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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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Islam et homosexualité

Publié dans A tout un chacun
Islam et homosexualité
 
(…)
Le principe
Le Coran évoque le thème de l’homosexualité en relation avec l’histoire du personnage biblique Loth : "Souvenez-vous de Loth. Il dit à son peuple : vous livrez-vous à cette abomination que nul, parmi les mondes, n’a commis avant vous ? Vous vous approchez des hommes de préférence aux femmes pour assouvir vos passions. Vous êtes un peuple pervers" (7, 80-81). La même réprobation est reprise en 27, 54-55.
Dans la Sunna (tradition mahométane), la question est abordée par cette recommandation attribuée à Mahomet : "Chassez de vos maisons les femmes hommasses et les hommes efféminés".
 
Le droit
L’homosexualité est illégale et qualifiée de crime dans la plupart des pays musulmans. Elle est donc passible de sanctions. Mais le Coran impose une peine seulement aux femmes fautives, à condition que leur "action infâme", associée à l’adultère, soit attestée par quatre témoins. Alors, "enfermez les coupables jusqu’à leur mort" (4, 15).
En fait, le droit pénal en la matière n’est pas uniforme. Il varie selon les écoles juridiques et les Etats où s’applique la charia, la loi islamique (celle-ci n’a jamais fait l’objet d’une codification générale et unifiée). L’école malékite (elle s’appuie sur la pratique en vigueur au temps de Mahomet à Médine, mais s’est ensuite ouverte à d’autres influences), qui est en vigueur notamment au Maghreb, prescrit la lapidation pour les homosexuels de sexe masculin, actifs et passifs.
 
Explications d’un juriste musulman
Selon Mohamed Hocine Benkheira, chercheur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris : "L’homosexualité constitue une abomination sans pareille (…). L’homosexuel est perçu à la fois comme un pécheur et un criminel, maudit par Dieu (…). Quand les homosexuels s’unissent, le Trône de Dieu tremble : la terre, le ciel, le sol et le toit hurlent de colère et réclament vengeance (…). L’homosexualité constitue une remise en cause d’un des principaux fondements de la société : il ne peut y avoir d’union qu’hétérosexuelle. Et comme celle-ci est une institution divine, l’homosexuel est un rebelle contre la loi de Dieu".
Benkheira met par ailleurs en lumière une différence avec la conception chrétienne qui a son fondement dans le droit naturel alors que, dans l’Islam, c’est Dieu Lui-même qui détermine ce qui est bien et mal, ce qui est permis et ce qui est interdit (halal et haram). "L’idée de nature n’intervient pas [en matière d’homosexualité], du reste comme dans l’ensemble de la loi islamique : on ne trouve donc pas trace de la notion de crime contre-nature ; ce n’est pas la nature qui définit la norme, c’est toujours Dieu" (Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, pp. 400-401).
 
Et le christianisme ?
L’homosexualité est désignée dans la Bible comme une dépravation grave (Genèse 19, 1-29 ; Romains 1, 24-27 ; 1 Timothée 1, 10). Dans le prolongement, le Catéchisme de l’Eglise catholique commente : "Les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas." (CEC n° 2357).
 
Comme l’Islam, le christianisme condamne donc l’homosexualité et a fortiori le mariage entre homosexuels. Cependant, plusieurs divergences opposent les deux religions à propos du péché et du pécheur.
 
1 - Concernant la loi naturelle, le christianisme en attribue l’origine à Dieu qui lui a donné une valeur universelle et immuable. Mais l’homme, parce qu’il "participe à la sagesse et à la bonté du Créateur", est capable, par sa raison et sa conscience, de discerner "ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge" (CEC n° 1954). Il n’a pas besoin d’un diktat divin comme dans l’Islam.
Selon la doctrine chrétienne, la loi civile ne peut contredire la loi morale. Mais, contrairement à l’Islam où la loi civile s’immisce jusque dans la conscience et la sphère privée, dans le christianisme cette même loi ne se confond pas avec la loi morale, en ce sens qu’elle n’oblige personne à l’adopter et à l’appliquer.
 
2 - Le christianisme distingue toujours l’acte fautif de celui qui l’a commis. S’il condamne le péché, il appelle à la miséricorde envers le pécheur. Selon le Catéchisme de l’Eglise catholique, l’état homosexuel constitue pour la plupart de ceux qu’il concerne "une épreuve" et une condition "qu’ils n’ont pas choisie". "Ils doivent donc être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste." (CEC n° 2358).
Pour sa part, l’Islam confond loi religieuse et loi civile. D’où il résulte que tout péché, même s’il relève de l’ordre privé, est assimilé à une atteinte à l’ordre public. Dans l’Islam, l’éradication du mal passe par la punition pénale de son auteur, voire sa suppression, tandis que dans le christianisme, la faute est effacée par le pardon sacramentel.
 
Christianisme et Islam se rejoignent donc dans leur condamnation de l’homosexualité. Mais ils se distinguent nettement par la réponse qu’ils donnent respectivement à cette homosexualité ainsi que par le "traitement" des homosexuels eux-mêmes.

Paru en 2012 dans La Petite Feuille verte

La négation du génocide

Publié dans De par le monde
La négation du génocide
 
Le 23 avril 2014, veille de la commémoration annuelle du génocide, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre turc, déclarait :"Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXème siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants".
Cette soudaine compassion ouvrait-elle la voie à une reconnaissance officielle du crime immense commis en 1915 par le gouvernement ottoman contre ses ressortissants chrétiens ? A un an du centenaire, cela ressemblait plutôt à une manœuvre destinée à calmer le zèle des descendants des survivants et des militants turcs qui se mobilisent en faveur de la vérité.
 
Le négationnisme de l’Etat turc fait corps avec la République instaurée par Atatürk en 1923. Depuis lors, quel que soit son régime, la Turquie persévère dans cette voie, et ceci d’une manière résolue et méthodique. Des moyens considérables sont mis au service de cette politique, à commencer par la glorification des instigateurs du génocide, notamment le principal d’entre eux, Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur du Comité Union et Progrès qui gouvernait le pays en 1915. Outre de nombreux lieux publics portant son nom, un mausolée lui a été édifié en 1943 sur la colline de la Liberté-Eternelle, aménagée en nécropole en plein cœur d’Istanboul par le pouvoir kémaliste afin d’y honorer les héros de la République.
En 2001, l’Etat a créé un "Comité de coordination pour la lutte contre les allégations sans fondement de génocide". Présidé par le vice-Premier ministre, il rassemble des représentants des ministères régaliens et de l’armée, le président du Conseil supérieur des Universités, le directeur des services de renseignements, ceux des Archives nationales et du Fonds de promotion de la Turquie, ainsi que le président de l’Institut d’histoire turque. Cet organisme, fondé par Atatürk pour propager la version officielle des événements de 1915, publie des documents où les Arméniens sont présentés comme des traîtres, version qui figure aussi dans les manuels scolaires, de la maternelle à l’université. Quant au Fonds de promotion de la Turquie, il édite des brochures de propagande destinées aux étrangers visitant le pays. Tout cela témoigne d’une "véritable obsession négationniste", notent deux correspondants de presse français, Laure Marchand et Guillaume Perrier, auteurs d’un livre remarquable, fruit d’une enquête très fouillée sur le sujet (1).
 
Ces mêmes journalistes montrent aussi comment, parallèlement au déni, les autorités turques s’efforcent depuis le début d’effacer toute trace de l’antique présence arménienne dans ce qui était autrefois l’Asie Mineure. Ainsi, l’Etat a entrepris de turquifier les noms propres de lieux, de famille, etc. En outre, il s’est emparé des biens immobiliers ayant appartenu aux victimes et a favorisé l’acquisition de certains d’entre eux par des personnes privées, au mépris des droits des survivants qui n’ont jamais pu récupérer leurs avoirs. En 1923, de passage à Adana, métropole du sud située au cœur de la riche province cotonnière de Cilicie, où un massacre général de chrétiens avait eu lieu dès 1909, Atatürk s’adressait ainsi aux habitants : "Les Arméniens n’ont pas le moindre droit sur cette terre fertile. Le pays vous appartient à vous, les Turcs. […] Ce pays est historiquement turc, il est donc turc et le restera éternellement. […] Ces terres fertiles sont l’essence profonde et fondamentale de la Turquie" (2).
 
En 2008 cependant, sous la pression de Bruxelles dans le cadre des négociations en vue de l’adhésion à l’Union européenne, Ankara a adopté une loi sur les biens confisqués, prévoyant leur restitution à leurs propriétaires ou le versement d’indemnités. Mais cette mesure ne concerne que les saisies postérieures à 1936 (en fait, jusqu’à ces dernières années, les spoliations n’ont jamais cessé) et elle n’est censée s’appliquer qu’aux grecs-orthodoxes et aux Arméniens apostoliques mentionnés sous l’appellation "minorités protégées" dans le traité de Lausanne de 1923, acte de reconnaissance internationale de la Turquie républicaine.
Ainsi, les Eglises de culture syriaque (assyro-chaldéenne et syriaque), absentes de ce traité, ne jouissent d’aucune existence communautaire légale. Ce qui a permis à la Cour suprême en 2012 de dénier tout droit de propriété à l’Eglise syriaque sur le monastère Saint-Gabriel et ses dépendances, désormais dévolus au Trésor de l’Etat. Quoi qu’il en soit, malgré le dépôt des listes de biens effectué par les fondations chrétiennes créées à cette fin, conformément au décret de 2011 pris en application de la loi de 2008, cette initiative n’a jusqu’à présent pas abouti. Il est vrai que la restitution des biens volés constituerait une reconnaissance implicite du génocide. Par ailleurs, les chrétiens "protégés" ne bénéficient toujours pas de l’égalité civique avec leurs compatriotes musulmans.
 
Malgré le négationnisme persistant de l’Etat, cette question est cependant de moins en moins taboue dans la société turque. Un ouvrage de l’avocate Fethiye Çetin, Le Livre de ma grand-mère, paru à Istamboul en 2004 et plusieurs fois réédité (3), a contribué à la faire sortir de l’ombre. Par la confidence de son aïeule rescapée du génocide, l’auteur a découvert son origine arménienne. Dans un second livre, Les Petits-Enfants, elle a recueilli les récits de Turcs qui, grâce à elle, s’étaient interrogés sur leur véritable identité (4). Lorsqu’ils retrouvent leur arménité, certains demandent le baptême.
Mais l’étape décisive a sans doute été le colloque qui s’est tenu à Istamboul en 2005 malgré l’interdiction officielle, à l’initiative d’historiens indépendants sur le thème "Les Arméniens ottomans au moment du déclin de l’Empire". Les conférenciers ont remis en cause la position de l’Etat sur le sujet. Parmi eux, le journaliste arménien Hrant Dink devait payer de sa vie son engagement en faveur d’une réconciliation entre citoyens d’ethnie turque et arménienne, qui ne peut se réaliser que sur l’acceptation de la vérité. Tel est l’objectif du journal bilingue Agos (Le Sillon) qu’il a fondé. Dink recevait des menaces ; il a été tué le 23 janvier 2007. Les circonstances du meurtre ont été camouflées par la justice. Mais, loin d’étouffer le besoin de savoir, ce drame a réveillé bien des consciences. En témoigne le succès de l’appel intitulé "Nous demandons pardon" mis en ligne en 2008 par quatre intellectuels turcs. Le site créé pour recueillir les signatures (30 000 en quelques jours) a été piraté suite à une protestation d’Erdogan contre cette initiative dépourvue, selon lui, de toute légitimité.
La démarche la plus inattendue, mais tellement significative, est sans doute celle d’un éditorialiste influent, Hasan Cemal, auteur de 1915, le génocide arménien, édité en Turquie en 2012. Ayant découvert que son grand-père, Djémal Pacha, assassiné par des Arméniens, était l’un des compagnons de Talaat Pacha dans le gouvernement Jeune-Turc qui ordonna l’élimination des chrétiens, Cemal œuvre courageusement au travail de mémoire. Car, selon lui, "la Turquie ne peut pas fuir éternellement son histoire" (5).
 
(1) La Turquie et le fantôme arménien, éd. Solin-Actes Sud, 2013.
(2) Id. p. 154.
(3) Ed. de l’Aube, 2006.
(4) Actes Sud, 2011.
(5) Cité par Hélène Kosséian, L’Arménie au cœur de la mémoire, Ed. du Rocher, 2015, p. 188.

Paru dans La Nef n° 270 – Mai 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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