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BELLAMY Francois-Xavier

BELLAMY Francois-Xavier

Né le 11 octobre 1985
Célibataire


Professeur de philosophie


Ecole Normale Supérieure (Ulm)
Maîtrise en éthique et en philosophie politique - Paris IV Sorbonne
Agrégé de philosophie
 
Chargé de mission pour les études au cabinet du Ministre de la Culture et de la Communication (2006-2007)
Conseiller technique au cabinet du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice (2008-2009)
 
Depuis 2008 : maire adjoint (sans étiquette) à Versailles, délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur

Ouvrages
Les Déshérités ou l'urgence de transmettre (2014)

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De la salle de classe dépend...

Publié dans En France
De la salle de classe dépend le sursaut ou le déclin de la France
La génération sur les bancs du collège et du lycée en sortira moins instruite que celle de ses parents, s’alarme le professeur de philosophie.
 
 
En 2017, aucun sujet ne sera plus vital que l’école. Non que les autres problèmes qui touchent notre pays soient insignifiants, bien sûr ; ils sont d’une importance cruciale. Mais leur résolution passe à chaque fois, si l’on veut agir en profondeur, par le chemin de l’école. Vous voulez reconstruire une économie forte et innovante ? Commençons par refaire l’école. Lutter contre la désaffection de la politique et restaurer un débat d’idées digne de ce nom ? Commençons par refaire l’école. Sauver l’unité de la société française en empêchant une fraction de la jeunesse de sombrer dans les délires de l’islamisme ? Commençons par refaire l’école.
 
La crise que traverse notre pays, sous toutes ses formes, est profondément liée à sa faillite éducative. L’école est le premier lieu de notre défaite collective. Ne gardons qu’une seule statistique, l’une des plus récentes : l’enquête Cedre, publiée par le ministère de l’Éducation nationale en juillet dernier, se concentrait cette année sur la maîtrise de la lecture. Cette enquête statistique officielle fait apparaître que, parmi tous les collégiens en fin de 3e, seul un quart peut être considéré comme "bon lecteur". De l’autre côté du spectre, 15 % des élèves "s’avèrent n’avoir pratiquement aucune maîtrise ou une maîtrise réduite des compétences langagières" ; cette situation, qui selon le ministère lui-même les rend "incapables de poursuivre leurs études", concerne donc chaque année près de 125 000 jeunes… Entre les deux, des centaines de milliers d’autres naviguent dans le flou, ayant passé des milliers d’heures sur les bancs de nos classes sans avoir pu même devenir "bons lecteurs". Cette pauvreté langagière, culturelle, intellectuelle est une bombe à retardement pour notre pays.
Devant ce drame, la politique de la gauche aura consisté à aggraver avec méthode et persévérance tous les facteurs d’échec possibles. La maîtrise de la langue française est très fragile ? Surchargeons les élèves d’une première langue étrangère au CP, et rajoutons encore le "code informatique" en CE1. Les élèves en difficulté sont de plus en plus nombreux ? Supprimons les heures d’accompagnement éducatif. Les inégalités ne cessent de croître, condamnant à un échec toujours plus massif les établissements dans les quartiers défavorisés ? Retirons-leur les options qui leur permettaient de surnager.

On ne dénoncera jamais assez les mensonges tragiques qui auront marqué toutes les réformes de ce quinquennat, les millions d’heures d’enseignements fondamentaux sacrifiées à l’invasion du "périscolaire" dans l’école, à la déconstruction des disciplines par les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), ou à un "accompagnement personnalisé" effectué… en classe entière.
Le résultat ne se verra pas tout de suite, la ministre ayant consacré beaucoup d’efforts à faire disparaître les symptômes du mal qu’elle entretenait avec tant de soin. En interdisant le redoublement, sans lui substituer aucune stratégie de remédiation, elle a facilité l’accès à un bac déjà dévalué, et renforcé la contrainte imposée à l’université, sommée d’accueillir, sans en avoir les moyens, un nombre toujours plus important d’élèves toujours plus fragiles. Mais qu’importe, elle les gardera jusqu’au master, puisque Najat Vallaud-Belkacem vient d’annoncer que même cette ultime sélection serait interdite… Comme l’État faussaire faisait tourner la planche à billets quand il ne savait plus créer de la richesse, il sait encore multiplier des diplômes à défaut de transmettre des savoirs.

En attendant que la gauche de gouvernement, dont beaucoup avaient tant espéré, fasse son examen de conscience, il faut donc préparer l’alternance. L’école est peut-être un investissement de long terme, mais ce long terme est aujourd’hui la plus immédiate urgence. Paradoxalement, pour que l’école puisse jouer son rôle dans la préparation de la société de demain, il faut que la France cesse de la charger de tous ses problèmes du moment, et la laisse se concentrer sur sa seule et unique mission : la transmission du savoir.
Les enseignants peuvent lutter contre la radicalisation, contre le chômage, contre le sexisme, contre les incivilités et même contre le réchauffement climatique si l’on veut, à condition seulement qu’on les laisse enfin faire leur métier : enseigner. Car c’est de la culture que nous avons à partager, dans sa gratuité première, que viendra toute la créativité, toute la liberté, toute l’humanité même du monde de demain. C’est parce que nous l’avons oublié que nous avons cessé de transmettre, et que notre école est devenue ce vide saturé de fictions pédagogiques et de complexités artificielles.

L’enjeu est simple : il faut tout remettre à plat pour permettre à nouveau que soit transmis à chaque enfant le meilleur de la culture dont il est, d’où qu’il vienne, un légitime héritier. Et pour y parvenir, il faut repartir du terrain, de ce que nous savons faire - et non pas, comme depuis trente ans, des couloirs du ministère ; refaire confiance aux enseignants, aux cadres qui, envers et contre tout, font vivre nos établissements ; aller voir partout dans le monde les méthodes qui fonctionnent, et abandonner celles qui échouent ; s’inspirer des réussites concrètes obtenues dans nos banlieues et accompagner réellement la créativité pédagogique.
Un immense travail attend la droite, si elle veut se montrer à la hauteur du défi en cas d’alternance. Elle est très largement comptable de la déroute actuelle de notre école ; mais si elle savait la retrouver avec assez d’humilité, et une claire conscience de l’enjeu, elle aurait devant elle une occasion historique de contribuer à sa reconstruction. Peut-être la dernière occasion. Car le savoir ne se conserve pas tout seul : quand une culture n’est plus transmise, tôt ou tard, elle disparaît. Si nous voulons que vive encore la France, l’école est notre seule urgence.

Paru dans Le Figaro, 21 septembre 2016

Philosophie et politique

Publié dans A tout un chacun
Philosophie et politique
 
FIGAROVOX. - Pour la quatrième saison des Soirées de la Philo, vous vous installez au Théâtre Saint-Georges. Vous attendiez-vous à un tel succès ?
François-Xavier BELLAMY
. - Les Soirées de la Philo poursuivent en effet leur développement. Après une saison au Théâtre de l'Œuvre, une salle qui a marqué l'histoire de la scène en France, nous nous installons dans ce nouveau lieu, un théâtre magnifique où tout semble servir la rencontre et la réflexion. Chaque année, le développement des Soirées devient un défi de plus grande ampleur à relever : en tentant de partager avec beaucoup de simplicité l'expérience de la philosophie, je ne m'attendais pas du tout à ce qu'elle me conduise un jour sur la scène de ces théâtres, où tant de grands artistes et d'auteurs ont laissé leur trace.

Que retenez-vous des saisons précédentes ? Pouvez-vous nous retracer l'histoire des Soirées de la Philo ?
Les Soirées de la Philo sont nées d'une demande souvent entendue : beaucoup me disent avoir envie de retrouver la philosophie, après une année de terminale qui paraît parfois bien lointaine ; envie, en tous les cas, de retrouver le temps de s'interroger, de réfléchir, de découvrir aussi les auteurs qui, anciens ou modernes, nous aident à penser les questions de notre vie. Les Soirées de la Philo ont été créées pour offrir cette occasion ; chaque soirée est consacrée à une question : où est la vérité ? Sommes-nous libres de nos choix ? L'histoire a-t-elle un sens ?... Au rythme de deux dates par mois, nous abordons chaque année tous les grands pans de la culture philosophique. Il y avait quelques étudiants au début, et maintenant plusieurs centaines de personnes suivent ces soirées, en direct ou en rediffusion sur le web.

Comment expliquez-vous l'appétence actuelle des Français pour la philosophie, mais aussi pour les idées en général ?
C'est vrai qu'il se passe un phénomène vraiment étonnant autour de la philosophie. Il me semble que cette appétence est liée à un besoin intemporel, celui de comprendre, de réfléchir, de retrouver le sens de ce que nous voyons et de ce que nous faisons chaque jour. La vie quotidienne nous plonge dans la succession des préoccupations concrètes, des urgences à régler, des soucis que chacun d'entre nous porte ; et dans le rythme de l'action, la pensée peine à se faire une place. Nous éprouvons tous le besoin de nous arrêter pour réfléchir. Sans cette respiration nécessaire, l'action se referme sur-elle-même ; nous agissons sans savoir pourquoi, et nous courons le risque de l'absurde. Ce besoin de retrouver la signification des choses est sans doute plus grand encore dans une époque marquée par l'accélération permanente, par les progrès du virtuel - par tout ce qui nous rend absents au réel le plus proche de nous, et comme étrangers à nous-mêmes.

Cet engouement fait-il écho au malaise français ?
Nous vivons dans un univers où l'actualité consiste en une succession d'images, de plus en plus rapides. Cet univers d'information en continu est par principe résistance à la profondeur. La vie politique française semble réduite à un jeu d'apparences, superficiel et inconsistant : sur tous les débats du moment, chaque position est interprétée comme un effet d'image plutôt que comme un effort de pensée. Il n'est pas étonnant que surgisse alors ce besoin d'approfondissement. Après tout, la philosophie est née, au IVème siècle grec, dans le contexte de la crise démocratique très profonde que traversait Athènes… Si elle est, dès Platon, représentée par une chouette, c'est parce que, comme la chouette, elle s'envole toujours dans le clair-obscur. Quand la politique semble être devenue un théâtre d'ombres, le rôle de la philosophie est de nous aider à quitter la superficialité de nos propres illusions, à retrouver l'exigence d'un usage plus consistant du langage, pour sortir de la confusion et reconquérir une pensée plus libre.

Vous êtes philosophe, mais aussi maire adjoint (sans étiquette) dans votre ville : les meilleurs théoriciens peuvent-ils faire de bons politiques ?
Le meilleur résultat que puisse donner la philosophie, c'est une grande humilité devant les questions qu'elle nous permet de rencontrer. Etre philosophe ne devrait d'ailleurs pas être un titre : c'est simplement l'expérience que nous vivons quand nous reconnaissons ensemble que le réel est plus complexe que nos représentations, et que par conséquent il nous appelle à réfléchir, à nous étonner - à nous émerveiller aussi des mystères qu'il nous présente. Bien des penseurs dans l'histoire ont causé d'immenses drames en politique pour avoir cru que leurs théories suffisaient ; cette suffisance, qui a causé les grandes tragédies du XXème siècle, elle menace encore bien souvent de nous aveugler, à chaque fois que nous préférons l'idéologie satisfaite à l'exigence intellectuelle. Aujourd'hui encore, comme le regrettait Nietzsche, "le désert croît", par les sectarismes et l'individualisme qui nous isolent. De ce point de vue, la philosophie peut sans doute nous aider, en nous permettant de nous joindre à ce dialogue ininterrompu des hommes qui dans l'histoire tentent d'approcher la vérité, à redonner toute sa valeur au débat et à l'action politique.
Paru sur Figarovox, 23 septembre 2016

La vertu de prudence

Publié dans A tout un chacun
La vertu de prudence

Propos recueillis par Jean Sévillia
Pendant tout l’été, à l’occasion des grands entretiens nous explorons les grandes vertus morales traditionnellement distinguées par la philosophie classique : successivement la prudence, la foi, la tempérance, l’espérance, la force d’âme, la charité et la justice.
 
Il a 30 ans, mais on lui en donnerait moins. A 22 ans, il était sorti de l’Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie, et maire adjoint de Versailles, élu sur la liste de François de Mazières. Deux qualités qui définissent François-Xavier Bellamy : non seulement ce jeune professeur est un espoir dans le monde des idées, mais il ne fait mystère ni de ses convictions politiques, ni d’être animé par une conception de la société marquée par des références chrétiennes qu’il défend à travers son engagement. Paru en 2014, son essai Les Déshérités (Plon), dans lequel il analyse la crise de transmission de la culture, a été un succès de librairie. Aux innombrables conférences que ce philosophe prononce à Paris comme en province se presse un public nombreux. A 30 ans, François-Xavier Bellamy est une voix écoutée.
 
Comment définissez-vous la vertu de prudence ?
La prudence n’apparaît pas tout de suite comme une vertu. Dans la philosophie de Platon, elle n’existe pour ainsi dire pas du tout : seule compte la connaissance, et celui qui contemple la vérité agit toujours de façon droite. C’est pour cela qu’il faut que le plus savant, le philosophe, soit le chef de la cité : l’action politique sera ainsi bien inspirée, et donc bien conduite. Mais Aristote, disciple de Platon, contredit justement cela : car la réalité de l’expérience concrète est bien éloignée de la transparence des idées et des théories. Le monde dans lequel nous vivons est fait d’imperfection, d’aléas, d’incertitudes. Il ne correspond jamais totalement à nos belles déductions abstraites. Dès lors qu’il s’agit d’agir dans cet environnement chaotique, être savant ne garantit rien ; il faut encore être prudent. Cela peut paraître étonnant, mais nous en faisons tous l’expérience : il ne suffit pas de savoir ce qu’est le bien pour savoir comment le trouver. La prudence, appelée phronesis dans la langue d’Aristote, c’est la qualité de celui qui n’a pas seulement en tête l’idée du bien et du juste, mais qui sait aussi les discerner dans le clair-obscur du réel au milieu duquel il lui faut se frayer un chemin vers eux.
 
Mais la prudence suppose-t-elle toujours de chercher le bien ?
Il est vrai que la modernité a profondément transformé le sens du concept de prudence. Dès le XVIe siècle, sous l’effet de la révolution scientifique notamment, elle apporte une grande rupture : pour les modernes, il n’y a pas de bien en soi qu’il faudrait rechercher dans la nature. Par conséquent, l’action humaine doit trouver en elle-même sa propre fin : selon Machiavel, la prudence du Prince ne consiste pas à agir pour faire le bien, mais à agir pour garder et étendre par tous les moyens son propre pouvoir, son propre agir. La prudence n’est plus liée alors à la dimension du bien moral, qui semble ne plus habiter dans un monde désenchanté ; aujourd’hui, il nous arrive de parler de prudence à propos de toute action avisée, même la plus coupable. Mais, si la prudence est au service du mal, peut-on alors encore l’appeler vertu ? Peut-on dire d’un meurtrier qui a planifié méticuleusement son crime qu’il est un homme vertueux ? Pour Aristote, un tel criminel est peut-être habile, mais il ne possède en aucune manière la prudence, puisqu’il ne cherche pas le bien. Tout le monde peut être rusé ; il est bien plus exigeant de s’obliger à une éthique de la prudence.
 
Le concept de prudence tel que le voyait l’Antiquité a-t-il été infléchi par le christianisme ?
Le christianisme, en reprenant à l’Antiquité la liste des vertus cardinales, s’est longuement interrogé sur la place qu’il fallait donner à la prudence. Le mot latin prudens vient, selon Cicéron, de pro-videns : l’homme prudent, c’est l’homme « pré-voyant », celui qui se projette vers un avenir toujours incertain, qui se préoccupe des conséquences. La prudence aurait pu apparaître comme inutile, et même comme étrangère au vrai chrétien, s’il lui suffit de s’abandonner à la toute-puissance de Dieu sur le monde… Est-il encore besoin de prudence quand on croit à la Providence ? Comme l’écrivait Bernanos, « la suprême des imprudences est la prudence, quand elle nous prépare tout doucement à nous passer de Dieu. » Pourtant, la théologie chrétienne a fini par trancher en donnant une place insigne à la prudence, à l’exacte mesure de l’importance qu’elle a toujours donnée à la liberté humaine. Pour les chrétiens, la foi la plus assurée en la rédemption ne dispense pas d’agir pour permettre qu’elle s’accomplisse, en soi-même et dans le monde ; et cette action nécessaire doit se laisser façonner par la prudence, à laquelle le christianisme finira même par consacrer la première place parmi les vertus cardinales. Saint Thomas d’Aquin, qui lui consacre de longs développements dans la Somme théologique, indique que la prudence est « l’organisatrice de toutes les autres vertus », parce que c’est celle qui, en dirigeant notre action vers le bien, nous permet de devenir nous-mêmes meilleurs.
 
S’il fallait retenir un héros symbolisant la prudence, lequel choisiriez-vous ?
Le grand héros de l’Antiquité qui incarne la prudence, c’est sans doute Ulysse : Homère nous le décrit tout au long de l’Odyssée comme un être rusé, « homme aux mille tours », toujours habile pour se sortir du danger. Mais s’il est prudent, c’est parce qu’il est plus que tout cela : il sait mesurer ses forces, et se défier de sa faiblesse. La vertu de prudence est liée à l’avertissement delphique : « Connais-toi toi-même ! » Parce qu’il est lucide sur les limites qui marquent tout homme, Ulysse est du coup capable d’écouter, d’observer, d’apprendre, de recevoir des conseils. Tous ceux qui voudraient le perdre le flattent : c’est pour lui faire perdre sa vraie force, qui n’est pas tant dans sa vaillance que dans cette humilité qui fonde sa prudence. Nous connaissons tous cette scène magnifique de l’Odyssée : averti par Circé, Ulysse connaît le danger des Sirènes, ces êtres qui attirent en mer les navigateurs par la beauté de leurs chants jusqu’à ce que, incapables de s’en arracher, ils finissent par se laisser mourir plutôt que de repartir. Lorsque son navire s’approche du danger, il se sait vulnérable : il ordonne à ses compagnons de se boucher les oreilles avec de la cire, et il se fait solidement attacher par eux au mât de son propre bateau. Quand, séduit fatalement par le chant surnaturel, il criera à ses amis de le délivrer, ceux-ci ne pourront même pas l’entendre… Toute la prudence d’Ulysse est là, dans cette prévoyance qui s’interdit la démesure orgueilleuse qui nous piège si souvent. Il est si facile de penser qu’on sera plus fort que les autres, plus intelligent, ou plus courageux… C’est ainsi qu’une personne, ou une société tout entière, peuvent devenir imprudents et tomber dans les pires pièges. La prudence est une belle vertu en ce sens qu’elle n’est pas réservée aux héros - ou plutôt, elle nous aide à reconnaître que le véritable héroïsme est au cœur de nos limites, lorsque nous savons nous réconcilier avec elles pour agir sans nous détruire. Si Ulysse est le plus fort, c’est simplement parce qu’il se sait fragile.
 
Et un personnage historique symbolisant la prudence ?
Winston Churchill. Même si cela ne saute pas aux yeux, l’immense qualité politique de Churchill est incontestablement la prudence : au moment où le nazisme prend le pouvoir en Allemagne, toute l’Angleterre, et la France avec elle, sont trop sûres de leur force et plongées dans l’ivresse d’un pacifisme étourdi. Pendant six ans, Hitler multiplie les transgressions et devient de plus en plus menaçant ; mais, à mesure qu’il augmente sa puissance, les politiques presque unanimes, à Paris et à Londres, multiplient les tentatives d’accommodement, jusqu’au désastre des accords de Munich. Avec le recul, naturellement, cette envie de tranquillité paraît d’une imprudence folle. Ces renoncements n’étaient pourtant pas une fatalité : presque seul, Churchill avait su voir dès avant 1933 la nécessité d’agir vite pour empêcher Hitler de nuire. Une politique vraiment prudente aurait reconnu le danger, et obéi à cette nécessité. De cette lucidité hélas bien rare, Churchill donnera un autre exemple juste après la guerre : dès 1946, alors que l’ivresse de la victoire endort de nouveau les consciences, plutôt que de goûter lui aussi un triomphe qu’il avait tant espéré, il lance à la surprise générale un cri d’alerte sur les dangers du communisme et dénonce le « rideau de fer ». Quelle constance dans cette vigilance prudente… Le grand mérite de ce caractère magnifique est de montrer que, pour être une exigence de la mesure et donc de la modestie, la prudence n’est pas pour autant une vertu molle, tiède, incolore, silencieuse. La prudence ne consiste pas seulement à retenir ses mots ou ses choix : parfois elle nous impose d’avancer, de décider, et d’agir avec force si les circonstances l’exigent.
Entre Homère et Churchill, on retrouve encore l’intuition d’Aristote : la prudence est par excellence une vertu du juste milieu, qui consiste à allier le courage à l’humilité, pour ne tomber ni dans l’activisme téméraire et présomptueux ni dans l’inaction déprimée ou paresseuse.
 
La prudence est-elle une vertu politique ?
C’est même la vertu politique par excellence : le citoyen, le gouvernant, doivent assumer l’irréductible contingence, qui rend nécessaire nos choix. C’est aussi le cas d’ailleurs en matière de droit : le juge porte à sa manière la charge de la décision, dans l’incertitude essentielle du monde des hommes. Cette adaptation progressive à la contingence, qu’on appelle précisément la jurisprudence, participe de ce type de raisonnement qui tente de discerner au milieu de la complexité. La prudence n’est pas nécessaire dans une déduction de mathématiques, puisque tout s’y enchaîne de façon purement logique et nécessaire. A l’inverse, la réflexion politique doit mettre en balance des réalités contingentes, et d’ailleurs fragiles. Cette contingence impose de faire des choix, et du même coup cette fragilité impose d’être prudents. La plus petite vérité mathématique est intouchable, mais la plus grande nation est mortelle, et la plus terrible injustice est toujours possible - même en partant des meilleures intentions… Seul l’idéologue pense pouvoir réduire l’essentielle complexité du monde à la simplicité d’une théorie. Pierre Aubenque écrivait que la prudence est nécessaire parce que le monde est définitivement tragique, puisqu’il est traversé par une histoire ouverte à la promesse et au danger que constitue toujours la liberté des hommes.
 
Dans quels domaines estimez-vous que notre société manque à la prudence ?
La prudence concerne d’abord l’action, et cependant il me semble que nous devrions aujourd’hui apprendre à en faire usage aussi dans notre rapport au savoir. La révolution scientifique a libéré la connaissance, et à sa suite la philosophie des Lumières s’est enthousiasmée pour le progrès des savoirs. Kant donnait pour devise aux Lumières cette maxime empruntée à Horace : « Sapere aude », « Ose savoir ! » Mais, dans le feu de cette audace, nous avons sans aucun doute manqué de prudence car notre savoir produit aussi un immense pouvoir - et, comme nous l’avons vu, il faut apprendre à nous défier de notre propre pouvoir. Avec l’apparition de la technologie, savoir et action technique sont immédiatement liés, et nous sommes arrivés à un tel niveau de savoir que notre action a changé de nature. Le philosophe Hans Jonas a écrit un appel inédit à la prudence, avec un livre décisif intitulé Le Principe responsabilité (1979), qui a largement inspiré la formulation du « principe de précaution » : il met en garde contre le danger que représente une trop grande confiance dans le savoir. Bien sûr, il est bon de poursuivre les progrès de la science pour permettre une vie moins souffrante, plus heureuse ; mais cela ne doit s’accomplir ni au détriment de l’humanité future, des générations qui viennent, ni surtout en menaçant l’humanité en nous-mêmes. Les manipulations génétiques déjà possibles, comme les promesses plus lointaines du transhumanisme, devraient susciter une prudence infiniment plus grande ! A cela, un principe de précaution formaliste et tatillon ne peut suffire : il faut répondre à l’augmentation des technologies par un accroissement moral, par un appel à plus de prudence, au sens le plus fort de la vertu qu’elle représente, comme une exigence renouvelée pour chacune de nos consciences.
 
La prudence est-elle innée ou s’acquiert-elle ? Quelle voie conseillez-vous pour apprendre la prudence ?
Comme toute vertu, la prudence s’acquiert, ou plutôt, elle se conquiert, par un long effort sur soi-même. On l’aura compris, cela suppose d’apprendre le sens de la lucidité pour ne pas se laisser endormir par la facilité ni séduire par la démesure. Au Sapere aude de Kant, la prudence répond en ajoutant cette mystérieuse devise de Spinoza : « Caute », « Méfie-toi ! » Non pas d’abord des autres, du monde, de l’avenir - non, défie-toi de toi-même, de ton orgueil, de ta paresse. Cet effort pour acquérir la prudence, aucune philosophie ne l’aura pratiquée avec autant de rigueur que le stoïcisme, qui voulait précisément nous apprendre à discerner toujours le bon et le juste. Si nous peinons à agir de façon juste, et à trouver dans ce monde notre bien et celui des autres, il ne faut pas en faire le reproche aux autres, ni au monde : à la fin, c’est toujours notre propre aveuglement, et lui seul, qui peut nous perdre. Celui qui veut être heureux, écrit Epictète dans le Manuel, il lui faut être prudent, c’est-à-dire apprendre à rester « en garde contre lui-même comme contre son plus dangereux ennemi. » Alors le monde devient le lieu pour faire le bien, et le goûter, en étant fort de toutes les faiblesses que l’on aura su se connaître.

Le Figaro Magazine, 8 juillet 2016

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