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ABEL Olivier

ABEL Olivier

Né en 1953
 
Philosophe
 

Etudie la philosophie à Montpellier puis à Paris.
Soutient un DEA sous la direction conjointe de Paul Ricœur et Emmanuel Lévinas
     (sur "la passivité selon Husserl").
Maîtrise sous la direction de P. Ricœur sur "la fonction imaginaire de la parole"
Entame une seconde ligne de formation autour de l'histoire de la philosophie
     (Platon, Spinoza, Leibniz, Kant, Ravaisson, Bergson, Schopenhauer particulièrement à l’agrégation)
     centrée sur la question "Qu’est-ce que penser l’être vivant, habitant et mouvant ?"
Prépare ensuite son doctorat de philosophie sous la direction de Paul Ricœur sur
     "le statut phénoménologique de la rêverie chez Gaston Bachelard "
Obtient son habilitation à la direction de recherche en philosophie sur
     "l'intervalle du temps éthique entre le courage et le pardon".
Enseigne la philosophie au Tchad en tant que volontaire du service national (lycée de Bongor)
     puis à Montpellier et à Istanbul (lycée Galatasaray devenu Université de Galatasaray)
Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris  depuis 1984
 
Ouvrages
La justification de l'Europe, Genève : Labor et Fides, 1992 (collection Entrée Libre).
Avrupa'da etik, din, ve laiklik(avec Serif MARDIN et Mohamed ARKOUN) Istanbul : Metis, 1995.
Paul Ricœur, la promesse et la règle - Michalon, 1996
     (traduit en portugais A Promessa e a Regra Paul Ricœur, Sao Paulo : Instituto Piaget,  
     2004).
L'éthique interrogative - Presses Universitaires de France, 2000.
L’amour des ennemis et autres méditations sur la guerre et la politique- Albin Michel, 2002.
Le mariage a-t-il encore un avenir ?- Bayard, 2005, collection "Le temps d’une question"
     (traduit en italien Il matrimonio avrà un futuro ? Torino : Ananke 2007).
La conversation - Gallimard, 2006.
Vocabulaire de Paul Ricœur, avec J.Porée, in Vocabulaire des philosophes Volume 5 -
     Ellipses, 2006, p. 1017-1079. Et en livre séparé, Ellipses, 2007.
 

URL du site internet:

La cigale et la fourmi

Publié dans A tout un chacun

VERSION SUISSE 
La fourmi travaille dur tout l'été dans la canicule
Elle construit sa maison et prépare ses provisions pour l'hiver.
La cigale pense que la fourmi est stupide, elle rit, danse et joue
Une fois l'hiver venu, la fourmi est au chaud et bien nourrie.
La cigale grelottante de froid n'a ni nourriture ni abri, et meurt de froid.
FIN 

VERSION  FRANCAISE     
La fourmi travaille dur tout l'été dans la canicule.
Elle construit sa maison et prépare ses provisions pour l'hiver.
La cigale pense que la fourmi est stupide, elle rit, danse et joue tout l'été.     
Une fois l'hiver venu, la fourmi est au chaud et bien nourrie.
La cigale grelottante de froid organise une conférence de presse et demande pourquoi la fourmi a le droit d'être au chaud et bien nourrie tandis que les autres, moins chanceux comme elle, ont froid et faim.
La télévision organise des émissions en direct qui montrent la cigale grelottante de froid et qui passent des extraits vidéo de la fourmi bien au chaud dans sa maison confortable avec une table pleine de provisions.
Les  Français sont frappés que, dans un pays si riche, on laisse souffrir cette pauvre cigale tandis que d'autres vivent dans l'abondance.
Les associations contre la pauvreté manifestent devant la maison de la fourmi.  Les journalistes organisent des interviews, demandant pourquoi la fourmi est devenue riche sur le dos de la cigale et interpellent le gouvernement pour augmenter les impôts de la fourmi afin qu'elle paie 'sa juste part'.
Des syndicats, des partis organisent des seat-ins et des manifestations devant la maison de la fourmi.
Les fonctionnaires décident de faire une grève de solidarité de 59 minutes par jour pour une durée illimitée.
Un philosophe à la mode écrit un livre démontrant les liens de la fourmi avec les tortionnaires d’Auschwitz.
En réponse aux sondages, le gouvernement rédige une loi sur l'égalité économique et une loi (rétroactive à l'été) d'anti-discrimination.
Les impôts de la fourmi sont augmentés et la fourmi reçoit aussi une amende pour ne pas avoir embauché la cigale comme aide.
La maison de la fourmi est préemptée par les autorités car la fourmi n'a pas assez d'argent pour payer son amende et ses impôts.
La fourmi quitte la France pour s'installer en Suisse où elle contribue à la richesse économique.
La télévision fait un reportage sur la cigale maintenant engraissée.
Elle est en train de finir les dernières provisions de la fourmi bien que le printemps soit encore loin.
Des rassemblements d'artistes et d'écrivains, se tiennent régulièrement dans la maison de la fourmi.
Le chanteur ... compose la chanson 'Fourmi, barre-toi !'...
L'ancienne maison de la fourmi, devenue logement social pour la cigale, se détériore car cette dernière n'a rien fait pour l'entretenir.
Des reproches sont faits au gouvernement pour le manque de moyens.
Une commission d'enquête est mise en place, ce qui coûtera 10 millions d'euros.
La cigale meurt d'une overdose.    
Les journaux et la télévision commentent l'échec du gouvernement à redresser sérieusement le problème des inégalités sociales.
La maison est squattée par un gang de cafards immigrés.
Les cafards organisent un trafic de marijuana et terrorisent la communauté...
Le gouvernement se félicite de la diversité multiculturelle de la France

FIN

Le véritable enjeu turc

Publié dans Avec l'Europe
Les paroles ont peu de poids face aux préjugés, face à des conceptions installées dans l’opinion publique depuis trop longtemps. Ceux qui peuvent témoigner de ce qu’ils savent doivent néanmoins tenter de le faire, sans relâche, avant qu’il soit trop tard. Le véritable enjeu de la question turque est avant tout "culturel", au sens profond, et même religieux, du terme. Horreur de voir le fleuve de l’islam se glisser dans le lit de la laïcité ! La formule, indigne d’un premier ministre de la France, nous met dans de beaux draps ! Derrière la rhétorique des critères objectifs (juridiques, économiques, etc.), auquel nous soumettons la candidature turque depuis 1959, on trouve simplement l’exigence interminable, impossible, d’effacer un différend presque millénaire. Certains partis démagogiques n’avaient pas hésité à placer le refus de la Turquie en tête de leur message électoral, assurés de caresser l’opinion dans le sens du poil. Et ils ont maintenant réussi à donner le ton à tous les autres. Face à cela, quoi dire ?

Nous avons la mémoire courte
D’abord revisiter l’histoire, et comprendre qu’aucun pays n’est à ce point parvenu à la perfection démocratique qu’il puisse donner sans cesse des leçons aux autres. La démocratie est un travail incessant et une réinvention constante. C’est mon premier point : voir la poutre qui est dans notre œil avant de dénoncer la paille qui est dans celui de notre voisin. Pour cela il faut nous remettre dans la grammaire de l’histoire longue.
L’Istanbul ottomane de 1492 a reçu les juifs chassés d’Espagne comme l’Istanbul des années 1930-1940 a reçu bien des universitaires juifs chassés d’Allemagne. La sublime Porte, au temps de Soliman, est venue au secours de François 1er alors trop faible face à Charles Quint, comme elle est venue au secours de l’Allemagne protestante étouffée par la Contre-Réforme. Tous les européens ne partagent donc pas la peur "démocrate-chrétienne" du Turc, parfois encore si prégnante en Espagne, Autriche ou Pologne. Et nous ne devons pas oublier que l’Empire ottoman s’est déployé dans les Balkans avant de se retourner vers l’Asie, l’architecture en est encore témoin. A rebours, Constantinople n’a eu de cesse, jusqu’à l’orée du 20ème siècle, de parquer, d’humilier, de sédentariser, bref d’éliminer ses nomades turkmènes, les seuls "vrais" turcs - la Turquie n’est que le reste "néo-turcisé" du dernier Empire d’Orient, et le fait turc est essentiellement linguistique.

Il ne serait d’ailleurs pas inutile d’inverser notre mémoire. Si l’Europe a longtemps été encerclée par l’Empire ottoman, la plupart des reproches que nous adressons au passé turc sont les résultats de l’encerclement et du démembrement que nous avons imposé à l’Empire. C’est nous qui avons jeté dans le monde ottoman l’idée nationaliste, avec les suites génocidaires que l’on sait, et une guerre civile qui dure de 1912 à 1921. Avant de leur demander de reconnaître un génocide planifié par le dernier gouvernement ottoman, nous devons reconnaître notre part de responsabilité dans l’affaire. C’est nous, anglais, français, allemands, qui avons armé l’idéologie des "jeunes turcs", mais aussi celle des nationalismes grecs, arméniens, kurdes, arabes, etc., et pour des motifs pas vraiment désintéressés. C’est nous qui avons orchestré la purification ethnique. Des Balkans au Caucase, ou à la Palestine, la question d’Orient n’a pas été vraiment résolue par nos arrogants traités de Versailles ou de Sèvres. Ce sont nos diplomaties et nos instructeurs militaires, depuis l’Allemagne de Bismarck jusqu’aux USA de la guerre froide ou d’aujourd’hui, qui n’ont cessé d’instrumentaliser l’armée turque dans leurs stratégies coloniales, pétrolières, ou impériales, et de muscler son régime contre tous les ennemis de nos "sociétés ouvertes". C’est nous aujourd’hui qui sous-traitons aux pays de notre périphérie l’érection du nouveau mur, et la répression qui l’accompagne.

Et pourtant, cela fait des siècles que cette société anciennement urbanisée, pluri-religieuse avant tous les pays européens, fondée juridiquement sur la séparation entre le "canun" et la "shéria", ne cesse d’user ses régimes successifs, de les démocratiser. Si Mustapha Kemal Atatürk donne le droit de vote aux femmes en 1934, bien avant les françaises, c’est moins un coup de son génie personnel que le point où en était vraiment la société de son temps. Et lorsqu’elle accueille les artistes et les intellectuels grecs qui fuient le régime militaire, on ne peut pas dire que la Turquie de 1963, au moment du traité d’association qui la lie déjà à la CEE, soit moins démocratique que la Grèce des colonels, l’Espagne de Franco, ou le Portugal de Salazar. Mais nous avons la mémoire si courte ! C’est encore le régime des colonels qui déclenche, par son militarisme nationaliste, la crise de Chypre en 1974. Mais c’est toujours la faute aux turcs. Et si dans certains cas, au sud de l’Europe naguère, ou à l’est aujourd’hui, il fallait soutenir la démocratie encore fragile, cela fait 40 ans maintenant que nous exigeons de la Turquie une démocratie parfaite - comme elle l’est dans nos pays ! Une démocratie soumise à des normes qui ont d’ailleurs évolué entre temps (peine de mort, etc.). En faisant de la Turquie un pays frontière et militarisé de l’Occident, nous ne voyons pas que c’est un pays qui, loin de se rapprocher, s’éloigne peu à peu, et que cette dérive géo-politique et culturelle prépare des tremblements de terre et des fractures d’une gravité inédite.

Un problème en cache un autre
Dans le processus d’européanisation, nous avons forcé la Turquie en 1995 à une union douanière qui lui a coûté davantage que ce que l’Europe devrait reverser en 10 ans à la Turquie, si on restait aux mécanismes de compensation actuels, qui seront certainement révisés à la baisse. Mais c’était son ticket d’entrée, et il faut bien que les marchandises européennes circulent sans entrave ! Certes la Turquie est un pays de 70 millions d’habitants, bien plus lourd à avaler que le Portugal ou la Hongrie, mais c’est aussi un pays au dynamisme impressionnant, que l’Europe aurait bien tort de laisser à sa porte, se fermant ainsi la Mer Noire, le proche Orient et la Méditerranée orientale qui en sont l’environnement immédiat. Il ne faut certes pas hésiter à parler clair et à négocier très fermement certains points de la candidature turque, mais il ne faut pas que la démagogie émotionnelle de nos opinions fasse écrans aux vrais problèmes. C’est là mon second point : notre ignorance de la situation en Turquie nous empêche de soulever les vraies questions. S’il y a un problème avec l’économie turque, par exemple, ce n’est pas celui d’une horde de pauvres hères prête à déferler sur l’Europe, une Europe à vrai dire assez stagnante et peu attractive. C’est au contraire le mythe là-bas d’une croissance exponentielle, alors que la courbe démographique réelle est en train de rejoindre brutalement les moyennes européennes, et que les pollutions et déséquilibres écologiques vont bientôt s’avérer onéreux, sinon irrémédiables.
Autre décalage : nous ne cessons de rappeler à la Turquie la question kurde, alors que les nationalistes turcs envisageraient de plus en plus volontiers que la Turquie se sépare du Kurdistan pauvre, un peu comme les ligues lombardes voudraient laisser tomber l’Italie du sud. Il n’y a pas une seule question kurde d’ailleurs, car il y a plusieurs Kurdistans de langue et de religion différentes, et les populations sont beaucoup plus mêlées qu’on ne le croit dans chaque famille - au point que bien des turcs immigrés peuvent en toute probité se dire kurdes s’ils se trouvent ainsi mieux accueillis. Mais le nationalisme kurde, qui s’est constitué en même temps que le nationalisme turc au début du 20ème siècle, n’est pas plus une chose à encourager que ce dernier, surtout sous la forme stalinienne qu’avait pris le PKK. L’intégration européenne serait la meilleure façon de consolider le fragile pluralisme linguistique qui s’est installé là-bas.

Reste la question de fond, la vraie question. C’est la question religieuse. C’est là que l’intellectuel français et protestant que je suis enrage. Car notre laïcité, à laquelle je suis tellement attaché, se révèle alors vraiment trop catholique ! Non au sens d’une foi catholique vivante, mais au sens d’une culture dominante, sécularisée, d’autant plus dangereuse qu’elle s’ignore elle-même. Mais regardez là de près, cette Europe qui ne veut pas de la Turquie : c’est un club chrétien, ou plus exactement un club "post-chrétien". Nous ne concevons pas qu’il y ait d’autres voies vers la sécularisation, d’autres voies vers la distinction du théologique et du politique, que les formes prises par la laïcité française. Nous faisons de notre laïcité une sorte de lit de Procuste, nous coupons tout ce qui dépasse, tout ce qui bouge, c’est notre religion civile, une sorte de catholicisme en creux, bien jacobin, bien monarchique, bien français - un peu comme un certain fondamentalisme protestant en creux fait la religion civile américaine.
Evidemment, dans un tel club la Turquie ne saurait jamais trouver sa place. Aussi laïque soit elle depuis la révolution kémaliste, c’est à dire depuis 80 ans, elle ne le sera jamais assez. Pour se séculariser davantage, et sortir de l’ornière laïcs anti-religieux et religieux anti-laïcs (et anti-européens), la société turque a "inventé" un parti politique attrape-tout, une sorte de "démocratie musulmane", politiquement libérale et moralement conservatrice (l’UDF devrait connaître). Contrairement à l’image que l’on en donne parfois, non seulement ce parti n’est pas islamiste (en dépit d’une lamentable stratégie occidentale, l’Islam politique est en plein reflux en Turquie comme dans bien d’autre pays), mais c’est un parti sous la gouvernance duquel la société s’est plus rapidement "sécularisée" que sous la gouvernance laïque sourcilleuse de l’armée. J’appelle sécularisation le pluralisme réel de la société et la subjectivisation des croyances religieuses. Si nous pouvons demander quelque chose à la Turquie, c’est de mieux découvrir et protéger le trésor de ses minorités religieuses, chrétiennes de toutes sortes, juives, musulmanes aussi, qui en font, autant qu’un réservoir d’eau pour le Proche-Orient, une immense réserve de "mémoires" pour l’humanité. Or préserver ces patrimoines, cela suppose de favoriser une véritable liberté religieuse et une cohabitation de ces traditions dans ce qu’elles ont de plus vivant, de plus inventif.

Une Europe qui brise l’encerclement
Car c’est ici le véritable enjeu de notre question. Ce que dénote notre méfiance à l’égard de la Turquie, à ce niveau culturel et religieux, est très grave. C’est le manque d’une véritable confiance en nous-mêmes. Si nous aimions davantage nos propres racines, si nous avions davantage confiance en leur vivacité, nous redouterions moins l’invasion des autres. Comment saluer avec confiance la vivacité des autres cultures, si l’on n’a pas confiance en soi ? et comment ne pas haïr les autres, quand déjà on se haït soi-même. C’est aujourd’hui le plus grand danger. L’Europe n’a pas confiance en elle, elle ne s’aime pas assez. Bien des turcs partagent déjà cet euroscepticisme, probablement parce qu’il sont trop européens. Mais les autres, ils nous tendent une extraordinaire image de ce qu’ils croient être l’Europe. Ouvrons nos yeux, nos oreilles à tout ce qui se dit aux vraies frontières de l’Europe, tentons de faire crédit à ce que disent ceux qui veulent vraiment y entrer. On verra que ce n’est pas tant pour venir piller ce qui nous reste de richesse que par curiosité, au sens fort. Parce que l’Europe, même auto-détruite après la dernière guerre, reste une énigme, un mythe à déchiffrer, pour comprendre le passé du monde récent, et pour agir sur ce qui vient.

Sans la Turquie, l’Europe n’est qu’un club post-chrétien, un club de retraités de l’histoire. Sans l’Europe, le nationalisme turc, coupé d’une réouverture vitale de sa propre mémoire, peut devenir fou ; et l’Islam se durcit partout contre l’Occident, jusque dans nos banlieues. Le rapprochement de la Turquie avec l’Europe est l’occasion de desserrer l’étreinte du conflit entre une mondialisation obligée de se ranger derrière le pseudo-messianisme américain, et une insurrection derrière la bannière apocalyptique du néo-islamisme. C’est l’occasion de brouiller leurs cartes manichéennes, de ridiculiser le choc de leurs incultures. S’il s’agissait pour l’Europe d’arrêter sa frontière pour s’approfondir, c’est trop tard, c’est avant qu’il fallait le faire. La voilà maintenant dans l’obligation d’inventer autre chose. Mais elle est tellement intimidée d’elle-même ! En portant sa frontière plus loin elle ne ferait pas qu’éloigner les dangers, elle prendrait les moyens d’agir sur eux. Elle cesserait de subir sa frontière, elle la construirait. Elle pourrait même inventer une frontière telle qu’un pays puisse appartenir à l’Europe et ne pas lui appartenir. En s’inventant une nouvelle forme, y compris une forme élargie de laïcité, à la hauteur des défis contemporains, elle rouvrirait en elle d’autres passés insoupçonnés, elle rouvrirait dans le passé des possibilités enfouies.

Il m’est arrivé de rêver qu’Istanbul, déjà installée à la suite de Constantinople sur les décombres de Byzance, devienne le lieu de la réconciliation des monothéismes occidentaux et orientaux, comme elle fut jadis celui de leur affrontement. Il s’agit de créer ensemble un espace historique où la pluralité des mémoires, des récits et des appartenances soit non seulement autorisée mais installée. Car la réconciliation n’est pas la fusion : c’est la reconnaissance d’une irréductible pluralité des points de vue. Pour cette Europe hétérogène qui nous attend, pour cette société tissée de libres-attachements multiples, la ville du Bosphore n’est-elle pas emblème ? En déplaçant la capitale de l’Empire romain à Byzance, en la plaçant sur la frontière, Constantin brisait l’encerclement. Nous savons que c’est sur la frontière, et sur les positions marginales, que s’inventent les nouvelles figures d’institutions dont l’Europe a besoin. Le privilège d’Istanbul est de savoir que les grands empires, religions, langues, et cultures, sont périssables. C’est ce qui la rend extrêmement européenne. Oui, on peut rêver de placer l’une des capitales de l’Europe sur le Bosphore, comme l’un des foyers de notre ellipse.

Penser le vulnérable

Publié dans Au delà

(...) (site endommagé en 2013)
... c’est à dire toujours quelque chose de la corporéité, et plus précisément ce qui de nos corps
s’offre en quelque sorte à la blessure, à l’offense. La vulnérabilité d’autrui désigne ce qui d’emblée se place sous la responsabilité de ma main, de mon regard, de mon geste, de ma parole. Comme l’écrivait Ricœur, nous sommes responsables du vulnérable. Nous sommes d’autant plus responsables que les blessures sont irréparables, et à la mesure même de cette irréversibilité : à la limite le vulnérable est périssable, et désigne tout ce qui est mortel. Le temps ainsi apparaît, en même temps que ce qui forme la nouveauté des jeunes vivants, ce qui augmente peu à peu la vulnérabilité des anciens, et les heures suffisent alors à nous blesser. Mais peut-être faut-il distinguer plusieurs registres de la vulnérabilité, et je me propose de discerner ici la fragilité des sujets, celle des institutions censées les protéger, et celle du monde, plus solide et durable que toutes les institutions humaines.
A cinq ans, un jour que je grondais son grand frère, ma petite fille m’avait dit : "ne le gronde pas trop, il va mourir lui aussi !" Ce qui nous frappe ainsi d’emblée, c’est la vulnérabilité des êtres, et notamment dans ces âges vulnérables de la vie que sont l’enfance et la vieillesse. Car il est des moments où les humains n’ont pas la force de se battre pour leur propre vie : il faut alors les protéger. A vrai dire ces moments peuvent se produire n’importe quand, surtout dans une société qui a survalorisé les individus, qui ne peuvent jamais être à la hauteur de tous les engagements qu’ils ont ainsi contractés - alors c'est l’effondrement psychique, la dépression, le sentiment d’impuissance. C’est qu’à force de vouloir des sujets responsables, majeurs, consentants, forts, émancipés, qui croient ne rien devoir à personne, nous avons obtenu des sujets épuisés, angoissés, irresponsables, incapables de porter autre chose que leur petite personne, puérils et éparpillés. Quand le sujet se découvre trop faible, il lui faut des institutions solides, qui le tiennent en minorité le temps qu’il se refasse. Mais pour retisser délicatement les capacités d’un sujet à se défendre lui-même, il faudrait d’abord retisser ses capacités expressives et narratives, sa faculté de "relation". Et cela est une tache délicate, qui ne peut se faire qu’à plusieurs.

Mais les institutions tutélaires mêmes auxquelles nous voudrions confier les moments de vulnérabilité individuelle peuvent s’avérer à leur tour fragiles. Nous avons longtemps cru que les institutions étaient malléables à merci, et le système nous paraissait si solide qu’on croyait pouvoir sans gravité "taper dessus". Depuis l’écroulement du système soviétique, cependant, nous savons que nos institutions les plus solides sont précaires, que notre économie, notre système de postes et télécommunications, notre justice, nos prisons, nos liens d'assurance mutuelle, notre santé publique, nos Hôpitaux, notre système éducatif, nos Ecoles et nos Universités, nos Eglises, nos Etats, nos familles mêmes peuvent se défaire et s’écrouler. C’est que les institutions humaines ne sont elles-mêmes que le fragile théâtre déposé par les actions et les paroles humaines et qui, peu à peu, par la seule densité de leur frêle dépôt, autorisent les générations successives à s’y retirer, s’y préparer, afin d’avoir de quoi un jour se montrer, de quoi montrer "qui" ils sont, de quoi aussi s’effacer, se retirer pour laisser place à leur tour à d’autres. Or ce théâtre de la cité, de la communauté humaine quand elle fait ainsi corps parlant et écoutant, est si vulnérable que nous préférons y suppléer par la puissance et l’efficacité des dispositifs techniques - mais c’est comme une drogue, qui ne fait qu’affaiblir davantage nos institutions.
Plus grave peut-être encore, dans le sentiment contemporain de vulnérabilité, d’insécurité, ce sont les cadres de la durabilité même qui semblent attaqués : le monde naturel, qui semblait inébranlable dans ses équilibres, la vie, qui semblait inépuisable dans ses ressources, nous apparaissent radicalement menacées, vulnérables, périssables. Si soudain, tels Noé, nous voudrions non plus changer le monde, mais juste le conserver, le sauvegarder, si nous sommes tous devenus aussi "conservateurs", à bien des égards, c’est que non seulement les créatures mais la "Création" toute entière nous semble désormais vulnérable, placée sous notre responsabilité.  Nous étions partis pour la Lune ! Mais en revenant de là vers notre bonne vieille Terre, nous nous sommes rendus peu à peu compte que nous n’avions pas, à vue humaine, de planète de rechange, et que nous ne pouvions y échapper par une sorte d’exode extra-terrestre. On a beau s’acharner à tenter de redonner aux humains un corps artificiel, à produire une économie qui se croit hors sol, notre condition terrestre nous apparaît de plus en plus dans toute sa nudité, et son extrême vulnérabilité.

Ce que je voudrais retenir de ce bref parcours sur les trois registres de la vulnérabilité du sujet, de l’institution, et du monde naturel, c’est l’inversion de signe qui y est suggérée : nous n’avons pas d’un côté ce qui est faible, fragile, vulnérable à jamais, et de l’autre ce qui serait toujours puissant, solide et responsable. Aujourd’hui les institutions et le monde naturel tout entier sont autant sous la protection et la sauvegarde des individus que l’inverse. Il nous faut réveiller les capacités de ce qui tout ce qui est vulnérable, et montrer la vulnérabilité de ce qu’on croyait toujours fort.
Lorsque sous la main d’Apollon la cuirasse de Patrocle se défait, lorsque ses armes se brisent devant Hector qui s’avance pour l’abattre, lui qui quelques instants plus tôt, apparemment invincible, semait la terreur et la mort parmi les guerriers troyens, le voici soudain l’image même de la vulnérabilité - mais peut-être que toute colère n’est qu’aveu d’extrême fragilité ? Et lorsque Jésus outragé de crachats, giflé au point qu’on voudrait relever son visage, battu de verges, agonisant déjà de solitude au point qu’on ne supporte soudain plus cette souffrance et qu’on préférerait vite y mettre fin, fût-ce par la mort, on se demande quelle force est en lui pour supporter une telle vulnérabilité, et s’offrir ainsi - mais peut-être que toute docilité dévoile une extrême puissance ? Dieu est pour moi, ici et là, le nom de cette double limite où tout s’inverse.

Intervention donnée à la Maison Ste Claire à Versailles, 4 mai 2010

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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