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BRAGUE  Remi

BRAGUE Remi

Né le 8 septembre 1947
Marié – 4 enfants

Membre de l'Institut
Professeur émérite de philosophie à la Sorbonne et à l'Université de Munich
Spécialiste de la philosophie grecque et de la philosophie médiévale arabe et juive.

École Normale Supérieure (rue ULM) (1967)
Agrégé de Philosophie (1971)
Docteur de 3e cycle (1976)
Etudes d'hébreu médiéval à l'EPHE Ve section
     (séminaire de M. C. Touati) (1982-1986 - 1990-1991)
Docteur ès-Lettres (État) (1986)
Études d'arabe littéral à l'INALCO (1985-1987)




Professor für Religionswissenschaft unter besonderer
     Berücksichtigung der europäischen Religionsgeschichte
     und der christlichen Weltanschauung (Guardini-Lehrstuhl)
     Ludwig-Maximilians-Universität – München (2002)

John Findlay Visiting Professor, Department of Philosophy
     Boston University (1995) (2001)

Professeur remplaçant à l'Université de Lausanne
     Département de Philosophie (1989-2000)

Professeur à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I) (depuis 1990)
Professeur à l'Université de Bourgogne (Dijon) (1988-1990)
Boursier de la Fondation Alexander V. Humboldt
     Thomas Institut, Université de Cologne (1987-1988)

Visiting Associate Professor, Department of Philosophy
     Pennsylvania State University (1979-1980)

Chercheur au CNRS (1976-1988)
Professeur de philosophie en classes terminales (1972-1976)


Ouvrages
Le Restant Supplément aux commentaires du Ménon de Platon (1978) - Du temps chez Platon et Aristote - Quatre études (1982) traduit en  portugais - Aristote et la question du monde Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie (1998) - Europe, la voie romaine (1992) traduit en catalan, allemand, tchèque, hongrois, espagnol, russe, turc, italien, lithuanien, anglais, roumain, slovène, grec, bulgare - Vaterland Europa, Europäische und nationale Identität im Konflikt (1977) Passagen Verlag - avec P. Koslowski – Vienne - La Sagessedu monde - Histoire de l'expérience humaine de l'univers (1999) traduit en portugais, anglais, allemand, italien, lithuanien, chinois - El passat per endavant [recueil inédit en français] (2001) traduction catalane par J. Galí y Herrera – Barcelone - Introduction au monde grec - Études d’histoire de la philosophie (2005) traduit en portugais - La Loi de Dieu - Histoire philosophique d’une alliance (2005) traduit en anglais, portugais, italien - Au moyen du Moyen Age Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme, islam (2006) traduit en anglais, portugais, italien -  Image vagabonde  Essai sur l’imaginaire baudelairien (2008) - Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres Paris, Flammarion, 2008, 256p. ; (Champs), (2009) traduit en italien, anglais, tchèque, espagnol - Les Ancres dans le ciel L’infrastructure métaphysique (2011) et (2013) traduit en catalan, italien, brésilien, anglais - Le Propre de l’homme Sur une légitimité menacée (2013) traduit en espagnol, anglais - Modérément moderne (2014) traduit en anglais, espagnol - Le Règne de l’homme Genèse et échec du projet moderne (2015) traduit en espagnol - Dove va la storia ? Dilemmi e speranze [entretien inédit en français], a cura di G. Brotti, Bergame, La Scuola, 2015, 141p. - Où va l'histoire ? (2016) -

Traductions
De l’allemand et de l’anglais : Leo Strauss, Maïmonide - Essais recueillis et traduits (1988)
De l'arabe : Maïmonide, Traité de logique (1996)
De l'anglais et de l'hébreu : Shlomo Pinès, La Liberté de philosopher - De Maïmonide à Spinoza (1997)
De l'hébreu et de l'arabe : Thémistius, Paraphrase de la Métaphysique d'Aristote (1999)
De l'arabe : Maïmonide, Traité d'éthique (2001)
De l’arabe : Razi, La Médecine spirituelle (2003)

Environ 120 articles et contributions à des ouvrages collectifs

Directions d’ouvrages collectifs
avec J.-F. Courtine
     Herméneutique et ontologie
     Mélanges en l'honneur de P. Aubenque
     à l'occasion de son 60e anniversaire (1990)
Saint Bernard et la Philosophie (1993)
avec T. Schabert
     Die Macht des Wortes, ERANOS – Munich (1996)

Éditions
P. Kraus, Alchemie, Ketzerei, Apokryphen im frühen Islam
     Gesammelte Aufsätze (1994)
I. Goldziher, Sur l’islam - Origines de la théologie musulmane (2003)

Distinctions
Prix Reinach de l'Association des Études Grecques (1988)
Médaille de bronze du CNRS (1988)
Prix Grammaticakis-Neumann de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (1988)
Prix Alexandre Papadhópoulos  de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (1999)
Prix Lucien Dupont  de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (2005)

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La parabole du bon Samaritain

Publié dans Au delà
"Non, la parabole du bon Samaritain ne s'applique pas aux États !"
 
Réagissant aux propos du Pape sur les migrants, le philosophe revient sur le dilemme des chrétiens face à l'immigration. Ceux-ci sont déchirés entre le devoir de charité universelle et l'attachement à l'État-nation.
 
Le Figaro Magazine : Le pape François milite pour un accueil massif de migrants, affirmant qu'il faut "faire passer la sécurité personnelle [des migrants] avant la sécurité nationale", et appelant à un accueil beaucoup plus large des migrants. Que vous inspirent ces propos ?
Rémi BRAGUE : "Accueillir" est un mot bien vague. Il dissimule mille difficultés très concrètes. Sauver des naufragés de la noyade est bien, mais ce n'est qu'un début. Encore faut-il se demander ce qui les a poussés à s'embarquer. Là-dessus, le pape dit beaucoup de choses sensées, par exemple que l'Occident a contribué à déstabiliser le Moyen-Orient. Ou que les migrants voient l'Europe comme un paradis qu'elle n'est pas. Ou que les passeurs qui leur font miroiter l'Eldorado s'enrichissent sur leur dos, etc. Il y a aussi des problèmes très pratiques : les nouveaux venus peuvent-ils être assimilés ? Ou au moins intégrés sans créer des ghettos où ils vivraient selon d'autres lois que celles des pays d'accueil ? Un exemple, qui m'a été donné récemment par une amie allemande qui s'occupe de former les immigrés et de leur trouver du travail : ceux qui ont été scolarisés dans leur pays parlent assez vite nos langues.
Les autres ont du mal à fixer leur attention et ne comprennent pas l'intérêt d'apprendre. Ne seront-ils pas presque forcés de se replier sur leur communauté d'origine ? À l'extrême opposé, s'il s'agit d'importer des personnes qualifiées, médecins, ingénieurs, etc., avons-nous le droit de priver leur pays d'origine de compétences précieuses qui leur permettraient de se développer, ce qui, de plus, diminuerait l'envie d'émigrer ?
La sécurité personnelle prime effectivement toutes les autres considérations. La garantir est le premier devoir de l'État. Mais cette sécurité concerne aussi bien les migrants que les populations déjà là. L'État a le devoir de faire en sorte que le respect soit réciproque. Il doit par exemple empêcher que les migrants se conduisent, comme on dit, "comme en pays conquis", qu'ils importent en Europe les conflits qui les opposaient entre eux. La sécurité nationale et celle des personnes, loin de s'opposer, vont ensemble ; la première est même la condition de la seconde.
 
Est-ce qu'il vous semble que le pape François est en rupture avec ses prédécesseurs, notamment Benoît XVI ?
Du temps de Benoît XVI, le problème ne se posait pas encore avec une telle acuité, et je ne sais pas s'il aurait jugé bon de se prononcer, encore moins ce qu'il aurait dit. D'une manière générale, la différence de formation et de style est suffisamment criante. Ce qu'il en est du fond est une autre histoire.
 
Avez-vous le sentiment que le pape ne comprend pas l'angoisse identitaire des Européens ?
Ce qui est sûr, c'est qu'il a une sensibilité de Latino-Américain, ce qui ne l'aide guère à comprendre les Européens. Dans son Argentine natale, l'immigration concernait avant tout des Italiens, à la religion identique et à la langue proche de celle des Espagnols qui étaient déjà là. Dans le cas qui nous occupe ici, c'est tout le contraire.
 
Face à l'immigration, les catholiques sont souvent pris dans un dilemme entre l'exigence de charité et l'attachement à l'État-nation. Comment articuler l'universalisme chrétien et l'existence de frontières ? L'État-nation a-t-il une justification théologique ?
Est-il besoin de mobiliser la grosse artillerie théologique pour parler de toutes ces choses ? La philosophie n'y suffit-elle pas ? Ou même le simple bon sens ? L'État-nation est une forme de vie politique parmi d'autres dans l'histoire comme la tribu, la cité ou l'empire. Elle n'a pas les promesses de la vie éternelle, mais elle est la nôtre depuis la fin du Moyen Age, elle a fait ses preuves et je vois mal les autres ressusciter. Les frontières sont une bonne chose. Je ne puis vivre en paix avec mon voisin que si je sais où s'arrête mon jardin et où commence le sien. Cela dit, elles ne séparent que des entités politiques et juridiques. Elles n'arrêtent rien de ce qui relève de l'esprit et qui est "d'un autre ordre": langue, culture, science, religion. L'universalisme, à savoir l'idée que tout homme, en deçà des différences de sexe, de statut social et de religion, est "mon prochain" et possède donc une valeur intrinsèque, est en effet une idée esquissée dans le stoïcisme et épanouie dans le christianisme. Elle ne va nullement de soi. Ainsi, au XIIe siècle, Maïmonide dit encore que porter secours à un païen qui se noie est interdit.
 
Faut-il appliquer ici la parabole du "bon Samaritain" ?
Il ne faut pas lire les paraboles naïvement. Elles ne nous disent pas ce que nous devrions faire, mais ce que Dieu fait pour nous. Dieu y est représenté sous la figure d'un roi, d'un père, d'un propriétaire, etc. Elles s'adressent à chacun de nous, personnellement. La question à poser est : quel personnage me représente, moi ? Quelle est ma place dans cette histoire ? Sans quoi, nous lisons bêtement des textes très subtils, et n'y voyons que du feu. Exemple : celle où le maître de la vigne verse le même salaire à ceux qui ont trimé toute la journée sous le soleil brûlant et aux derniers venus. Si nous regardons cette histoire du dehors, nous allons crier à l'injustice. Sans voir qu'elle est justement faite pour nous choquer et forcer à réfléchir. Et nous faire comprendre que les ouvriers de la onzième heure, mais c'est nous ! Par exemple nous, chrétiens, qui avons bénéficié de la grâce de l'Évangile sans la mériter, alors que le peuple de la Bible a dû subir les Égyptiens, les Amalécites, les Philistins, les Assyriens, etc.
Ceux-ci lui ont infligé des massacres bien réels, alors que ceux qu'Israël aurait perpétrés sur les Cananéens sont de pure imagination. Dans la parabole du bon Samaritain, nous ne sommes pas le Samaritain. Présenter celui-ci comme le héros positif, comme le sauveteur, voire comme le sauveur, c'était une audace fantastique en milieu juif où l'on haïssait les Samaritains comme des impurs. S'imaginer que nous pourrions nous identifier au Samaritain et donc jouer le rôle de Dieu, c'est quand même un peu culotté ! En fait, nous sommes le blessé laissé pour mort. Dieu est descendu nous ramasser alors que nous étions en piteux état.
 
Cette parabole doit-elle s'appliquer aux États ?
Une parabole s'adresse à "moi". Elle m'invite à réfléchir sur ma propre personne singulière, ce qu'elle est, ce qu'elle doit faire. Un État n'est pas une personne. Or, il y a des choses qui ne sont à la portée que des seules personnes. Par exemple, pardonner les offenses. Un État non seulement n'a pas la capacité de le faire, mais il n'en a pas le droit. Il a au contraire le devoir de punir et de ne laisser courir aucun coupable. En l'occurrence, c'est aux personnes, regroupées en associations, de s'occuper des malheureux. L'État doit se borner à donner un cadre juridique qui protège leurs initiatives. Cela peut aller jusqu'à les limiter si une présence trop nombreuse et mal préparée de nouveaux venus met en danger le pays d'accueil.
Paru dans Le Figaro Magazine (Eugénie Bastié), 1er septembre 2017

Du pardon chrétien

Publié dans Au delà
Du pardon chrétien
 
Entretien conduit par Alexandre Devecchio
Revenant sur les obsèques du père Hamel qui ont pris la forme d'un appel à la paix, le philosophe décrypte les ressorts du pardon chrétien.
 
FIGAROVOX. - Les obsèques du père Hamel ont pris la forme d'un appel à la paix, au pardon, à la prière pour les assassins. Que cela vous inspire-t-il ?
Qu'aurait-on pu faire d'autre ? Appeler à la vengeance ? Montrer la chemise ensanglantée, comme dans Colomba ? Promener le cercueil en hurlant qu'on allait rendre au centuple ? Ce n'est pas vraiment le genre des obsèques chrétiennes.
Prier pour les assassins ne veut pas dire qu'on souhaite que d'autres fassent de même, ni qu'on les soustrait à la justice des hommes. Cela veut dire qu'on croit qu'ils ont, ou auraient eu, la possibilité de changer.
Il en est ici un peu comme du sacrement de la confession ou pénitence, que l'on appelle maintenant "réconciliation". Recevoir l'absolution pour les péchés que j'ai avoués à un prêtre ne me dispense en rien de demander pardon à ceux à qui j'ai fait tort, de réparer ce qui peut l'être, et éventuellement de purger la peine que les tribunaux humains m'infligeront. Le prêtre qui recueillerait la confession d'un criminel aurait même le devoir, non certes de le dénoncer, mais de l'encourager à se constituer prisonnier s'il a échappé à la justice.
 
Ce pardon peut-il être accordé par quelqu'un d'autre que le père Hamel ou Dieu lui-même ?
La difficulté du pardon est que l'on ne peut pas l'accorder à qui ne le demande pas, voire à qui se vante d'avoir agi comme il l'a fait. On peut certes dire à l'autre qu'on est prêt à lui pardonner, s'il le demande. Cette demande n'est pas un signe d'humiliation, elle montre simplement que l'on est prêt à accepter d'être pardonné. Ce n'est donc pas une condition, encore moins un "donnant, donnant". Mais c'est toujours un risque à prendre. Car qui sait s'il acceptera de me pardonner ?
Demander pardon n'est de toute façon jamais commode, et en un premier temps c'est même très désagréable. Surmonter ce désagrément initial demande une éducation que tous n'ont pas eu la chance de recevoir. Je n'ai pas à me prononcer sur les autres traditions culturelles, mais je constate, pour rester entre des gens dont la famille est française depuis longtemps, que, là où le christianisme s'est effacé, on a du mal à dépasser le niveau du : "c'est sa faute, c'est lui qui a commencé, moi je n'ai rien fait…"
 
Quant à proposer le pardon, la victime seule pourrait le faire en rigueur. Quand elle est morte, problème… Qui peut légitimement parler en son nom ?
Dire à quelqu'un qui ne le demande pas qu'on lui pardonne ne fait que le vexer, car de son côté, il n'a aucune conscience d'avoir mal fait. C'est d'ailleurs un peu effrayant. J'ai regardé il y a quelque temps déjà un reportage de la télévision allemande sur ces retraités, anciens haut-gradés de la Stasi, qui terminent leur vie avec des retraites confortables. Pas trace d'un remords chez eux… Et lorsque l'Église polonaise, peu après la chute des régimes léninistes du prétendu "bloc de l'Est", a dit qu'elle pardonnait aux responsables du Parti qui avait écrasé, pillé et souillé leur pays, ceux-ci ont protesté : ils n'avaient que faire d'un pardon, puisqu'ils n'avaient rien à se reprocher, bien au contraire…
Quant à Dieu, à vrai dire, il y a longtemps qu'il a pardonné à l'humanité en bloc, et pour toujours, par le sacrifice du Christ sur la croix. Il me faut ici corriger une erreur répandue. La question n'est jamais de savoir si Dieu a pardonné à tel ou tel pécheur ou s'il va lui pardonner, à commencer par ce pécheur que nous connaissons très bien, à savoir nous-mêmes. On se souvient des mots d'Henri Heine sur son lit de mort. Il entendit qu'on chuchotait : "Oh ! Dieu lui pardonnera certainement…" A quoi il répondit : "Bien sûr qu'Il me pardonnera ! C'est son métier…" Je n'ai aucune idée de l'esprit dans lequel Heine parlait, et je parierais quant à moi sur l'ironie amère. Reste que le mot est profondément vrai : pardonner, le Dieu des Chrétiens, qui est l'amour même, ne sait faire que cela. Il ne veut que nous pardonner. Dans la parabole dite du "fils prodigue", si le père voit son enfant revenir, c'est qu'il le guettait de loin (Luc, 15, 20). Une question demeure cependant, et elle est terrible : puisque la balle est dans notre camp, c'est à nous de savoir si nous allons accepter d'être pardonnés ou si nous allons préférer rester enkystés dans notre "c'est pas moi, c'est l'autre !"
 
Que signifie le pardon dans une perspective chrétienne ?
Vaste question. La miséricorde chrétienne est souvent mal comprise. Elle n'est pas une simple façon d'effacer une tache en passant l'éponge, en faisant comme si rien ne s'était passé, comme on dit poliment à qui nous marche sur les pieds : "ce n'est rien" ou "nix passiert".
Dieu, tel que les Chrétiens le voient, prend très au sérieux la liberté humaine. Ils ont de la faute une conception particulière. Ils n'y voient pas uniquement une transgression de la loi morale, ils ne la comprennent pas comme un alourdissement du karma, une chute dans la matière, un obstacle sur la voie du progrès, ou je ne sais trop quoi encore. Ce qu'ils appellent le "péché" est avant tout une blessure que notre liberté s'inflige à elle-même quand elle choisit le mal, une blessure qui la paralyse. Tant que je ne reconnais pas mes torts, ou mon mensonge, je ne peux avoir qu'une relation faussée avec l'autre et n'être que divisé en moi-même. Par exemple, si je mens, je vais m'obliger à mentir encore pour couvrir mon premier mensonge, et ainsi de suite, tout en connaissant très bien la vérité. Si j'accuse quelqu'un en sachant que c'est à tort, je ne pourrai m'en tirer qu'en continuant à l'accuser contre toute évidence. Je rentre dans un piège qui se referme sur moi.
Je ne me retrouve pas seulement sali, mais, ce qui est mille fois pire, je perds jusqu'au pouvoir de vouloir mon propre bien et celui des autres, de vraiment vouloir le vrai bien, de toute ma volonté et pas seulement par un vœu pieux. Éventuellement, empoisonné de culpabilité, je perds courage, je me laisse persuader que je n'arriverai jamais à ce bien dont j'ai pourtant une idée, et dont je souhaiterais qu'il se réalise.
 
C'est là que le christianisme situe le rôle de Satan. Même quand on a dépassé la représentation naïve d'un être rouge et cornu, on le voit trop souvent comme un adversaire de Dieu, une sorte de Prométhée (d'ailleurs lui-même mal compris par rapport au héros d'Eschyle). Satan est, comme le dit la Bible, et c'est le sens de son nom, "l'Accusateur". Il essaie de nous persuader que nous ne valons pas la peine que Dieu s'intéresse à nous, et donc, qu'il ne sert à rien d'essayer de nous améliorer. On ne cède pas à Satan par excès d'ambition, mais bien au contraire par manque d'ambition.
Faute de rechercher le vrai bien, la communion des personnes dans l'amour et le respect mutuel, nous nous tournons vers de faux biens — richesse, pouvoir, etc. — qui ne mènent qu'à une solitude mortelle. Quand Paul dit que "le salaire du péché, c'est la mort" (Romains, 6, 23), il ne pense pas à une punition qui viendrait du dehors, mais à une conséquence logique.
 
La liberté est pour ainsi dire l'organe qui permet d'entrer en contact avec Dieu, qui est Lui-même liberté absolue. Comme le péché entrave cet organe, on dit que le péché "offense" Dieu. Cela ne veut évidemment pas dire qu'on Lui ferait bobo. Il serait mieux de dire que le péché "offusque" Dieu, au sens originel de ce mot : il nous le rend obscur, il répand le brouillard entre nous et Dieu. Nous ne voyons plus alors de Lui qu'une caricature : le flic céleste, le père fouettard, vieux souvenir de nursery. Du coup, le péché nous entraîne vers le refus de Dieu.
 
Dieu, qui ne rompt jamais avec nous, prend acte de notre refus et le respecte. Il ne s'est donc pas contenté d' "oublier tout cela". Il a cherché à aider notre liberté à se retourner de l'intérieur, pour la rendre à nouveau capable de vouloir le bien. A cette fin, il lui a fallu monter un dispositif subtil : toute une histoire, une suite d'alliances, le peuple juif qu'il choisit comme témoin et au sein duquel, selon les Chrétiens, il est allé jusqu'à s'incarner, à mourir et à ressusciter. Pour eux, l'alliance s'est à la fois concentrée dans la personne du Christ où nature humaine et nature divine s'allient en une unique personne, et étendue à l'universel, à toute personne humaine.
Aux grands maux les grands remèdes : mettre en œuvre ce dispositif complexe, que les théologiens appellent "économie du salut" est autrement plus délicat que simplement effacer l'ardoise. Mais le respect de la liberté humaine était à ce prix.
 
Ce pardon a été complaisamment relayé par les médias et les politiques. Y-a-t-il un risque de confusion entre la morale chrétienne personnelle et les nécessités de la politique ?
Regardez la façon dont certains journalistes ont interprété le rite d'aspersion de l'église de Saint-Étienne du Rouvray comme une purification, en oubliant la demande de pardon ; on a donc crié à la superstition, au mépris de ce que l'évêque avait pourtant expliqué très clairement. Quant aux politiques, la récupération des affects des braves gens à des fins électorales est un peu leur fond de commerce.
Le risque de confusion dont vous parlez existe. Le Christ nous demande de tendre l'autre joue si on nous gifle. Mais il ne nous demande pas de laisser gifler notre prochain, et encore moins de laisser courir, impunis, ceux qui ont la ferme intention de gifler le plus de gens possible — et encore, s'il ne s'agissait que de les gifler…
 
Le plus ignoble est de prêcher à son prochain de se laisser voler, violer ou tuer alors qu'on est soi-même à l'abri. Un libanais m'a raconté qu'au moment de la guerre civile dans son pays dans les années 70, un ministre français était allé recommander aux Maronites la résignation chrétienne. Il a ajouté qu'il rêvait de venir en France pour cracher sur la tombe du personnage en question… Pas très gentil, certes, mais compréhensible.
Pour certains fidèles, ce pardon intervient trop tôt. Peut-on reprocher à l'Église d'être faible ?
Trop tôt ? Mais quand aurait-il été opportun de prêcher le pardon ? A partir de quand le crime se serait-il "tassé" ? Le Christ a demandé à son Père de pardonner à ses bourreaux alors qu'il pendait à la croix.
 
Faible ? Mais demander à Dieu de pardonner à ceux qui ont mal agi n'exclut pas que l'on combatte ceux qui se préparent à recommencer. Cependant, ce combat n'est pas le rôle de l'Église. Celle-ci est forte moralement, mais faible matériellement. Il faut une grande force morale pour pardonner au lieu de se laisser aller à la haine ou au ressentiment. En revanche, l'Église n'a pas ces "divisions blindées" dont Staline demandait de combien le Pape en disposait. La prévention et la répression du crime sont la tâche de la police, de l'armée, de l'école. L'Église peut tout au plus bénir les armes des soldats et les craies des instituteurs qui le lui demanderaient, sans bien entendu les autoriser pour autant à en faire n'importe quel usage…
 
Le discours moral ou l'édification par l'exemple peuvent-ils fonctionner contre l'islamisme ?
L'exemple de la sainteté peut toucher certains individus, les faire réfléchir, voire carrément les convertir. On connaît des cas de ce genre.
Quant à compter là-dessus comme une méthode infaillible et susceptible de remplacer toutes les autres, c'était un peu ce que s'imaginait Tolstoï qui, évidemment, avait affaire à d'autres formes de violence. Bien que, pendant les guerres balkaniques de la fin des années 70 du XIXe siècle, des horreurs analogues à celles que nous connaissons n'avaient pas manqué… Tolstoï croyait s'inspirer de l'Évangile. Un Évangile bien à lui d'ailleurs, dont il expurgeait pas mal de choses, comme tous les hérétiques l'ont fait avant lui, Marcion en tête.
 
La non-violence est ce que Gandhi a eu le courage de mettre en pratique, en s'inspirant d'ailleurs plus du romancier russe que de la pensée indienne. Le Mahatma a eu la chance d'avoir en face de lui les Anglais. Ceux-ci ne défendaient que leurs intérêts économiques et politiques, avec d'ailleurs ni plus ni moins de scrupules que toutes les autres nations. Ils ne disposaient pas d'une idéologie capable de justifier le meurtre en expliquant que cela purifiait la race, faisait avancer vers la société sans classes, ou obéissait aux commandements explicites de Dieu. Un procédé de légitimation analogue avait pu marcher quand, au XIXe siècle, on justifiait la colonisation par la "mission civilisatrice" des peuples européens ; mais à la fin des années 40, personne en Angleterre n'y croyait plus guère. Un Gandhi juif aurait-il eu autant de succès avec Hitler, ou un Gandhi ukrainien avec Staline ?
 
Quant au discours moral, il ne prend que sur qui veut bien l'entendre. Et il fait rire quand il vient de gens qui, devant les micros, se gargarisent de "valeurs" dont, d'une part, ils ne fournissent jamais une définition un peu solide et dont, d'autre part, ils n'ont cure dans leur vie privée. Là, on est plutôt dans le contre-témoignage.
 
Est-ce finalement une nouvelle illustration de notre volonté de penser l'islam sur le modèle chrétien ?
Nous sommes tous tombés dans une marmite chrétienne quand nous étions petits. Cela vaut du pratiquant le plus pieux comme du bouffeur de curés le plus enragé. En conséquence, il nous est effectivement très difficile de penser l'islam sans plaquer sur lui des idées d'origine chrétienne, à commencer par notre idée de ce que doit être une religion. Mais nous n'avons aucunement la volonté d'agir ainsi. Nous le faisons sans nous en rendre compte.
Il y a là un phénomène partout répandu. Car la symétrique est vraie : les musulmans ont du mal à comprendre le christianisme sans le voir à partir de l'islam. Ils le verront alors comme une sorte d'islam encore incomplet. Ainsi Muhammad Abdou, le théologien réformateur égyptien de la fin du XIXe siècle, qui se félicitait de ce que certains Protestants — il pensait sans doute aux Unitariens — renonçaient au dogme de la Trinité divine, mais sans encore reconnaître Mahomet comme l'Envoyé de Dieu. Ou alors, selon une théorie plus ancienne, ils verront dans le christianisme une trahison par rapport à un islam censé inné à tout homme, qui aurait été la religion d'Abraham (Coran, II, 135 ; III, 67), voire celle de l'humanité entière dès avant la création du monde (Coran, VII, 172).
 
Prendre conscience de ces schémas est déjà un premier pas vers une compréhension plus sobre des faits et des doctrines.
En l'occurrence, l'idée de miséricorde et donc de pardon est l'une de ces nombreuses notions qui, derrière le même mot, n'ont pas la même signification. Dieu, tel que le voient les Chrétiens, déteste le péché qui défigure Sa créature, mais Il aime les pécheurs qu'Il veut délivrer de leurs péchés : "le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs" (Romains, 5, 8). Le Dieu du Coran aime ceux qui se soumettent à Lui et hait ceux qui ne croient pas en Lui (Coran, XL, 10). Avant de parler de miséricorde, demandons-nous envers qui Dieu en fait preuve. Ne faisons pas d'amalgame entre les Dieux.

Paru sur Figarovox, le 8 octobre 2016

Où va l'histoire ?

Publié dans A tout un chacun




A travers une série d'interviews, R. Brague jette un regard sur le sentiment ambiant de lassitude et de scepticisme à l'égard de l'histoire humaine, en associant des considérations philosophiques à des questions d'actualité comme la coexistence entre les grandes religions, la possibilité du dialogue avec l'islam, la vocation de l'Europe, les biotechnologies, la fin de l'homme, ... etc.

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