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BELLAMY Francois-Xavier

BELLAMY Francois-Xavier

Né le 11 octobre 1985
Célibataire


Professeur de philosophie


Ecole Normale Supérieure (Ulm)
Maîtrise en éthique et en philosophie politique - Paris IV Sorbonne
Agrégé de philosophie
 
Chargé de mission pour les études au cabinet du Ministre de la Culture et de la Communication (2006-2007)
Conseiller technique au cabinet du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice (2008-2009)
 
Depuis 2008 : maire adjoint (sans étiquette) à Versailles, délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur

Ouvrages
Les Déshérités ou l'urgence de transmettre (2014)

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Si c'est un homme

Publié dans A tout un chacun
Si c'est un homme
 
 Ce jeudi 23 juillet, le docteur Daniela Simon a convoqué les proches de Vincent Lambert. "L’objectif de cette réunion, leur écrivait-elle, sera (…) de vous informer des conclusions de la procédure collégiale et de la décision que j’aurai prise." Selon toute probabilité, cette décision devrait consister à mettre fin à l’hydratation et à l’alimentation de Vincent Lambert, qui se verra alors condamné à mourir lentement de faim et de soif.
 
Et pourtant Vincent Lambert n’est pas en fin de vie. Son état semble même progresser, malgré le fait qu’il soit depuis longtemps privé de soins de rééducation. Plusieurs établissements spécialisés dans l’accueil de grands handicapés, en France ou à l’étranger, ont proposé de l’accueillir. Ses parents ne demandent qu’à s’occuper de ce transfert pour mieux accompagner leur fils… Mais rien n’y fait : tout ce que Pierre et Viviane Lambert auront pu obtenir, c’est d’être simplement informés de la décision prise par un médecin qui a déjà tenté par deux fois d’en finir avec leur fils. Désormais ils sont tenus au courant, et c’est déjà un progrès : la première fois, en avril 2013, ils avaient appris par hasard que Vincent était privé d’alimentation ! Les médecins n’avaient pas jugé opportun de prévenir la famille de celui qu’ils avaient condamné… Vincent Lambert avait survécu ainsi 31 jours, avant qu’une première décision de justice ne le sauve in extremis.
 
Les progrès de la médecine créent paradoxalement des situations de fragilité complexes, dans lesquelles le discernement est réellement difficile. Des situations profondément douloureuses, comme celle que vit aujourd’hui, sous le regard de tout un pays, la famille de Vincent Lambert. Des situations inédites, qui sont un défi pour les professionnels de santé. Il faut reconnaître cette complexité, ces difficultés et cette souffrance, et l’incertitude à laquelle nous conduit la nouveauté de ces situations.
Mais la question qui se pose est la suivante : que faire de cette incertitude ? Comment recevoir cette fragilité ? Quel regard poser sur une vie qui dure hors de toutes les normes, sur un corps dans l’extrême dépendance, sur une conscience qui ne s’exprime plus ?
L’incertitude est bien réelle quant à ce que vivent vraiment les 1700 patients qui, en France, se trouvent, comme Vincent, en situation pauci-relationnelle. Qu’en est-il réellement de leur vie intérieure, de leurs perceptions ? L’encéphalogramme de Vincent Lambert témoigne d’une activité cérébrale bien réelle. Que se passe-t-il dans cette conscience désormais impuissante à se dire ? A cette question, nous ne savons pas répondre.
Mais comme toute incertitude, plus que toute autre sans doute, de telles zones d’ombre devraient nous obliger à la plus absolue prudence.
Le principe de précaution, qui a valeur de principe constitutionnel lorsqu’il s’agit de l’environnement, ne devrait-il pas peser infiniment plus lorsqu’une vie humaine est en jeu ?
 
Un témoignage pourrait suffire à nous alerter, celui qu’a raconté Angèle Lieby dans un livre poignant paru en 2012, Une larme m’a sauvée.
Transportée un jour aux urgences pour un malaise lié à une maladie rare, elle est plongée dans un coma dont elle ne se réveille pas. Tout le monde autour d’elle la croit presque morte, en tous les cas totalement inconsciente. Mais Angèle Lieby est bien vivante : elle entend tout ce qui se dit autour d’elle, elle perçoit la douleur et réfléchit très lucidement ; elle est simplement comme enfermée dans son corps, incapable du moindre mouvement. Le jour de son anniversaire de mariage, alors que sa fille est venue lui rendre visite et lui parle, une larme coule de sa joue : cela révèle qu’elle entend, qu’elle a gardé sa mémoire, sa sensibilité et même ses émotions. Après une longue période de rééducation, Angèle retrouve peu à peu la totalité de ses facultés ; elle raconte aujourd’hui son histoire jusque dans des colloques scientifiques.
 
 
Vincent Lambert, au moment où l’on s’apprête à le faire mourir, est en train de retrouver la capacité à se nourrir par lui-même, sans la sonde qui l’alimente jusqu’à maintenant. Bien sûr, ces progrès sont très lents, et il ne retrouvera sans doute jamais les capacités qu’il avait avant son accident. Mais l’histoire d’Angèle Lieby devrait à elle seule nous interdire les raccourcis et le mépris dont il est si souvent l’objet. A cause de son témoignage, partagé par d’autres patients, personne n’a le droit d’assurer que "Vincent n’est déjà plus là".
Comment peut-on affirmer, puisque nous savons si peu de choses de ce qu’il vit en ce moment, que ce corps souffrant n’est plus rien, plus rien qu’un lit à libérer dans le couloir d’un CHU ? Comment peut-on écrire de Vincent qu’il ne serait qu’un "légume" ? Ce débat aura été l’occasion de constater, une fois de plus, que les partisans du droit à mourir "dans la dignité" commencent toujours par dénier toute dignité à ceux qu’ils voudraient voir partir… Malades, handicapés, vieux, dépressifs, anormaux – à la suite de Vincent Lambert, indignes de toute la terre, dépêchez-vous de mourir !
 
"Les faibles et les ratés doivent périr, et on devrait les aider en cela : c’est le premier principe de notre charité." En écrivant cet aphorisme, au début de L’Antéchrist, Nietzsche ne se doutait sans doute pas qu’il rédigeait ce qui deviendra peut-être, comme en Belgique, le prochain code de conduite de la médecine. Si le cas particulier de Vincent Lambert déchaîne à ce point les passions, c’est parce qu’il montre la croisée des chemins à laquelle nous sommes arrivés. Le serment d’Hippocrate commande encore : "Je ne provoquerai jamais la mort délibérément."
Si cet interdit devait disparaître, à quelle limite arrêterons-nous les effets de "notre charité" ? Si la vie de Vincent Lambert devait n’être plus jugée humaine – parce qu’inutile, impuissante, non conforme aux normes du bonheur et de la performance sociale, alors laquelle de nos existences sera longtemps digne d’être prolongée ?
Bien sûr, n’en doutons pas, les formes du droit seront respectées, les protocoles garantis, la collégialité promue. Mais au fond, une question demeure toujours, que Vincent Lambert incarne aujourd’hui sans l’avoir voulu : à qui avons-nous affaire exactement, quand nous voyons ce corps souffrant ? Ou quand nous refusons de le voir – manière de montrer, malgré nous, que nous préférons encore ne pas reconnaître en lui notre semblable… Là est la question décisive. Car s’il s’agit d’un semblable, d’un innocent simplement frappé par la dépendance, alors décider ainsi de sa mort, comme on s’apprête à le faire ce matin, est à soi seul un crime contre l’humanité – et la nôtre autant que la sienne.

La question que Primo Levi lançait, au début de son récit des camps de concentration, se repose à chacun d’entre nous aujourd’hui :
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non…

Paru dans Le Figaro, figarovox, et repris sur www.fxbellamy.fr/blog, 23 juillet 2015

Anish Kapoor à Versailles

Publié dans Du côté des élites
D’Anish Kapoor à Versailles,
Dans le silence des statues

 
"Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois… "
Au XVIème siècle, Du Bellay écrivait ses Regrets, pour dire la désolation d’une civilisation disparue. Au XXIème siècle, c’est peut-être à Versailles qu’il pourrait contempler une civilisation qui s’effondre – la sienne, la nôtre… Les formes de cet effondrement ne sont peut-être pas les mêmes, mais c’est à ce même spectacle que nous allons convier cet été des millions de visiteurs : "Vois quel orgueil, quelle ruine… "
 
Au cœur en effet du jardin qui vit éclore parmi les créations les plus accomplies de l’art occidental, s’installe pour quelques mois l’un des plus purs produits de la culture contemporaine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, comme à chaque fois, le contraste est cruel pour notre modernité pourtant si contente d’elle-même. L’installation d’Anish Kapoor à Versailles est comme un révélateur implacable du vide absolu qui caractérise un art stérile. Bien sûr, les apparences sont sauves : le tout-Paris se pressera à l’inauguration, on fera de belles images, on écrira de grands commentaires. En installant ces œuvres dans l’un des monuments les plus visités en France, on évite de toute façon le risque d’un bide : il suffit de les infliger à des millions de visiteurs qui venaient là pour voir autre chose, et l’on est déjà certain de pouvoir se féliciter dans quelques mois des chiffres de fréquentation dont personne ne pourra dire qui les a vraiment suscités. Malheureusement, toute cette vanité ne cache pas la vacuité d’une production culturelle déjà morte de l’intérieur.
 
Tout l’art en effet consiste à révéler par le détour. L’œuvre d’Anish Kapoor exhibe, et ne dit rien. Les jardins de Versailles étaient une immense métaphore, biologique, mythologique, cosmologique – une histoire du pouvoir et de la société, une histoire de la paix enfantée par la guerre, de l’harmonie du monde née du conflit infini des hommes avec la nature et la terre… Il n’est pas une allée, pas un bosquet, pas une statue, qui n’ait quelque chose à dire en silence, dans le mystère d’une parole muette dont la discrétion éveille l’intelligence. Cheminer dans ces jardins, c’est atteindre ce lieu où Baudelaire voyait la métaphore de l’art tout entier, ce pays "où tout parlerait / à l’âme en secret / sa douce langue natale… "
La métaphore, voilà tout l’effort de l’art occidental – et voilà précisément ce que l’art contemporain s’acharne à déconstruire. La finesse de la métaphore, voilà bien ce dont l’œuvre de Kapoor est incapable. Avec une lourdeur grossière, elle installe au milieu de la grande perspective des tonnes de fonte rouillée, et, plus lourde encore que la ferraille, toute l’impudeur obsessionnelle de l’art contemporain. "Le vagin de la reine" : ce n’est pas là l’interprétation maladive d’esprits mal tournés, mais celle qu’en donne l’auteur lui-même… La peinture, la sculpture ont pendant des siècles apprivoisé le mystère des corps, Kapoor prostitue le plus intime. Il ne suggère pas, il exhibe. La révélation du poète, c’était celle "où l’indécis au précis se joint", "pas la couleur, rien que la nuance !". Ainsi chantait Verlaine : "c’est des grands yeux derrière des voiles, c’est le soleil tremblant de midi… " Au cru midi d’Anish Kapoor, les voiles ont été arrachés, et les corps sont "mis en bouillie."
 
Mais tout cela n’est qu’un symptôme : de Kapoor à Paul McCarthy, l’art contemporain ne semble plus obsédé que par ses fantasmes primaires dont il marque les plus beaux lieux de notre patrimoine, comme un enfant qui n’arrive pas à se retenir. Sans aucune retenue, Kapoor transforme le tapis vert en "coin sale" (Dirty corner) – Freud aurait vu dans ces "petit coins" le symptôme typique d’une régression au stade anal. Symptôme, donc, et pas seulement d’une crise de l’art, mais de ce qu’il est généralement convenu d’appeler une "perte de sens", et de sens du corps en particulier. De la chair ne reste que le sexe, de la femme qu’un vagin, de l’altérité que le conflit (car ce vagin "prend le pouvoir"). Dans le "coin sale" d’Anish Kapoor, comme dans toute notre société, la pornographie a tué jusqu’à l’érotisme.
L’œuvre de Kapoor, qui se complaît dans le "chaos", règne en majesté sur une culture en ruines. C’était le propre de la culture que d’ordonner, de clarifier, de distinguer. En elle pouvait mûrir, dans le silence, un sens à donner à nos vies : la culture contemporaine est criarde, mais elle ne dit rien. Pour masquer ce vide, on dira qu’elle "nous interroge". Mais où est l’interrogation ? Le bavardage du commentaire masque mal notre impuissance. Le grand critique Didi-Huberman proposait une équation hélas encore vérifiée à Versailles : "Moins l’art transmet, plus il communique."
 
Il ne reste qu’une occasion de sourire. Bien sûr, la provocation faisant son œuvre, on va parler d’Anish Kapoor. Ceux qui oseront exprimer une réserve feront l’objet de l’habituel mépris des commentateurs autorisés. La cote de l’artiste va monter, nul doute que l’opération sera bonne. Mais après ? Dans cinquante ans, qui connaîtra Monsieur Kapoor ? Selon toute probabilité, un art qui ne veut rien transmettre n’engendrera pas d’héritiers. Il ne reste qu’à espérer que cet effondrement intérieur n’aura pas été définitif ; et que, dans cinquante, cent, et cinq cents ans, on écoutera encore dans le silence ce que, à chaque détour des jardins de Versailles, le sourire vivant des statues aura toujours à dire…

www.fxbellamy.fr/blog
"... une parole politique perçue comme vide de sens et déconnectée du réel."

Le principal parti de droite, l'UMP est en congrès ce week-end. Il devrait changer de nom pour s'appeler les Républicains. Que vous inspire ce nom ?

L'urgence, me semble-t-il, c'est de parler de la France... Je ne crois pas que ce soit en parlant de formes institutionnelles, qui en elles-mêmes ne garantissent rien, que l'on retrouvera l'élan dont notre politique a besoin. De toute façon, ce nom n'est qu'un élément de communication ; le seul sujet devrait être celui du projet que cette formation choisira de porter. Cette polémique est symptomatique de la crise politique actuelle : quand une étiquette devient le sujet du débat, c'est qu'on a laissé l'essentiel pour l'accessoire. Au lieu d'être un outil au service de l'action, la communication est devenue le centre d'intérêt d'un univers politique vidé de tout contenu, coupé de la réalité des problèmes. Débattre du nom d'un parti, dans la situation actuelle de notre pays, c'est se passionner pour le morceau que doit jouer l'orchestre au moment où le Titanic coule.
 
Pierre Nora, dans Le Figaro, affirme que "la basse intelligentsia" se radicalise à gauche et que la "haute intelligentsia" penche vers une réaction conservatrice. Partagez-vous cette analyse et si c'est le cas, pensez-vous que les politiques ont pris la mesure de ces nouvelles orientations ?
Je ne saurais pas distinguer précisément ceux que Pierre Nora désigne ainsi. Mais une chose semble sûre : tous ceux qui tentent de réfléchir lucidement sur la situation que nous vivons, qu'ils soient de droite ou de gauche, constatent qu'il est impossible de se résigner plus longtemps au mouvement de déconstruction systématique auquel nous sommes livrés. Déconstruction de notre héritage culturel, de nos repères anthropologiques, des liens qui font une société, des conditions même de l'activité économique... Cette prise de conscience partagée, les intellectuels en témoignent singulièrement: quand des personnalités aussi importantes et aussi différentes que Pierre Nora, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Michel Onfray et d'autres encore, en viennent à partager ce même diagnostic, c'est qu'il se passe quelque chose ! Mais à cette prise de conscience, la gauche au pouvoir ne répond qu'en se raidissant dans le sectarisme et l'insulte.
 
Pourquoi la gauche, selon vous, perd-elle de son hégémonie intellectuelle ?
Nous assistons peut-être à la fin d'un cycle, aux dernières conséquences de la chute du mur de Berlin. En voyant s'effondrer l'idéologie communiste, la gauche française a perdu la grille d'interprétation qui sous-tendait ses projets et ses débats. Maintenant, il ne nous reste plus que François Hollande, qui écrit des discours sur la résistance après avoir rendu visite à Fidel Castro : en fait, quand un président de gauche exprime sa "fascination" pour un dictateur criminel et multimillionnaire, on comprend que sa famille politique a arrêté de penser depuis bien longtemps... Du coup, privés de boussole, les socialistes renient point par point tout leur héritage politique : l'école de Jules Ferry est mise au service d'une rééducation idéologique plutôt que de la transmission du savoir à toutes les classes sociales. Une rhétorique sécuritaire justifie la légalisation d'un appareil de renseignement quasi-totalitaire. Le développement économique et écologique consiste à laisser s'écrouler les infrastructures ferroviaires de territoires entiers, pour les remplacer par des transports en cars. Et le dernier grand projet d'émancipation socialiste est la GPA, qui étend le règne du marché jusqu'au ventre des femmes et aux enfants vendus sur catalogue... On comprend qu'il soit difficile, avec une telle gauche, de rester un "intellectuel de gauche" !
 
La droite est-elle toujours, selon vous, sous la domination intellectuelle de la gauche ?
Malheureusement, la droite semble toujours incapable, aujourd'hui, de se définir autrement que comme une version plus lente de la gauche... Ce que le parti socialiste définit comme un "progrès", en dépit du bon sens et parfois même des plus grandes valeurs de la gauche, finit tôt ou tard par être accepté par la droite. De ce point de vue, l'enjeu des prochaines années est double. Il s'agit d'abord de savoir si les responsables politiques qui prétendent incarner une alternance seront capables de s'appuyer sur l'évolution significative du paysage intellectuel, et sur les nouvelles formes d'engagement qui sont nées ces dernières années à la faveur des débats très profonds qui ont traversé notre société. Et, second enjeu, s'ils sauront s'affranchir ensuite des interdits et des mimétismes qui, largement forgés par la gauche, pesaient jusque-là sur le débat public. Il y a du chemin à faire...
 
Vous avez combattu la réforme du collège. A-t-elle selon vous fracturé le pays ?
Le débat n'est pas terminé ! Cette réforme a, au contraire, permis de réunir dans une opposition lucide et réfléchie des hommes et des femmes qui, jusque-là, n'avaient jamais milité ensemble... Il suffit de constater l'unité inédite des syndicats jusque-là très éloignés, et qui sur ce sujet ont su parler d'une seule voie.
La vraie fracture est causée par le gouvernement qui, là encore, s'est imposé comme par effraction, en refusant d'écouter et de dialoguer, dès la préparation de cette réforme. Il faut maintenant que les Français se joignent massivement aux enseignants qui vont se mobiliser à nouveau : l'école est notre bien commun le plus précieux, et son avenir nous concerne tous... Il faut la rendre à sa mission, la transmission du savoir et de la culture à tous les enfants - à commencer par les plus déshérités, qui, si l'école ne leur apprend plus rien, ne s'en sortiront jamais. Ne laissons pas détourner notre éducation nationale par l'entêtement brutal de ce gouvernement, et l'idéologie de quelques experts qui nous ont conduit à l'échec actuel. L'opinion est majoritairement opposée à cette réforme ; mais puisque les sondages ne sont pas entendus, maintenant il faut venir le dire dans la rue !
 
La droite aussi est coupable de la déréliction de l'école ?
A l'évidence... Sur la question de l'école, les politiques de droite comme de gauche sont dans une continuité parfaite ; en fait, la seule différence entre les deux camps consiste à supprimer ou à créer des postes d'enseignants. Mais le désintérêt total pour l'enseignement, la déconstruction de la transmission, l'appauvrissement des savoirs mesurés désormais à l'aune de leur utilité immédiate dans la vie professionnelle, la fascination pour les équipements numériques qui remplaceraient l'apprentissage et la mémoire, tout cela a caractérisé aussi bien cette majorité que la précédente. Il est vrai que l'influence de la gauche s'est singulièrement exprimée dans l'éducation nationale. Mais plutôt que de proposer une autre vision, la droite a préféré fermer les yeux ; plutôt que de transformer en profondeur la formation des enseignants, par exemple, elle l'a purement et simplement supprimée. C'est le signe qu'elle n'avait pas d'autre perspective à offrir.
 
Votre livre vous a fait faire un long et grand tour de France. Que vous inspire cette France qui se sent déshéritée ?
Je suis d'abord frappé d'être autant sollicité : après ce travail très humble que j'ai tenté de mener pour comprendre la crise éducative qui marque notre pays, j'ai reçu des appels qui ne cessent pas depuis, et je suis allé dans des dizaines de villes à la rencontre de parents, d'enseignants, d'associations... Ces conférences qu'on me propose rassemblent toujours beaucoup de monde, un public à la fois inquiet, conscient de la réalité de cette crise, et désorienté par une parole politique perçue comme vide de sens et déconnectée du réel. Il y a chez les Français, au-delà de toutes les diversités locales, une aspiration très profonde, le besoin de comprendre la situation, de délaisser le bruit de fond souvent superficiel de l'information continue pour parler enfin de l'essentiel. Quel avenir voulons-nous vraiment construire ? Que voulons-nous laisser à nos enfants ? Le débat public, si souvent centré sur des enjeux de personne, de camps, de com, est incapable de mettre des mots sur ces questions. C'est là sans doute, au fond, l'une des véritables causes de la crise que nous traversons.
 
Les attentats de janvier ont traumatisé la France et finalement divisé le pays. Que vous inspire cette atomisation ?
Là aussi, c'est la pauvreté du débat public qui cristallise des oppositions. Nous aurions pu les éviter en suscitant des occasions de partager nos opinions, nos questions, nos inquiétudes ; mais le slogan "Je suis Charlie" a étouffé tout débat. Le patron d'une radio le disait récemment sur France Info : "On ne peut pas ne pas être Charlie." Mais qu'est-ce que cela veut dire, au juste ? La défense de la liberté d'expression s'est muée en une forme de dogme irréfléchi et coercitif ; et à cause de ces ambigüités entretenues, ce moment décrit comme une communion nationale est aujourd'hui le dernier objet de polémique... Nous ne ferons pas l'économie d'un vrai débat, clair, consistant, exigeant, sur les conditions d'un renouveau de notre vie démocratique ; car la forme des institutions ne suffit pas à garantir la démocratie. Pour beaucoup de jeunes notamment, ces dernières années n'auront pas manqué d'occasions de prendre conscience de cela, à commencer par ce référendum détourné dont nous venons de marquer le triste anniversaire. Pour en revenir à ce nom des "républicains", disons qu'il ne suffit pas d'être en République pour pouvoir être encore vraiment membre et héritier de la res publica, de ce bien commun qui nous relie, et dont tant de Français aujourd'hui se sentent douloureusement dépossédés.
Figarovox, 30 mai 2015

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