sont violents envers les impies, bons et compatissants entre eux" (48, 29) ;
– "Ô vous qui croyez, ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens" (5, 51).
Le mot "prochain" (qârib) ne figure d’ailleurs pas dans le Coran où l’on trouve plutôt qurbaqui connote l’idée de frère de sang ou de race. On peut mettre ceci en comparaison avec la parabole évangélique du bon Samaritain où Jésus enseigne que le prochain est celui qui exerce la miséricorde envers toute personne qui en a besoin (Lc 10, 29-37).
Il y a dans le Coran un verset dit "de l’amitié" qui concerne les chrétiens. "Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : “Oui, nous sommes chrétiens !” parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil" (5, 82).Cependant, les musulmans qui le citent volontiers omettent le plus souvent le verset suivant qui conditionne l’attitude énoncée au début."Tu vois leurs yeux déborder de larmes lorsqu’ils entendent ce qui est révélé au Prophète, à cause de la Vérité qu’ils reconnaissent en lui " (5, 83).
Autrement dit, cette amitié dépend de l’adhésion des chrétiens à l’islam. Dès lors,les musulmans désireux d’aimer des chrétiens ne trouvent un appui dans le Coran qu’en citant un passage tronqué.
Quant à la miséricorde au sein de la famille, elle peut être contredite par ces prescriptions coraniques :"Ô vous les croyants ! Vos épouses et vos enfants sont pour vous des ennemis. Prenez garde ! " (64, 14) ; "Admonestez celles [parmi vos épouses]dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent " (4, 34).  
 
          Le pardon et le talion
Le Coran ne mentionne qu’un seul cas explicite où l’homme est invité à pardonner. "Ceux qui calomnient des femmes honnêtes, insouciantes et croyantes seront maudits en ce monde et dans la vie future, ils subiront un terrible châtiment le Jour où leurs langues, leurs mains et leurs pieds témoigneront contre eux sur ce qu’ils ont fait" (24, 23). Ce verset est relatif à une accusation d’infidélité portée contre Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet, par certains de ses compagnons.
 
Aucun commandement d’ordre général n’exige donc le pardon entre les personnes. L’islam a d’ailleurs conservé la loi du talion, qui était en usage dans le judaïsme, mais qui est devenue une pratique misérable selon l’enseignement constant de Jésus-Christ (cf. Mt 5, 20-26 et 38-48).
Le Coran légitime d’ailleurs la vengeance."Il y a pour vous une vie dans le talion » (2, 179) ; "Lorsqu’un homme est tué injustement, nous donnons à son proche parent le pouvoir de le venger" (17, 33).
 
L’islam a introduit le concept de qiçâç (réparation pour un dommage causé), comme l’a expliqué le lazariste libanais Antoine Moussali : "Si quelqu’un est tué et que le meurtrier est de même statut que sa victime, la mort est le châtiment pour expier l’assassinat " (Judaïsme, christianisme et islam, étude comparée, éd. de Paris, 2000, p. 327).
Le Coran en précise les modalités. "Ô vous qui croyez ! La loi du talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre ; l’esclave pour l’esclave ; la femme pour la femme" (2, 178) ; "Il n’appartient pas à un croyant de tuer un croyant – mais une erreur peut se produire -. Celui qui tue un croyant par erreur affranchira un esclave croyant et remettra le prix du sang à la famille du défunt ; à moins que celle-ci ne le donne en aumône. Si le croyant qui a été tué appartenait à un groupe ennemi, le meurtrier affranchira un esclave croyant. S’il appartenait à un groupe auquel un pacte vous lie, le meurtrier remettra le prix du sang à la famille du défunt et il affranchira un esclave croyant " (4, 92).
Mais il recommande aussi la clémence. "Les blessures tombent sous la loi du talion ; mais celui qui abandonnera généreusement son droit obtiendra l’expiation de ses fautes" (5, 45).
 
Selon Jacques Jomier, le but de Dieu, avec le talion, n’est pas de guérir l’homme spirituellement ; il est de le canaliser, de le forcer "à une certaine discipline qui lui permette d’être maître de lui-même" (Dieu et l’homme dans le Coran, Cerf, 1996, p. 109).
En cas d’offense, le musulman est en fait laissé juge d’apprécier l’attitude à observer.
 
          Pour conclure
Dans le Coran, on ne trouve pas énoncée la loi de sainteté telle qu’elle figurait dans la Torah, "Soyez saints comme moi, Dieu, je suis saint"(Deutéronome 18, 13), et a été reprise par le Christ sous forme de miséricorde :"Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux" (Lc 6, 36) ; "Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde" (Mt 5, 7).
L’un des principes de l’islam est que l’homme n’a pas à rechercher la perfection, car ce privilège est réservé à Dieu seul. "Dieu veut alléger vos obligations car l’homme a été créé faible " (4, 28). Il faut en déduire que cette faiblesse ontologique correspond à une volonté divine puisque le Coran ignore l’existence du péché originel et ses conséquences dommageables sur toute la création. C’est pourquoi il n’invite pas au dépassement comme le fait l’Évangile.
 
La joue tendue à qui nous frappe (Mt 5, 39), l’amour des ennemis (Mt 5, 43-47), le pardon total et illimité (non pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix sept fois, cf. Mt 18, 21-22), attitudes qui sont de fait toujours au-dessus des capacités humaines et nécessitent donc l’intervention de la grâce divine, sont considérées, du point de vue islamique, comme des signes de faiblesse ou d’injustice. Or,
"il n’y a pas de justice sans pardon : voilà ce que je veux annoncer aux croyants et aux non-croyants, aux hommes et aux femmes de bonne volonté, qui ont à cœur le bien de la famille humaine et son avenir ", écrivait saint Jean-Paul II dans son Message pour la paix du 1er janvier 2002.

Paru sur associationclarifier.fr, avril 2016

Le Coran et Mahomet

Publié dans Au delà
Le Coran et Mahomet
 
Le statut du Coran
La référence principale sur laquelle les musulmans s’appuient pour ce qui concerne leurs croyances religieuses, leurs lois et l’élaboration de leur droit (charia et fiqh), l’organisation de leur société et leurs agissements dans le monde, est le Coran.
 
          Qu’est-ce que le Coran ?
Pour les musulmans, le Coran ("Récitation") est la Parole de Dieu ("Kalâm Allah") matérialisée en un Livre ("Kitâb Allah") que le Créateur a fait descendre vers les hommes au moyen d’une double médiation, l’ange Gabriel et Mahomet. Ce dernier s’est d’abord fait connaître comme le "Transmetteur" avant d’être proclamé "Sceau des prophètes" (33, 40). Il s’est contenté de réciter à ses compagnons une dictée venue d’en-Haut pendant une période de vingt-deux ans, d’abord à La Mecque (de 610 à 622) puis à Médine (de 622 à 632).
 
Dans sa forme matérielle, le Coran est la copie conforme d’un original, la "Mère du Livre" (Oum el-Kitâb), conservée auprès de Dieu de toute éternité (13, 39). Il s’agit d’un texte coéternel et consubstantiel à Dieu, donc préexistant à l’histoire. Contrairement à la Bible, qui se présente comme un recueil d’œuvres écrites par des hommes sous la motion de l’Esprit Saint (doctrine de l’inspiration), la créature humaine n’a joué aucun rôle dans l’élaboration et la rédaction du Coran. C’est sans doute pour accréditer cette croyance que Mahomet est réputé analphabète chez les musulmans. Les recherches récentes montrent cependant qu’il savait écrire (Cf. Alfred-Louis de Prémare, Aux origines du Coran, éd. Téraèdre, 2004, p. 65).
Quant à la langue arabe, dans laquelle le Livre est écrit, elle provient d’un choix délibéré de Dieu Lui-même, qui annonce un "Coran arabe" (41, 2-3 ; 43, 3). Si bien que, "pour la tradition musulmane, la lettre et le contenu sont indissociables et tous deux font partie intégrante de la Révélation", raison pour laquelle la prière rituelle, composée surtout de versets coraniques, n’est valide que si elle est dite en arabe, sous peine d’altération de la Parole de Dieu (Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Idées reçues sur le Coran, entre tradition islamique et lecture moderne, éd. Le Cavalier bleu, 2014, p. 40-41).
On voit ici la différence avec le latin, le syriaque, le copte, l’arménien ou le grec liturgiques chez les chrétiens. Ces langues expriment le sacré mais elles ne sont pas "langues de Dieu". L’arabité du Coran pose par ailleurs le problème de la licéité des traductions. Longtemps interdit, cet exercice est aujourd’hui autorisé afin de répondre aux besoins de la propagation de l’islam auprès des non-arabisants, mais on recourt alors à des euphémismes : c’est le "sens des versets" que l’on traduit et non les mots eux-mêmes.
 
Sur le fond, la "Révélation" coranique se présente comme le "Rappel" d’un "pacte primordial" (mîthâq) qui remonte aux origines lorsqu’Adam et ses descendants attestèrent de la suzeraineté de Dieu sur les hommes (7, 172-173). L’islam est donc la religion que le Créateur a conçue pour l’homme parce qu’elle est la mieux adaptée à sa nature et à sa condition. L’existence d’autres religions est dès lors aberrante et constitue autant de détournements du projet divin. Le Coran vise surtout les Écritures saintes des juifs et des chrétiens ; il prétend abroger et corriger les erreurs qui auraient été introduites dans la Torah et l’Évangile (5, 15) sous l’influence de Satan (22, 52). Mais, grâce à une protection spéciale dont les prophètes antérieurs n’ont pas bénéficié, Mahomet a échappé aux tentations démoniaques, transmettant ainsi un Coran intègre, Livre qui jouit de l’inimitabilité miraculeuse et ne peut être ni altéré ni falsifié (5, 48 ; 10, 38 ; 11, 13 ; 17, 88).
 
          Le Coran incréé
Tous ces traits confèrent au Livre saint de l’islam une autorité souveraine, englobante et contraignante. Ils sont récapitulés dans le dogme du Coran "incréé", qui s’est imposé au terme de discussions doctrinales et de violences ayant agité l’Oumma (la Communauté des musulmans) à partir du IXème siècle, dans les débuts de la dynastie abbasside établie à Bagdad. Un courant de pensée rationalisant, appelé motazilite (du mot arabe motazil = "qui s’isole"), considérait le Coran comme le vecteur créé de la Révélation de Dieu, ce qui laissait la place au libre-arbitre, à la raison et à la responsabilité du croyant. Le calife Mamoun (813-833), personnalité éclairée, chercha à imposer par la contrainte cette doctrine qu’il soutenait lui-même, mais il se heurta à de vives résistances dont tinrent compte ses successeurs. Et l’un d’eux, Moutawakkil (847-861), décréta le motazilisme hors-la-loi, initiative qui préluda à la "fermeture de la porte de l’ijtihad " (interprétation innovatrice) décidée par le calife Qadir (997-1031).
 
Depuis lors, en dépit des nombreux commentaires dont il a fait l’objet – cet exercice est largement admis -, le Coran échappe à toute analyse critique, et ceci malgré les efforts de penseurs contemporains qui militent pour un aggiornamento, certains d’entre eux considérant que la "divinité" même du Livre ne devrait plus être un obstacle ; autrement dit, qu’il ne devrait plus échapper aux traitements exégétiques et au recours à toutes les sciences disponibles, à l’instar de ce qui est pratiqué sur la Bible dans l’Église catholique (Cf. Abdelwahab Meddeb, Face à l’islam, éd. Textuel, 2004 ; Pari de civilisation, Seuil, 2009).
La position traditionnelle a été réaffirmée récemment par Ahmed El-Tayyeb, l’actuel grand imam d’El-Azhar, institution égyptienne qui jouit d’une large audience dans le monde sunnite. "La lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux" (Entretien au journal Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
 
Mahomet, le "beau modèle"
Malgré la "perfection divine" qui est reconnue au Coran, les musulmans n’y trouvent pas toujours des réponses précises à toutes les questions qui se présentent dans leur vie personnelle et communautaire. Ils disposent alors du complément fourni par la Sunna (Tradition "prophétique"), laquelle, dans l’ordre du sacré, est inséparable du Coran en raison de la prééminence de Mahomet dans l’islam. Les musulmans ont aussi à leur disposition la Sîra ("manières d’agir"), qui tient lieu de biographie officielle de Mahomet.
 
          La Sunna
Ce terme s’applique aux paroles et aux actes, voire aux silences et aux regards, attribués à Mahomet en telle ou telle circonstance. Ils ont été rapportés par ses compagnons et sa famille, notamment ses épouses. Les milliers de récits qui en résultent sont les hadîth-s. Ils ont commencé à être collectés un siècle après la mort de Mahomet (632), avec mention du nom des témoins directs ou de ceux à qui ils ont été transmis oralement (les "chaînes de transmetteurs"), selon un processus qui s’est étalé durant plusieurs générations. Sur les six recueils canoniques de hadîth-s ainsi composés, deux jouissent d’une crédibilité supérieure aux autres : ce sont les hadîth-s sahîh ("authentiques") de Boukhâri (810-870) et de Mouslim (817-875). Et parmi eux, il faut encore distinguer les hadîth-s qudsî ("saints"), équivalant à des dictées divines.
Inséparable du Coran, la Sunna lui apporte les compléments nécessaires à sa correcte compréhension, à la pratique cultuelle et à la mise en œuvre de la charia. Il arrive même qu’elle l’emporte sur l’autorité du texte coranique ou qu’elle pallie une lacune de ce dernier. Ainsi, la codification des cinq prières quotidiennes se trouve dans la Sunna et non dans le Coran. Il en va de même de la sanction pénale réservée à l’apostat, qui se fonde sur une sentence attribuée à Mahomet : "Celui qui quitte la religion, tuez-le".
Le statut privilégié de la Sunna résulte de préceptes coraniques : "Obéir au Prophète, c’est obéir à Dieu" (4, 80), car Mahomet est "le beau modèle" (33, 21). Le prophète de l’islam lui-même a fait de sa conduite une norme obligatoire, selon un propos rapporté par ses compagnons : "Celui qui délaisse ma sunna, celui-là ne fait plus partie de ma communauté" (Cité par Asma Hilali, Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, p. 850).
 
          La Sîra
Sous le titre générique de Sîra sont rassemblées des "Chroniques du Prophète" issues de récits édifiants racontés par ses contemporains. La plus ancienne Sîra a été composée par Ibn Ishâq (m. 767). Remaniée ensuite par Ibn Hichâm (m. 834), elle est aujourd’hui encore réputée comme véridique dans l’islam. On notera que les expéditions militaires de Mahomet y tiennent une place importante. La Sîra est comme un guide : elle offre aux musulmans un réservoir de gestes à méditer et d’exemples à suivre.
 
Conclusion
Nonobstant les thèmes inoffensifs qu’ils contiennent, ces textes sacrés (Coran, Sunna, Sîra) justifient au nom de Dieu toutes formes de violence et de comportements considérés comme immoraux au regard de l’enseignement du christianisme. Appliqués à la lettre, ces passages sont susceptibles de mettre en péril la paix du monde, de briser l’harmonie des sociétés et de porter gravement atteinte à la dignité des personnes.
C’est ce que dénonçait de son vivant l’intellectuel français d’origine tunisienne, Abdelwahab Meddeb (m. 2014), lorsqu’il écrivait : "Je le répète encore une fois : le Coran porte dans sa lettre la violence, l’appel à la guerre. La recommandation de tuer les ennemis et les récalcitrants n’est pas une invention malveillante, elle est dans le texte même du Coran" (Face à l’islam, éd. Textuel, 2004, p. 145-146).
 
Devant ces évidences, un certain nombre de musulmans, y compris parmi les plus savants ou parmi ceux qui exercent des responsabilités importantes dans les domaines de la religion ou du droit, nient la légitimité de la violence ou sa conformité avec les textes sacrés dont ils connaissent évidemment le contenu. A chaque excès commis en référence au Coran ou à la Sunna, ils s’empressent de répéter que l’islam est une religion "de paix, de tolérance et d’amour". Comment comprendre de telles attitudes si opposées à la réalité ? Certains de ces musulmans recourent sans doute à une forme de taqiya (dissimulation), attitude reconnue conforme à la religion, d’autant plus qu’elle a un fondement coranique.
Dans l’appréhension de ce phénomène, il faut cependant tenir compte de ceux qui, dans l’islam, optent pour une pratique paisible de leur religion.
On pense d’abord aux adeptes du soufisme, mouvement marginal et souvent combattu pour s’être éloigné de l’islam orthodoxe. Orientés vers une conception et une pratique mystiques de l’islam, les soufis répugnent en principe à la violence de type djihad belliqueux mais le caractère initiatique ou ésotérique de leurs confréries, où l’exaltation est promue, ne les met pas forcément à l’abri d’un certain fanatisme religieux.
Restent enfin les musulmans sincères qui, en conscience, déniant toute légitimité sacrée à la violence, fabriquent "leur" islam sans trop se poser de questions sur leurs Écritures sacrées. Il est difficile de mettre leur bonne foi en doute. Mais force est de constater que leurs bonnes dispositions sont jusqu’à présent demeurées impuissantes à s’imposer à l’Oumma.
Hormis quelques épisodes historiques éphémères ou des exemples individuels, rien ne pourra changer dans le rapport du monde musulman avec le reste de l’humanité tant que persisteront les dogmes du Coran incréé et de l’exemplarité de Mahomet, qui empêchent par là même la possibilité d’un magistère humain authentique, fondé sur l’autonomie de la raison et soucieux de libérer les musulmans de leur enfermement.
Paru dans La Petite Feuille Verte de l'Association Clarifier, février 2016

L'Islam et la sexualité

Publié dans A tout un chacun
L'Islam et la sexualité
 
Le regard islamique sur la femme : infériorité et méfiance
          Supériorité de l'homme
" La prééminence masculine est fondamentale en Islam ", explique le spécialiste tunisien Abdelwahab Bouhdiba dans l’un des livres de référence sur le sujet, La sexualité en Islam (PUF, coll. Quadrige, 1986, p. 31).
Le récit coranique de la création affirme l’inégalité constitutive entre l’homme et la femme. " Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-ci au-dessus de celles-là " (4, 34). Ce verset reflète sans doute l’héritage patriarcal des sociétés arabes mais, du point de vue islamique, cela résulte d’une volonté divine, donc immuable. Il s’agit d’un choix arbitraire de Dieu en faveur de l’homme qui instaure une différence de dignité entre l’homme et la femme et une subordination certaine de la femme à l’homme. Ce qui explique le machisme si caractéristique de l’Islam, que le poète syrien Adonis (de confession alaouite) dénonce dans un livre récent : " L’islam assujettit la femme et fixe cette servitude par le Texte ". Il en a fait " un instrument pour le désir et le plaisir de l’homme ; il a utilisé la nature pour établir et asseoir davantage sa domination" (Violence et Islam, Seuil, 2015, p. 81 et 85).
 
Certes, le machisme se trouve à des degrés divers dans toutes les cultures, religieuses ou non, mais, selon la perspective biblique, il s’agit d’une conséquence du péché originel, faute qui a abîmé la création initiale et mis le désordre dans la relation entre l’homme et la femme, ce dont Dieu a pris acte en disant à Eve : " Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi "(Gn 3, 16). Or, le Coran occulte cette séquence biblique ainsi que le dessein de salut de Dieu destiné à racheter l’humanité pécheresse. En restituant à l’homme et à la femme leur commune dignité d’enfants de Dieu, le baptême corrige les effets pervers des débuts de l’histoire et donne à l’homme la grâce nécessaire pour éviter la tentation machiste ou misogyne. Saint Paul enseigne : " Que chacun aime sa femme comme soi-même, et que la femme révère son mari " (Ep 5, 33).
 
La préférence du Dieu de l’Islam pour les hommes se manifeste dans la plupart des prescriptions coraniques relatives à leurs rapports avec les femmes, y compris dans le cadre du mariage. Non seulement l’homme a le droit d’être polygame mais il peut répudier ses épouses selon son bon gré.
Une fois mariée, la femme ne s’appartient plus. Le Coran exige qu’elle se tienne en permanence à la disposition de son mari. "Vos femmes sont pour vous un champ de labour. Allez à vos champs comme vous le voudrez "(2, 223). On trouve dans la Sunna (Tradition) ces propos (hadîths) attribués à Mahomet : " Une femme ne doit jamais se refuser à son mari, fût-ce sur le bât d’un chameau " (cité par Ghassan Ascha, Du statut inférieur de la femme en Islam, L’Harmattan, 1987, p. 37). Sinon, "elle sera maudite par les anges" (cité par Joseph Azzi, La vie privée de Mahomet, Editions de Paris, 2007, p. 47). En revanche, " toute femme qui meurt en laissant son mari satisfait d’elle ira au paradis " (cité par Mathieu Guidère, Sexe et charia, Ed. du Rocher, 2014, p. 125).
A signaler que dans le droit occidental, le non consentement de l’épouse peut être assimilé au viol en raison de la violence qu’il implique.
Dans l’Islam, l’homme possède aussi le droit discrétionnaire de châtier son épouse.  " Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent "  (4, 34). 

          Méfiance envers la femme
Les textes sacrés de l’Islam abondent en citations péjoratives concernant les femmes.
Coran : " O vous les croyants ! Vos épouses et vos enfants sont pour vous des ennemis. Prenez garde ! " (64, 14).
Préceptes de Mahomet : " Celui qui touche la paume d’une femme à laquelle il n’a pas d’accès licite, on lui mettra une braise sur sa paume le jour du Jugement dernier " (G. Ascha, op. cit., p. 49). Cela explique que certains musulmans refusent de saluer les femmes en leur serrant la main. " Le diable est toujours présent lorsqu’un homme se trouve avec une femme. Il est préférable qu’un homme se frotte avec un cochon qu’avec une femme qui ne lui appartient pas " (cité par J. Azzi, op. cit., p. 45).
Préceptes d’Ali (600-661), quatrième calife, cousin et gendre de Mahomet : " Il ne faut jamais demander un avis aux femmes, car leur avis est nul. Cache-les pour qu’elles ne puissent pas voir d’autres hommes ! Ne passe pas longtemps en leur compagnie car elles te conduiront au péril et à ta perte " ; " Hommes, n’obéissez jamais en aucune manière à vos femmes. Ne les laissez jamais aviser en aucune matière touchant même la vie quotidienne " (cités par G. Ascha, op. cit., p. 38).
 
Toute mixité est donc source potentielle de péché. D’où, dans les milieux les plus scrupuleux, la ségrégation entre les sexes, imposée aux adultes en dehors du cercle familial le plus proche : voitures réservées aux femmes dans le métro (au Caire, par exemple) ; salles de cours séparées dans certaines universités (il arrive aussi que les étudiantes suivent les cours sur un écran de télévision, donc hors de la présence physique du professeur masculin) ; séparation sur les lieux de travail et de loisirs ainsi que dans les fêtes familiales comme les mariages.
L’obligation du port du voile islamique en dehors du domicile, surtout dans sa version intégrale (niqab, burqa), signifie l’enfermement de la femme dont il faut se méfier, car elle est " le symbole du péché " (Adonis, op. cit., p. 83), étant entendu que dans cette religion le péché est conçu, non pas d’un point de vue de la morale ou de la loi naturelle mais de la charia inspirée du Coran et de la Sunna. Un acte est halal (permis) ou haram (interdit) selon la définition qu’en donne le Dieu de l’Islam ou Mahomet. L’interdiction de sortir seule (sans être accompagnée par un homme qui lui est "licite", donc membre de sa famille) répond à la même préoccupation.
 
La femme, objet à la disposition de l'homme
          Les musulmans et la sexualité
L’infériorisation des femmes en Islam et la méfiance qu’elles inspirent n’obligent pas l’homme à éviter de les fréquenter. Car, selon Ali, si " la femme tout entière est un mal ", " ce qu’il y a de pire en elle, c’est qu’il s’agit d’un mal nécessaire " (cité par G. Ascha, op. cit., p. 38).
La sexualité tient une place primordiale dans l’Islam. " La fonction sexuelle est en soi une fonction sacrée. Elle est un de ces signes auxquels se reconnaît la puissance de Dieu " (A. Bouhdiba, op. cit., p. 23).
Le thème de la sexualité est abondamment présent dans la Sîra (biographie de Mahomet) et dans la Sunna (Tradition). Le plaisir sexuel y est magnifié, surtout au profit de l’homme, notamment dans les sociétés où l’on pratique encore l’excision. Le Coran ne la prescrit pas mais Mahomet ne l’interdit pas. Il semble même l’approuver partiellement puisque, rencontrant une exciseuse en action, il lui aurait dit : " N’opère pas radicalement, c’est préférable pour la femme ! " (cité par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, Le radeau de Mahomet, Lieu commun, 1983, p. 178). Ce qui permet aux juristes de qualifier l’excision d’ " acte recommandable mais non obligatoire ".
 
Contrairement à une idée répandue mais erronée, le christianisme ne disqualifie pas la sexualité. Il y voit une réalité naturelle voulue par Dieu et destinée à concrétiser l’amour des époux dans le sacrement de mariage qui consacre l’alliance nuptiale impliquant un don mutuel et indissoluble entre eux et non la domination de l’homme sur la femme (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 1612-1615). Saint Jean-Paul II a d’ailleurs consacré à la "théologie du corps" un enseignement substantiel.
 
En sa qualité de " beau modèle " (Coran 33, 21), le fondateur de l’Islam est digne d’imitation. Or, il recherchait lui-même la compagnie des femmes, non dans une relation parfaitement chaste comme le Christ avec les femmes de l’Evangile, mais pour assouvir ses passions. Il eut onze épouses (plusieurs d’entre elles l’ont été simultanément), dont une juive, Safia. Au sein de son harem, Aïcha était la favorite. Elle a raconté en détail les circonstances de son mariage, conclu alors qu’elle avait 6 ans et consommé lorsqu’elle eut atteint l’âge de 9 ans (cf. Leïla Mounira, Moi, Aïcha, 9 ans, épouse du Prophète, L’Age d’homme, 2002). Concernant la vie matrimoniale de Mahomet, la Sunna contient des centaines de récits attribués à Aïcha, à d’autres épouses et à des témoins directs (cf. Magali Morsy, Les femmes du Prophète, Mercure de France, 1989 ; Joseph Azzi, La vie privée de Mahomet, op. cit.).
Mahomet eut aussi des concubines (le concubinat est admis en Islam à condition qu’il fasse l’objet d’un contrat). Parmi ces dernières figuraient une Egyptienne copte, Maria, ainsi qu’une juive, Rayhâna, veuve de l’un des juifs de la tribu des Banou Qurayza qui fut massacré à Médine, en 627, avec des centaines d’autres sous les yeux du prophète de l’islam, devenu chef temporel de la cité. Selon la coutume de l’époque en Arabie, les femmes et les enfants d’ennemis tués lors du djihad ou d’une razzia étaient réduits en esclavage et répartis entre les musulmans (Olivier Hanne, Mahomet, Belin, 2013, p. 176). C’est sur ce précédent historique que se fondent les djihadistes de l’Etat islamique (Daech) pour recourir à l’esclavage sexuel, y compris sur des fillettes, au sein des populations soumises à leur pouvoir.
 
Le fondateur de l’islam a par ailleurs exalté la jouissance sexuelle. " La volupté et le désir ont la beauté des montagnes. Chaque fois que vous faites œuvre de chair, vous faites une aumône. O croyants ! Ne vous interdisez pas les plaisirs !" (cité par J.-P. Péroncel-Hugoz, op. cit, p. 188). Il a même élevé l’acte charnel au rang de la prière et de l’aumône. " Le nikâh (mariage dans le sens d’union sexuelle), c’est le coït transcendé ", écrit A. Bouhdiba (La sexualité en Islam, op. cit., p. 24). La chasteté est donc une attitude incomprise en Islam. Quant au célibat, Mahomet le considère contre-nature. " Ceux qui vivent en célibataires sont de la pire espèce ; ceux qui meurent en célibataires sont de la plus ignoble " (cité par A. Bouhdiba, op. cit., p. 113).
 
          Une sexualité codifiée
" La féminité est devenue un objet du licite et de l’illicite, à savoir un objet codifié(…). Quand nous disons " la femme en islam ", la pensée va automatiquement à son organe sexuel " (Adonis, op. cit., p. 84).
L’exercice de la sexualité fait l’objet d’une monumentale codification, détaillée à l’extrême. Outre la Sunna, une multitude de fatwas (avis religieux) répondent sans cesse aux préoccupations des musulmans sur ce sujet devenu obsédant.
Car la licéité est primordiale en ce domaine. Ainsi, le mariage islamique est conçu avant tout comme un contrat juridique, celui-ci pouvant même prendre une forme temporaire. Tel est le cas du "mariage de jouissance" (nikâh el-mutaa), qui se fonde sur un verset du Coran : " De même que vous jouissez d’elles, donnez-leur leur dot, comme une chose due. Il n’y a aucun péché contre vous à ce que vous concluiez un accord quelconque entre vous après la fixation de la dot " (4, 24). Un homme, marié ou pas, a le droit de conclure avec une femme un contrat pour la durée qui leur convient et ce contrat peut être renouvelé autant de fois que le veulent les deux partenaires. D’après la Sunna, ce type de "mariage" fut largement pratiqué par les compagnons de Mahomet. Il n’est plus aujourd’hui admis que dans l’islam chiite où on le justifie comme étant "la solution radicale du problème sexuel dont souffrent les jeunes, et qui menace l’humanité de dégradation et de décadence " (cité par J. Azzi, op. cit., p. 225).
Une telle forme de "mariage" s’apparente à l’adultère mais l’essentiel, du point de vue islamique, est qu’elle rend l’union licite, la zîna (fornication) étant sévèrement punie par la charia. Quant au viol hors mariage (normal ou temporaire), il est certes illicite, mais certains pays comme le Maroc innocentent le violeur s’il épouse sa victime.
En tout cas, l’essentiel est de sauver les apparences. " En public, quasiment tout est illicite en matière de sexualité, mais cet interdit est source de ruses et de stratégies de contournement, car la transgression permet l’exacerbation du désir et de l’imagination " (M. Guidère, op. cit., p. 43).
 
          Punition et Djihad
Pour les auteurs des harcèlements et viols de masse, les victimes, responsables de prévarication, méritent d’être punies. " Les événements de la Saint-Sylvestre sont survenus par la propre faute de ces femmes parce qu’elles étaient à moitié nues et qu’elles portaient du parfum. Il est peu surprenant que des hommes veuillent les attaquer. C’est comme mettre de l’huile sur le feu " ( Sami Abou-Yousouf, imam de la mosquée El-Tawid de Cologne,Réseau Voltaire, 23 janvier 2016).
Le motif était le même en Egypte lors de la révolution (2011-2013). Le viol public de nombreuses femmes voulait signifier à ces dernières qu’elles n’avaient pas à manifester dans la rue aux côtés des hommes et à imiter ainsi les Occidentales. Ces harcèlements communs (Taharrush gamea en arabe) sont des châtiments collectifs. Ils s’apparentent au crime d’honneur. En Islam, la femme est toujours réputée coupable des violences qui lui sont infligées.
Par ailleurs, les musulmans engagés dans le djihad contre l’Occident peuvent trouver légitime de s’en prendre aux femmes car elles constituent la partie la plus vulnérable de l’ennemi. Ils considèrent avoir une sorte de "droit de cuissage" sur les femmes de l’ennemi. Mahomet n’a-t-il pas dit : " Le bonheur de l’homme est de soulever le vêtement d’une femme de peau blanche " (cité par J. Azzi, op. cit., p. 35).
 
Conclusion
Le djihad ne se limite pas aux agressions militaires et terroristes. En l’occurrence, il s’est agi de punir les Européennes non musulmanes, coupables de s’être émancipées de la domination masculine, et en même temps d’humilier les sociétés post-chrétiennes considérées comme dépravées et arrogantes.
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