Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

ABEL Olivier

ABEL Olivier

Né en 1953
 
Philosophe
 

Etudie la philosophie à Montpellier puis à Paris.
Soutient un DEA sous la direction conjointe de Paul Ricœur et Emmanuel Lévinas
     (sur "la passivité selon Husserl").
Maîtrise sous la direction de P. Ricœur sur "la fonction imaginaire de la parole"
Entame une seconde ligne de formation autour de l'histoire de la philosophie
     (Platon, Spinoza, Leibniz, Kant, Ravaisson, Bergson, Schopenhauer particulièrement à l’agrégation)
     centrée sur la question "Qu’est-ce que penser l’être vivant, habitant et mouvant ?"
Prépare ensuite son doctorat de philosophie sous la direction de Paul Ricœur sur
     "le statut phénoménologique de la rêverie chez Gaston Bachelard "
Obtient son habilitation à la direction de recherche en philosophie sur
     "l'intervalle du temps éthique entre le courage et le pardon".
Enseigne la philosophie au Tchad en tant que volontaire du service national (lycée de Bongor)
     puis à Montpellier et à Istanbul (lycée Galatasaray devenu Université de Galatasaray)
Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris  depuis 1984
 
Ouvrages
La justification de l'Europe, Genève : Labor et Fides, 1992 (collection Entrée Libre).
Avrupa'da etik, din, ve laiklik(avec Serif MARDIN et Mohamed ARKOUN) Istanbul : Metis, 1995.
Paul Ricœur, la promesse et la règle - Michalon, 1996
     (traduit en portugais A Promessa e a Regra Paul Ricœur, Sao Paulo : Instituto Piaget,  
     2004).
L'éthique interrogative - Presses Universitaires de France, 2000.
L’amour des ennemis et autres méditations sur la guerre et la politique- Albin Michel, 2002.
Le mariage a-t-il encore un avenir ?- Bayard, 2005, collection "Le temps d’une question"
     (traduit en italien Il matrimonio avrà un futuro ? Torino : Ananke 2007).
La conversation - Gallimard, 2006.
Vocabulaire de Paul Ricœur, avec J.Porée, in Vocabulaire des philosophes Volume 5 -
     Ellipses, 2006, p. 1017-1079. Et en livre séparé, Ellipses, 2007.
 

URL du site internet:

Fragilité de la démocratie

Publié dans A tout un chacun

Au moment où l’idée de démocratie triomphe dans bien des pays du monde qui renversent leurs dictateurs ou installent la spirale vertueuse du respect démocratique, on dirait qu’elle vacille chez nous : abstentionnisme et montée des démagogies sécuritaires, d’une part, et d’autre part remplacement du débat politique par des dispositifs techniques, et une gestion technocratique en dehors de toute discussion sur les finalités de notre vivre-ensemble. Tout cela menace d’étouffer la démocratie.
En externe, on voit nos démocraties du centre du monde riche sous-traiter leur violence à des pays tampons de leur périphérie, chargés d’assurer l’approvisionnement, la filtration des migrations, et la sécurité, et dont au fond il ne nous gêne pas trop qu’ils ne deviennent jamais vraiment démocratiques. En interne, nous voyons nos régimes démocratiques se serrer peureux autour des questions d’identité et de sécurité, et qui, laissant se démanteler les solidarités des Etats classiques, musellent les critiques. On se trouve ainsi avec un pouvoir sans vrais contre-pouvoirs, mais très peu durable, alors qu’il faudrait un pouvoir très surveillé, mais assez durable pour prendre en compte les échéances plus lointaines — la peur du totalitarisme nous rend incapables de voir venir les nouveaux périls.
Pire : les électeurs dénoncent facilement les travers des "politiques", mais on se demande parfois s’ils sont eux-mêmes simplement des citoyens capables de courage, capables de s’engager, et de se confronter aux difficultés communes, capables de partager leurs biens, capables d’intérioriser les conflits, de se sentir porteurs en eux-mêmes de débats difficiles, qui pondèrent leurs opinions et les rend respectueux des autres, et capables enfin de se retirer avec modestie, de laisser la place aux autres. La démocratie est impossible sans des citoyens démocrates.
Et puis nous avons un problème avec les religions, dont nous cherchons pas tous les moyens à faire une petite affaire privée, une évasion en dehors du monde et des responsabilités politiques. Nous refusons de voir qu’elle a une fonction méta-politique aussi indispensable que l’était la Tragédie dans la Grèce antique. En ce sens il ne faut pas abandonner le regard des prophètes, qui en marge du politique disent le deuil, la fragilité du monde, l’imminence du malheur. Mais ensuite il ne faut pas oublier l’invention géniale du canon biblique, qui a su canoniser ensemble des traditions et textes apparemment incompatibles, obligeant la communauté à les réinterpréter ensemble. C’est pour moi le geste fondateur de la démocratie, tout autant que les réformes d’Athènes à l’âge classique.
Au fond la démocratie est une chose très simple, à réinventer à chaque fois, je veux dire avec chaque nouveau venu, qu’il soit étranger ou nouveau né. Brisant la seule logique du mérite, elle repose d’abord sur l’idée que le hasard des naissances et des rôles pourrait être redistribué, qu’il faut sans cesse redonner à chacun la chance de recommencer. Elle repose ensuite sur l’idée que notre société tient par un pacte implicite de chacun avec tous, qui fonde la confiance mutuelle, mais aussi le sentiment que nous sommes mutuellement endettés, et c’est la vieille idée biblique de l’Alliance, de la Nouvelle alliance, du pacte.
Mais elle repose aussi sur des institutions. Institutions de la pluralité, divisions des pouvoirs tels qu’aucune sphère de pouvoir n’aie la suprématie définitive, et formation d’un espace public réellement pluraliste. Elle repose enfin sur des institutions de la limite, limites constitutionnelles, mais aussi possibilité pour chacun de quitter son pays, mais aussi simplement de rompre le pacte, de faire sécession, de protester, de résister, de désobéir aux ordres injustes, et c’est la vieille idée biblique de l’Exode, de la liberté comme libération. C’est tout cela qu’il va nous falloir réinventer.

Une crise fiduciaire

Publié dans A tout un chacun

La crise financière ne semble pas prêt d’en finir, ébranlant peu à peu bien de nos certitudes, sans doute trop récentes. Au fur et à mesure que nous nous y installons, nous cherchons à mieux penser ce qui semble devenir notre condition, et la crise est l’occasion de repenser l’économie, de prendre au sérieux son importance et ses limites. Dans la brève réflexion qui suit, je voudrais juste partir d’une indication qui me vient d’une lecture très personnelle de Calvin, que l’argent a formé les sociétés modernes par une double éducation séculaire : d’une part il a exercé le sens du possible, et ce fut sa fonction libératrice vis à vis des vieilles servitudes ; et d’autre part il a exercé le sens des limites et ce fut sa fonction de sobriété vis à vis d’une convoitise idolâtre. Il me semble que c’est la forte articulation fiduciaire entre ces deux fonctions qui a été rompue. D’une part nous ne nous faisons plus crédit. Et d’autre part nous vivons au dessus de nos moyens.

Nous ne nous faisons plus crédit, au sens d’abord où ce sont les grands acteurs économiques qui ont concentré le crédit entre leurs mains, un crédit dont nous avons vu d’ailleurs qu’il est garanti pas les Etats, qui ont trop à perdre à voir leurs banques ruinées — la moindre des choses serait alors qu’ils leur imposent une assurance mutuelle, intégrant les risques à leur stabilité financière à longue échéance. Mais pourquoi cette monopolisation et cette raréfaction de l’accès commun au crédit ? Pourquoi ce décalage grandissant entre ceux qui sont sans cesse davantage crédités, et ceux dont les possibilités sans cesse s’amenuisent, se rétrécissent jusqu’à l’étranglement, pourquoi cet abîme grandissant entre le monde des uns et celui des autres ? Il me semble que les uns puisent leur crédit dans la vieille confiance accumulée dans les échanges humains, qu’ils épuisent très vite. Et que les autres, pour regagner un peu de crédit, mobilisent leurs ressources de temps passé et futur, mais se trouvent sans cesse court-circuités par la logique de rentabilité immédiate qui éponge tout ce qui reste de crédit. Car le crédit tient justement à la confiance mutuelle générée par le ralentissement et l’allongement de l’échange et du circuit, comme si la lenteur du contre-don assurait l’invention productrice de différences. C’est cette lenteur qui a été systématiquement brisée par la logique de rentabilité, une logique évidemment suicidaire sur le long terme car elle détruit ce dont elle se nourrit.

Sur l’autre versant de la crise, nous vivons globalement au dessus de nos moyens. C’est valable pour la France et l’Europe, c’est valable pour l’ "Occident", mais nous sentons que cela concerne déjà la planète entière. Nous vivons au dessus de nos moyens, non seulement parce que nous consommons plus que nous ne produisons, mais que nous puisons dans les ressources naturelles de la planète sans les remplacer, et souvent même sans évaluer leur valeur réelle à moyen terme — il faudra un jour bientôt créer une agence internationale indépendante d’évaluation des réserves minérales, par exemple, aussi indiscutablement utile que le GIEC qui évalue les impacts climatiques. Nous ne sentons pas ce que nous faisons, alors que bien de nos gestes quotidiens ont un coût réel qui dépasse nos moyens et ceux de nos enfants. Mais ce n’est pas seulement de nos consommations qu’il s’agit : c’est de notre idéal de vie, de notre "forme de vie bonne", et celle-ci s’est déposée dans des normes, des règlements, des standards d’objet, en matière de nutrition, de santé, de sécurité, d’éducation, qui sont un véritable luxe pour nos sociétés appauvries : pour vivre conformément à la loi, il faudrait en avoir les moyens. Un part grandissante de la population dès lors échappe aux standards officiels, et cela contribue non seulement à l’illégalité, mais à la démoralisation de notre société.

La crise s’avère ruineuse sur les deux tableaux, et nous atteint sur leur délicate articulation. D’où son ampleur, sa profondeur, sa gravité. Ce n’est donc pas seulement une crise financière : elle touche à notre condition humaine. Pour le dire autrement : l’argent est une chose trop sérieuse pour être laissée entre les seules mains des économistes.

Paru dans La Croix

Le référendum grec : une bonne chose ?

Publié dans Avec l'Europe

Face aux réactions que provoque l’annonce d’un référendum par le Premier ministre grec, j’aurais eu envie de titrer : "vive le référendum grec !" Certes, la raison m’amène à plus de retenue, puisque la question qui sera soumise à nos amis hellènes est pour l’instant inconnue, si bien que l’hypothèse d’un référendum idiot ne peut pas être écartée. Je dirai donc de façon moins lapidaire : si Georges Papandréou veut consulter l’ensemble de ses concitoyens pour obtenir leur accord sur un programme de réformes de grande envergure, il a raison, n’en déplaise aux commentateurs effarouchés par l’appel au peuple.

Car enfin, quelle est la situation de la Grèce ? La faillite de l’Etat, incapable de recouvrer l’impôt ; la gabegie, l’explosion des égoïsmes en tous genres ; et une distribution de pouvoir d’achat très supérieure à la production nationale, qui entraîne un déficit extérieur insoutenable. Pour en sortir, il ne faut pas d’abord des accords européens, il faut essentiellement que les Grecs choisissent de travailler plus, de gagner moins et de payer leurs impôts. Que la grenouille bruxelloise arrête de vouloir se faire plus grosse que le bœuf ! Ce n’est pas d’elle que dépend le sort des Grecs et de la Grèce, c’est essentiellement d’eux et de leurs dirigeants. Si le peuple hellène refuse les sacrifices et le surcroît de travail nécessaire, si les formations politiques continuent à se chamailler au lieu de réaliser l’indispensable union sacrée, leur pays partira à la dérive, et ce ne sont pas quelques filins en papier financier qui l’amarreront au vaisseau européen – lui-même assez mal en point.

Un référendum est la tentative logique que peut faire, pour redresser la barre, un chef d’Etat en butte à la chienlit dans la rue comme au Parlement. Quand les agités tiennent le haut du pavé et que les politiciens font passer leurs querelles mesquines avant le bien commun, que faire d’autre ? L’appel au peuple souverain est le comportement à la fois le plus démocratique et le plus rationnel.

Il est réellement inquiétant que les dirigeants des grands pays européens ne le comprennent pas. Leur méfiance à l’égard des solutions démocratiques est hélas avérée : que l’on se rappelle comment les référendums relatifs à l’Euro, à la constitution européenne, ou au traité de Lisbonne qui l’a remplacée, ont été contournés ! L’Europe aurait-elle la haine de la démocratie directe ? Voire de la démocratie tout court ? Serait-elle la chose des hommes politiques nationaux, et en aucun cas celle des peuples ?

L’Europe actuelle n’est effectivement pas l’Europe des peuples. Elle constitue une sorte de club constitué d’élus et de hauts fonctionnaires qui passent leur temps à discuter entre eux. Leur réunionite aiguë ne donne pas de meilleurs résultats que celle qui sévit hélas dans de nombreuses organisations françaises. Si la crise actuelle pouvait leur faire prendre conscience qu’ils n’iront pas très loin en restant sur cette voie politico-bureaucratique ! S’ils se rendent compte que, mis à part les Allemands, les Européens sont presque tous comme les Grecs, globalement trop payés pour ce qu’ils produisent, grâce aux déficits publics qui leur font perdre le sens des réalités, alors à quelque chose le malheur actuel aura été bon. La démocratie (y compris le recours au référendum) pourra avantageusement remplacer le mélange de démagogie et de bureaucratie politicarde qui constitue depuis trop d’années le mode de gouvernance de notre vieux continent.
Jacques BICHOT, économiste, professeur émérite à l’université Lyon 3

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version