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BRAGUE  Remi

BRAGUE Remi

Né le 8 septembre 1947
Marié – 4 enfants

Membre de l'Institut
Professeur émérite de philosophie à la Sorbonne et à l'Université de Munich
Spécialiste de la philosophie grecque et de la philosophie médiévale arabe et juive.

École Normale Supérieure (rue ULM) (1967)
Agrégé de Philosophie (1971)
Docteur de 3e cycle (1976)
Etudes d'hébreu médiéval à l'EPHE Ve section
     (séminaire de M. C. Touati) (1982-1986 - 1990-1991)
Docteur ès-Lettres (État) (1986)
Études d'arabe littéral à l'INALCO (1985-1987)




Professor für Religionswissenschaft unter besonderer
     Berücksichtigung der europäischen Religionsgeschichte
     und der christlichen Weltanschauung (Guardini-Lehrstuhl)
     Ludwig-Maximilians-Universität – München (2002)

John Findlay Visiting Professor, Department of Philosophy
     Boston University (1995) (2001)

Professeur remplaçant à l'Université de Lausanne
     Département de Philosophie (1989-2000)

Professeur à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I) (depuis 1990)
Professeur à l'Université de Bourgogne (Dijon) (1988-1990)
Boursier de la Fondation Alexander V. Humboldt
     Thomas Institut, Université de Cologne (1987-1988)

Visiting Associate Professor, Department of Philosophy
     Pennsylvania State University (1979-1980)

Chercheur au CNRS (1976-1988)
Professeur de philosophie en classes terminales (1972-1976)


Ouvrages
Le Restant Supplément aux commentaires du Ménon de Platon (1978) - Du temps chez Platon et Aristote - Quatre études (1982) traduit en  portugais - Aristote et la question du monde Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie (1998) - Europe, la voie romaine (1992) traduit en catalan, allemand, tchèque, hongrois, espagnol, russe, turc, italien, lithuanien, anglais, roumain, slovène, grec, bulgare - Vaterland Europa, Europäische und nationale Identität im Konflikt (1977) Passagen Verlag - avec P. Koslowski – Vienne - La Sagessedu monde - Histoire de l'expérience humaine de l'univers (1999) traduit en portugais, anglais, allemand, italien, lithuanien, chinois - El passat per endavant [recueil inédit en français] (2001) traduction catalane par J. Galí y Herrera – Barcelone - Introduction au monde grec - Études d’histoire de la philosophie (2005) traduit en portugais - La Loi de Dieu - Histoire philosophique d’une alliance (2005) traduit en anglais, portugais, italien - Au moyen du Moyen Age Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme, islam (2006) traduit en anglais, portugais, italien -  Image vagabonde  Essai sur l’imaginaire baudelairien (2008) - Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres Paris, Flammarion, 2008, 256p. ; (Champs), (2009) traduit en italien, anglais, tchèque, espagnol - Les Ancres dans le ciel L’infrastructure métaphysique (2011) et (2013) traduit en catalan, italien, brésilien, anglais - Le Propre de l’homme Sur une légitimité menacée (2013) traduit en espagnol, anglais - Modérément moderne (2014) traduit en anglais, espagnol - Le Règne de l’homme Genèse et échec du projet moderne (2015) traduit en espagnol - Dove va la storia ? Dilemmi e speranze [entretien inédit en français], a cura di G. Brotti, Bergame, La Scuola, 2015, 141p. - Où va l'histoire ? (2016) -

Traductions
De l’allemand et de l’anglais : Leo Strauss, Maïmonide - Essais recueillis et traduits (1988)
De l'arabe : Maïmonide, Traité de logique (1996)
De l'anglais et de l'hébreu : Shlomo Pinès, La Liberté de philosopher - De Maïmonide à Spinoza (1997)
De l'hébreu et de l'arabe : Thémistius, Paraphrase de la Métaphysique d'Aristote (1999)
De l'arabe : Maïmonide, Traité d'éthique (2001)
De l’arabe : Razi, La Médecine spirituelle (2003)

Environ 120 articles et contributions à des ouvrages collectifs

Directions d’ouvrages collectifs
avec J.-F. Courtine
     Herméneutique et ontologie
     Mélanges en l'honneur de P. Aubenque
     à l'occasion de son 60e anniversaire (1990)
Saint Bernard et la Philosophie (1993)
avec T. Schabert
     Die Macht des Wortes, ERANOS – Munich (1996)

Éditions
P. Kraus, Alchemie, Ketzerei, Apokryphen im frühen Islam
     Gesammelte Aufsätze (1994)
I. Goldziher, Sur l’islam - Origines de la théologie musulmane (2003)

Distinctions
Prix Reinach de l'Association des Études Grecques (1988)
Médaille de bronze du CNRS (1988)
Prix Grammaticakis-Neumann de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (1988)
Prix Alexandre Papadhópoulos  de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (1999)
Prix Lucien Dupont  de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (2005)

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Les religions et la violence

Publié dans A tout un chacun
Les religions et la violence : ne pas renvoyer dos à dos islam et christianisme
 
Les déclarations publiques du pape François suscitent toujours l'intérêt. L'entretien accordé par le Souverain Pontife à deux journalistes de La Croix, publié dans ledit quotidien le 17 mai, contient ainsi une quantité de choses excellentes, et même réjouissantes. Par exemple, sa conception du rôle que le christianisme pourrait et devrait jouer envers les cultures, dont l'européenne, ou encore ses réflexions sur les causes de la crise migratoire et son traitement possible, enfin son amusante dénonciation du cléricalisme. Il y a là-dedans de quoi provoquer une réflexion approfondie, et l'on souhaite que nos décideurs en prennent de la graine.
D'autres points sont affaire de goût, et le mien ne coïncide pas toujours avec celui du Pape. Ainsi, nommer sur le même plan Maurice Blondel et Jean Guitton, et plus encore les deux jésuites Henri de Lubac et Michel de Certeau, me fait personnellement un peu sourire. Mais rien ne prouve que ce soit mon goût qui soit le bon…
 
En revanche, un passage suscite en moi une perplexité certaine, et c'est celui sur l'islam. Là aussi, il contient d'ailleurs de très bonnes choses, par exemple sur l'imprudence arrogante avec laquelle l'Occident a essayé d'imposer son régime politique à des régions mal préparées. Il est juste aussi de dire que la coexistence entre chrétiens et musulmans est possible, même si les exemples de l'Argentine, avec son 1,5 % de musulmans, et surtout du Liban, doivent être pris avec prudence. Tant qu'il s'agit de faire vivre ensemble des personnes, qu'il est déjà maladroit de réduire à leur seule affiliation religieuse, on a le droit d'espérer et le devoir d'agir en ce sens.
L'entreprise devient plus difficile là où l'on compare non plus des personnes, mais des systèmes religieux considérés dans leurs documents normatifs. De ce point de vue, un passage des propos du pape François attire l'œil : "L'idée de conquête est inhérente à l'âme de l'islam, il est vrai. Mais on pourrait interpréter avec la même idée de conquête la fin de l'Évangile de Matthieu, où Jésus envoie ses disciples dans toutes les nations." Voici le passage évoqué : "Allez donc, faites des disciples (“mathèteuein”, en grec) de toutes les nations, baptisant les gens (…), leur enseignant (“didaskein”) à observer tout ce que je vous ai commandé (Matthieu, 28, 19)."
On peut appeler "conquête" la tâche de prêcher, d'enseigner et de baptiser. Il s'agit bien d'une mission universelle, proposant la foi à tout homme, à la différence de religions nationales comme le shintô. Le christianisme ressemble par-là à l'islam, dont le prophète a été envoyé "aux rouges comme aux noirs". Mais son but est la conversion des cœurs, par enseignement, non la prise du pouvoir. Les tentatives d'imposer la foi par la force, comme Charlemagne avec les Saxons, sont de monstrueuses perversions, moins interprétation que pur et simple contresens.
 
Le Coran ne contient pas d'équivalent de l'envoi en mission des disciples. Il se peut que les exhortations à tuer qu'on y lit n'aient qu'une portée circonstancielle, et l'on ignore les causes de l'expansion arabe du VIIe siècle. Reste que le mot de conquête n'est plus alors une métaphore et prend un sens plus concret, carrément militaire. Les deux recueils les plus autorisés (sahīh) attribuent à Mahomet cette déclaration (hadith), constamment citée depuis : "J'ai reçu l'ordre de combattre (qātala) les gens (nās) jusqu'à ce qu'ils attestent “Il n'y a de dieu qu'Allah et Muhammad est l'envoyé d'Allah”, accomplissent la prière et versent l'aumône (zakāt). S'ils le font, leur sang et leurs biens sont à l'abri de moi, sauf selon le droit de l'islam (bi-haqqi 'l-islām), et leur compte revient à Allah (hisābu-hum ‘alā ‘Llah) (Bukhari, Foi, 17 (25) ; Muslim, Foi, 8, [124] 32-[129] 36)." J'ai reproduit l'arabe de passages obscurs. Pour le dernier, la récente traduction de Harkat Ahmed explique : "Quant à leur for intérieur, leur compte n'incombera qu'à Dieu (p. 62)."
 
Indication précieuse: il s'agit d'obtenir la confession verbale, les gestes de la prière et le versement de l'impôt. Non pas une conversion des cœurs, mais une soumission, sens du mot "islam" dans bien des récits sur la vie de Mahomet. L'adhésion sincère pourra et devra venir, mais elle n'est pas première. Nul ne peut la forcer, car "il n'y a pas de contrainte en religion (Coran, II, 256)". Elle viendra quand la loi islamique sera en vigueur. Il sera alors dans l'intérêt des conquis de passer à la religion des conquérants. On voit que le mot "conquête" a un tout autre sens que pour le verset de Matthieu.
 
Pourquoi insister sur ces différences ? Un vaste examen de conscience est à l'œuvre chez bien des musulmans, en réaction aux horreurs de l'État islamique. Ce n'est pas en entretenant la confusion intellectuelle qu'on les aidera à se mettre au clair sur les sources textuelles et les origines historiques de leur religion.

Paru dans Le Figaro, 24 mai 2016
Dernier ouvrage paru : "Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne", Gallimard, collection L'Esprit de la cité, 2015, 403 p., 25 €.

Pourquoi cette haine ... ?

Publié dans A tout un chacun
Pourquoi cette haine de nous-mêmes ?
 
"Le Règne de l'homme - Genèse et échec du projet moderne": avec un tel titre vous ne serez sans doute pas surpris de vous faire conspuer et traiter de réactionnaire par nos élites humanistes ?
Reprocher à quelqu'un d'être réactionnaire est à peu près aussi intelligent que vitupérer un automobiliste pour avoir fait marche arrière dans une impasse pour retrouver le bon chemin. Eh bien c'est précisément ce que je fais ! "Qu'est-ce que l'homme pour que Tu en prennes soin ?", interroge la Bible dans le Psaume 8, 5. Cette question rhétorique ne débouche pas sur une recherche de ce qui constitue l'homme, mais se prolonge en une réflexion sur la place que Dieu lui a accordée.
C'est à l'époque moderne que l'homme en est arrivé à se dire le créateur de sa propre humanité. Jadis, il s'estimait l'œuvre de la nature ou l'enfant de Dieu. Aujourd'hui, il entend conquérir l'une et s'affranchir de l'autre. Il veut rompre avec le passé, se donner souverainement sa loi, définir ce qui doit être, et dominer. A la suite de Bacon, Descartes rêvait d'un homme maître et possesseur de la nature. Deux siècles et demi plus tard, Nietzsche a estimé que l'homme devait être dépassé car il n'était plus à la hauteur des attentes que lui-même avait définies. Par quoi doit-il donc être dépassé ? La question se pose.
Le psychologue américain Burrhus Skinner, fondateur du comportementalisme radical, y a répondu à demi en observant au XXe siècle que nous ne savions pas encore ce que l'homme pouvait faire de l'homme, autrement dit, ce que certains hommes allaient faire du reste de l'humanité…. Skinner est mort tranquillement en 1990, dans son lit, chargé d'honneurs.
John D. Bernal, physicien britannique et prix Staline pour la paix 1953, lui a fait écho en écrivant dès 1929 que dès lors qu'il y aurait des hommes améliorés, il leur faudrait réduire le nombre des autres, jusqu'à ce qu'ils ne représentent plus un danger. Bernal est décédé tout aussi tranquillement chez lui, à Londres, en 1971.
Et il n'y a pas eu de Nuremberg pour ces gens-là. Cela dit, le transhumanisme tel qu'on le voit se développer aujourd'hui dans les pays anglo-saxons est-il vraiment réalisable ? Certains biologistes sérieux y voient un pur jus de crâne d'informaticiens qui n'ont aucune connaissance du vivant, le tout doublé d'une pompe à fric.
 
Est-ce vraiment rassurant ?
Non, car le danger demeure, ce rêve moderne d'un homme qui se créerait lui-même et qui, par le biais de la planification des naissances, déciderait s'il doit être. Il convient donc de se demander si le projet moderne ne mène pas à l'autodestruction de l'humanité.
Dans ce monde éradiqué de sa dimension transcendante, nous n'avons pas de raisons solides légitimant le fait de la reproduction. Or, sans argument fort, on n'a pas le droit d'infliger la vie…
Dans les avis concernant mes livres sur Amazon, j'ai repéré le commentaire d'un crétin anonyme qui ironisait en affirmant que la métaphysique était bien inutile pour faire des gosses. Sur le plan technique, je n'en disconviens pas, mais cela devient tragique dès lors que les humains se reproduisent tels des animaux sans s'interroger si l'arrivée au monde de nouvelles générations constitue un bien ou non pour elles. Se satisfaire d'avoir des enfants au motif que "c’est sympa", avec pour critère dernier le bonheur, ne répond à aucune question.
Notre Occident sourd à toute référence au divin vient de frapper l'iceberg, les machines se sont arrêtées, la coque est éventrée, le pont s'incline vers l'océan, avec cette seule différence que l'orchestre du Titanic, lui, s'était mis à jouer "Plus près de toi, mon Dieu". Si le reste de l'humanité devait nous emboîter le pas, la planète entière serait mal partie, nos Lumières n'éclairant plus grand-chose. J'éprouve donc une délectation morose à entendre tel philosophe médiatique résolument hédoniste affirmer que nous coulons, mais qu'il faut couler debout ! L'hédoniste en question a lui-même un vilebrequin en main avec lequel il fait un trou dans la coque, puisqu’il recommande à ses concitoyens de ne pas avoir d'enfants, la vie sur cette terre étant loin d'être rose. C'est logique. Reste cette question : peut-on être hédoniste de cette façon ?
 
Qu'entendez-vous par cette formule : "Notre humanisme est devenu un anti-antihumanisme" ?
D'aucuns se récrient sur le fait que je ne serais pas humaniste selon les critères relativistes actuels, mais de quoi parle-t-on exactement ? Quand on leur demande ce qu'est l'humanisme, les belles âmes sont bien embarrassées pour en donner la définition et expliquer en quoi il est nécessaire, et cela simplement parce que les raisons de considérer que l'homme vaut mieux que le reste des créatures sont depuis quelques décennies sous le feu de la critique.
On entend de plus en plus souvent affirmer que l'humanité ne vaut pas mieux que l'animalité, qu'elle est même plus dangereuse (ce qui n'est pas entièrement faux), et que les animaux ont des droits sur nous, ce qui est un non-sens absolu : c'est nous qui avons des devoirs envers eux. Les cartes sont brouillées au point que certains penseurs contemporains appellent avec exaltation à la fin de l'exception humaine, au motif - entre autres - que nous aurions plus de 90 % de notre ADN avec les bonobos ou les mouches. De fait, pourquoi cette chose dite "homme", qui ne se distingue du reste des vivants que de façon epsilonesque, aurait-elle des droits particuliers ? D'où l'extrême gêne de nos humanistes relativistes qui se gargarisent des droits de l'homme, se contentant d'en répéter le slogan à l'envi, mais sans pouvoir en approfondir les raisons, lesquelles iraient à l'encontre de leur philosophie. C'est en ce sens que notre humanisme actuel se réduit à un anti-antihumanisme. On n'aime plus l'homme pour lui-même, mais on a peur de ce qui se passerait si on abandonnait l'idée d'une légitimité de l'humain…
 
Cette légitimité n'est-elle pas notre ultime justification face à l'abandon de la transcendance ?
C'est assurément notre parachute ventral, mais peut-être ferait-on mieux de ne pas se jeter de l'avion ! Notre humanisme se résume à une peur de la montée de l'antihumanisme, or comment a-t-on réagi face au terrorisme islamique ? En commençant par nous couvrir la tête de cendres et en déplorant notre intrinsèque méchanceté. Nous nions nos valeurs occidentales au point que nous ne saurions en vouloir à ces braves gens qui nous frappent. Pourquoi cette haine de nous-mêmes ? Que nous ayons accompli quelques actes peu gentlemanlike par le passé est un fait, mais ressasser un passé depuis longtemps révolu dans une perspective de  masochisme et perpétuelle repentance ne sert de rien si l'on considère qu'apparemment les Turcs ne sont pas prêts à reconnaître le génocide arménien, et que les Japonais ne battent pas particulièrement leur coulpe à propos de leurs crimes de guerre à Nankin en 1937. Je ne vois pas non plus le président Bouteflika demandant pardon pour le marché d'esclaves d'Alger, ni les chefs d'Etats d'Afrique noire se lamenter sur le trafic de captifs dès lors qu'une tribu triomphait d'une autre. Dans la logique même de son développement, notre projet moderne pratique un humanisme suicidaire, fait de négation de soi, de destruction de son propre sujet.
 
Le christianisme n'a-t-il pas généré son autodestruction en permettant à l'homme sa propre divinisation ?
Cette idée d'une dialectique autodestructrice du christianisme a ses lettres de noblesse chez Nietzsche, mais encore faut-il comprendre ce qu’est le christianisme. La divinisation de l'homme au sens chrétien n'est rien de moins que l'imitation d'un crucifié, perspective moins réjouissante que de se rêver muni de la foudre de Zeus ou du phallus du Baal cananéen. Conclure à une autodestruction programmée présuppose donc un contresens radical sur ce qu'est le christianisme. Le Credo n'évoque la toute-puissance que dans le syntagme "le Père tout-puissant", lequel est tout-puissant en tant que père, et père en tant que tout-puissant. Rien à voir avec un Dieu tout-puissant tout court. C’était le dieu d'Hitler, der Allmächtige, qu'il évoque dans ses Propos de table : "Au fond de chaque être il y a le sentiment de cette toute-puissance, que nous appelons Dieu, c'est-à-dire, la domination des lois naturelles dans tout l'univers". Isoler l’idée de toute-puissance de tous les autres attributs de Dieu permet aux logiciens de beaux paradoxes, comme la vieille blague : Dieu peut-il créer une pierre tellement grosse qu'il ne peut pas la soulever ? Question qui ne mange pas de pain… Notre Dieu chrétien est tout puissant en ce qu'il fait tout pour réaliser son projet de paternité universelle : nous sommes donc bien loin ici de l'autodestruction !
 
Ce qui ne vous empêche pas de dire assez plaisamment que le suicide est plus simple que la vie…
Mais oui, si, en affreux Jojo, l’on prend comme seul critère l'autodétermination, qui tient tant au cœur de notre pensée moderne. Du point de vue économique, le suicide est beaucoup plus avantageux que toute autre activité. Comparons l'input et l'output : décider de maigrir implique nombre de privations. Sitôt que vous cessez votre régime, vous reprenez du poids. L'amélioration morale est plus escarpée encore, avec d'incessants risques de rechute, alors qu'un bon suicide permet d'obtenir pour pas cher une transformation radicale, rapide et irréversible. Conclusion ? Le fait de décider par soi-même de ce que l'on est ne suffit pas, si l'on n'a pas un paramètre supplémentaire qui dit qu'il est plutôt mieux d'être que de ne pas être.
 
Comment cibler ce paramètre ?
Je n'ai pas trouvé de meilleure réponse à cet égard que celle du tout début de la Bible, lorsque Dieu contemplant son ouvrage à la fin de la création dit que "cela était très bon" … Cette idée d'un monde très bon place en quelque sorte la balle dans notre camp et nous donne une bonne raison non seulement de continuer à être, mais de continuer à faire être. La litanie des six jours est comparable à la check-list d'un avion. On ne comprendra rien au simple énoncé du OK pour la pression d'huile, le réservoir, les volets, les fréquences, si l'on ne saisit pas que tout est précisément fait pour l'alignement qui permettra à l'appareil de décoller.
 
Comment appréhendez-vous la GPA pour les couples stériles et les couples homosexuels, dès lors que ce projet s'inscrit dans la logique du faire être ?
La location d'utérus - puisque c'est le nom en clair de la GPA, sigle qui cherche à masquer l'inavouable - revient à traiter l'humain comme un objet et à le faire passer sous la règle de la fabrication et de la vente. Pour faire admettre la chose qui se pratique à grande échelle en Inde, on nous prépare bien évidemment une "GPA éthique", délicat oxymore agrémenté de larmes de crocodile dans une perspective de marchandising gagnant-gagnant. Aussi ma raison me fait-elle recourir au vieux Kant dont l'un des impératifs est qu'il faut toujours traiter autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen.
Si la GPA produit de la vie, reste à se demander si cette vie est placée dans les meilleures conditions. La question se pose pour l'adoption par des couples homosexuels. Ils n'ont certes pas à être stigmatisés, mais leur unicité sexuelle peut être facteur de manque, voire de déséquilibre pour les enfants. Cet état de fait, je l'ai moi-même éprouvé, car j'ai quasi immédiatement été orphelin de père. Mon père été tué en Indochine en 1948, alors que je n'avais que quelques mois. Je n'ai absolument pas manqué d'affection, ma mère, qui vit encore aujourd'hui, m'a élevé de façon admirable. Pour autant, même si j'ai eu un grand-père et un oncle attentifs et aimants, ce manque de père, que j'ai commencé à ressentir vers l'âge de sept ans, ne s'est jamais comblé. Le plus étonnant est que cette blessure ne se referme pas, qu'elle s'est même élargie lorsque j'ai été père à mon tour, prenant conscience de tout ce que je n'avais pas reçu, en essayant de le donner moi-même à mes enfants. Cette sorte de douleur sourde ne cesse pas… En tout cas, je ne m'arrogerai jamais le droit d'imposer à un enfant de grandir dans une famille en quelque sorte hémiplégique, sans père ou sans mère.
Entretien avec P. de Méritens - paru dans Le Figaro Magazine, 12 juin 2015

Du blasphème

Publié dans A tout un chacun
L’attentat contre Charlie Hebdo prétend prendre appui sur des motifs religieux.
Y-a-t-il une violence inhérente à la religion en général ? A l’islam en particulier ?

Le mot de religion est déjà trompeur en soi. Notre idée d’une religion est calquée, même chez le bouffeur de curés le plus recuit, sur celle que nous nous faisons du christianisme. Nous allons donc dire : dans l’islam, il y a du religieux (les prières, le jeûne, le pèlerinage, etc.) et du non religieux, la sharia, dont les règles vestimentaires, alimentaires, etc. Et nous avons le culot de dire aux musulmans : renoncez à la sharia, et nous acceptons votre religion ! Mais ils ne voient pas les choses comme nous ; pour eux, la sharia sous ses différentes formes, et avec toutes ses règles, fait partie intégrante de la religion.
La mystique, elle, est certes permise, mais facultative.
Tout le système de l’islam, si l’on peut dire, repose sur la révélation faite à Mahomet. Attaquer le Prophète, c’est mettre en danger tout l’édifice. Allah est de toute façon bien au-dessus de tous les blasphèmes, c’est pourquoi le nier est presque moins grave…
 
La violence, inhérente à une religion ?
Il faut distinguer les adhérents à une religion, qui ont pu se laisser aller à des violences. Ils ont même pu les justifier au nom de leur religion. Ainsi Charlemagne convertissant de force les Saxons ou, bien sûr, ceux dont on parle toujours, les Croisés et les Inquisiteurs. Mais aussi les généraux japonais de la Seconde Guerre, bouddhistes zen. Ou Tamerlan, qui s’appuya au début sur les soufis de la confrérie des Naqshbandis, et dont les massacres, au xive siècle, surpassèrent ceux de Gengis-Khan. Et rappelons que le plus grand pogrom antichrétien de notre siècle, en 2008, à Kandhamal (Odisha) a été le fait d’hindouistes, qui ne sont pas tendres envers les musulmans non plus.
 
Ceci dit, reste à se demander si l’on peut attribuer des actes de violence au fondateur d’une religion, à celui qui en reste le modèle, et à son enseignement. Pour Jésus et Buddha, on a du mal. Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le Hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d’Ibn Ishaq / Ibn Hisham (vers 830). Il faut la lire, et se méfier des adaptations romancées et édulcorées. Or, ce qu’on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l’on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire d’ISIS, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d’une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort de Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s’étaient moqués de lui. Il ne sert de rien de répéter : contextualiser ! contextualiser ! Un crime reste un crime.
 
Comment  a évolué la notion de blasphème en France ?
La dernière condamnation pour sacrilège, chez nous, a été celle du chevalier de la Barre, en 1766. Je rappelle d’ailleurs qu’il avait été condamné par des tribunaux civils, les parlements d’Abbeville, puis de Paris, alors que les gens d’Eglise avaient essayé de le sauver… Nul doute que c’est en reconnaissance de ces efforts que l’on a donné son nom à la rue qui longe la Basilique de Montmartre !
Depuis lors, une loi sur le sacrilège, votée en 1825 au début du règne de Charles X, a été abrogée dès 1830, au début de la Monarchie de Juillet. Depuis lors, on pense d’avantage à des délits verbaux ou picturaux qu’à des profanations d’objets considérés comme sacrés. Ce qui n’empêche pas des crétins de combiner le verbal et le matériel en taguant des insultes sur des églises ou des synagogues et aujourd’hui sur des mosquées.
 
La représentation de Dieu n’est pas autorisée par toutes les religions.
La figuration de Dieu permet-elle plus facilement sa caricature ?

La figuration de Dieu dans le christianisme repose elle-même sur l’idée d’incarnation. Le Dieu chrétien n’est pas enfermé dans sa transcendance. On ne peut monter vers lui ; mais il a voulu descendre vers nous. Il est d’une liberté tellement absolue qu’il peut, pour ainsi dire, transcender sa propre transcendance, et se donner lui-même une figure visible en Jésus-Christ. Les icônes, tableaux, fresques, statues, etc., bref les neuf dixièmes de l’art plastique européen, sont, en divers styles, la petite monnaie de cette première entrée dans la visibilité.
Quant à se moquer de Lui une fois qu’il a pris le risque de prendre une figure humaine, cela a été fait depuis longtemps, et en abondance. Les gens de Charlie, et les autres, ne sont que des amateurs à côté de ce qu’a dû subir, en vrai, le Crucifié. Leurs tentatives pour blasphémer sont donc moins du scandaleux que du réchauffé. Il est en tout cas intéressant que l’on se moque dans ce cas, non des tortionnaires, mais de leur victime…
 
Peut-on dire que "l’esprit Charlie" est héritier de Voltaire ?
"Esprit" me semble un bien grand mot pour qualifier ce  genre de ricanement et cette manie systématique, un peu obsessionnelle, de représenter, dans les dessins, des gens qui s’enculent… Voltaire savait au moins être léger quand il voulait être drôle. 
Ceci dit, Voltaire est pour moi, outre l’un des plus enragés antisémites qui fut, celui qui a fait deux fois embastiller La Beaumelle qui avait osé critiquer son Siècle de Louis XIV. Plus que ses tragédies, c’est l’affaire Calas qui lui a permis de devenir un de nos totems. Elle n’était pas la seule erreur judiciaire de l’époque.
Pourquoi Voltaire a-t-il choisi de s’y consacrer ? Ses premières lettres, au moment où il apprend l’histoire, fin mars 1762, le montrent à l’évidence : parce qu’il voulait avant tout attaquer le christianisme. On se souvient du cas : un père protestant soupçonné d’avoir tué son fils qui aurait voulu se faire catholique. On pouvait donc gagner à coup sûr. Si le père Calas était coupable, honte au fanatisme protestant ; s’il était innocent, haro sur le fanatisme catholique... Mais attaquer les vrais puissants, les riches fermiers généraux ou les souverains, comme le Régent, ou le Roi, pas question.
Donc,  en ce sens, oui, il y a bien une filiation.
Et n’avons-nous rien d’autre à offrir à nos concitoyens, et en particulier aux musulmans, qu’ "être Charlie" ? Leur proposer, que dis-je les sommer de s’identifier à cet irrespect crasseux comme résumant la France, n’est-ce pas les encourager dans le mépris de notre pays et dans le repli identitaire ? J’aurais préféré qu’on défilât en scandant : Je suis Descartes, je suis Cézanne, je suis Proust, je suis Ravel…
 
La liberté d’expression étant inhérente à la démocratie, peut-on imaginer un islam modéré qui en accepte la règle, au point d’accepter la représentation de Mahomet ?
Je préférerais parler des musulmans de chair et d’os, non de l’ "islam", mot ambigu qui désigne à la fois une religion, une civilisation millénaire et des hommes. Il est clair que bon nombre d’entre eux s’accommode très bien de la démocratie et de la liberté d’expression qu’elle permet en France, liberté qui est plus limitée dans leurs pays d’origine. D’ailleurs, même les extrémistes en profitent, à leur façon, pour répandre leur propagande.
Parler d’islam "modéré" me semble de toute façon insultant pour les musulmans. Car enfin, si l’islam est une bonne chose, alors aucune dose ne sera trop forte. Il y a des musulmans que je ne dirais pas modérés, mais tout simplement, pour employer un mot qui fera sourire, vertueux…  
 
N’y-a-t-il pas, en France, une contradiction entre les usages du politiquement correct, la novlangue qui l’accompagne et l’affirmation que l’on a le droit de tout dire ?
Elle est manifeste, et pas seulement en France. On a effectivement le droit de tout dire, sauf ce qui fâche… Appeler un chat un chat est devenu difficile. On préfère des euphémismes, au moyen de divers procédés, les sigles par exemple. On dira I.V.G. pour ne pas dire "avortement", et G.P.A. pour ne pas dire "location d’utérus", etc. Ou alors, on dilue en passant au pluriel : on dira "les religions" alors que tout le monde pense "l’islam". Ce n’est pas d’hier : on disait naguère "les idéologies" pour ne pas dire "le marxisme-léninisme".
 
En Allemagne, en Autriche, en Irlande, les lois proscrivent les atteintes au sacré.
En France, le principe de laïcité, âprement défendu, les autorisent.
Comment concilier l’irrespect, le droit de ridiculiser, avec le respect des croyances ?

Les lois dont vous parlez sont très variées selon les pays. Et elles visent avant tout à protéger non les croyances, mais les personnes concrètes qui les professent. Elles ne se distinguent guère de lois contre la diffamation en général.
En tout cas, les règles qui régissent notre chère laïcité n’autorisent pas les atteintes au sacré, au sens où elles les recommanderaient ; je préférerais dire qu’elles les tolèrent.
Le christianisme n’est pas une religion du sacré, mais de la sainteté. Un objet peut être sacré : un "lieu où souffle l’esprit", un monument, un arbre vert, une source, un animal – une vache par exemple --, mais il ne peut en aucun cas être saint. Seule une personne peut être sainte et, en elle, ce qu’elle a de plus personnel, sa volonté libre.
Pour le christianisme, Dieu seul est saint. Ceux que nous appelons des saints ne le sont que par participation, par reflet.
Aucune croyance ne mérite le respect, même pas les miennes. C’est que les croyances sont des choses, alors que le respect ne peut avoir pour objet que des personnes. Et ce dernier respect, le seul qui mérite ce nom, est sans limite. Souhaitons qu’il soit réciproque…
 
"Nous vivons un temps de profanation généralisée" disait Alain Finkielkraut au mois de janvier 2013, au moment de l’affaire Dieudonné.
Que reste-t-il de sacré dans nos sociétés modernes ?

Nous payons le prix d’une vision des choses selon laquelle "ce qui est juste, c’est ce que dit la loi, voilà, c’est tout", comme l’a rappelé le 14 février 2013 le sénateur Jean-Pierre Michel, faisant d’ailleurs écho, sans le savoir, au système de défense des accusés du procès de Nuremberg.
La conséquence de cette façon de voir est que ce que les hommes font, ils peuvent le défaire. En conséquence, ce qui sera solennellement décrété "inviolable et sacré" à un moment donné pourra très bien devenir par la suite un "tabou" qu’il faudra "dépasser". Rien n’est donc à l’abri de la profanation.
 
Bon nombre de gens font de la profanation leur fond de commerce. Je ne les envie pas, car leur tâche devient de plus en plus difficile. Sans parler du "politiquement correct" déjà mentionné, ils ont à affronter une baisse tendancielle du taux du profit, car il ne reste plus beaucoup de choses à profaner, faute de sacré encore capable de servir de cible. On a déjà dégommé tant de baudruches… Et à la longue, on s’ennuie à tirer sur des ambulances. On ne peut plus, par exemple, se moquer des gens qui se croient distingués, collet-monté, comme on le faisait encore dans les films d’avant-guerre, car tout le monde, et surtout les grands bourgeois, a adopté des mœurs cool, décontract’, etc.
Bien des symboles n’ayant pas ou plus de divisions blindées pour les défendre, on pourra donc cracher dessus sans danger. Mais alors, "on triomphe sans gloire". Quand on persiste à s’en prendre à eux, il faudra constamment renchérir sur le blasphème précédent, aller de plus en loin, par exemple dans le scatologique.
En revanche, on voit apparaître de nouvelles idoles, que l’on reconnaît à une sorte d’interdiction d’en rire.
Paru dans Le Figaro, janvier 2015

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