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Fragilité de la démocratie

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Au moment où l’idée de démocratie triomphe dans bien des pays du monde qui renversent leurs dictateurs ou installent la spirale vertueuse du respect démocratique, on dirait qu’elle vacille chez nous : abstentionnisme et montée des démagogies sécuritaires, d’une part, et d’autre part remplacement du débat politique par des dispositifs techniques, et une gestion technocratique en dehors de toute discussion sur les finalités de notre vivre-ensemble. Tout cela menace d’étouffer la démocratie.
En externe, on voit nos démocraties du centre du monde riche sous-traiter leur violence à des pays tampons de leur périphérie, chargés d’assurer l’approvisionnement, la filtration des migrations, et la sécurité, et dont au fond il ne nous gêne pas trop qu’ils ne deviennent jamais vraiment démocratiques. En interne, nous voyons nos régimes démocratiques se serrer peureux autour des questions d’identité et de sécurité, et qui, laissant se démanteler les solidarités des Etats classiques, musellent les critiques. On se trouve ainsi avec un pouvoir sans vrais contre-pouvoirs, mais très peu durable, alors qu’il faudrait un pouvoir très surveillé, mais assez durable pour prendre en compte les échéances plus lointaines — la peur du totalitarisme nous rend incapables de voir venir les nouveaux périls.
Pire : les électeurs dénoncent facilement les travers des "politiques", mais on se demande parfois s’ils sont eux-mêmes simplement des citoyens capables de courage, capables de s’engager, et de se confronter aux difficultés communes, capables de partager leurs biens, capables d’intérioriser les conflits, de se sentir porteurs en eux-mêmes de débats difficiles, qui pondèrent leurs opinions et les rend respectueux des autres, et capables enfin de se retirer avec modestie, de laisser la place aux autres. La démocratie est impossible sans des citoyens démocrates.
Et puis nous avons un problème avec les religions, dont nous cherchons pas tous les moyens à faire une petite affaire privée, une évasion en dehors du monde et des responsabilités politiques. Nous refusons de voir qu’elle a une fonction méta-politique aussi indispensable que l’était la Tragédie dans la Grèce antique. En ce sens il ne faut pas abandonner le regard des prophètes, qui en marge du politique disent le deuil, la fragilité du monde, l’imminence du malheur. Mais ensuite il ne faut pas oublier l’invention géniale du canon biblique, qui a su canoniser ensemble des traditions et textes apparemment incompatibles, obligeant la communauté à les réinterpréter ensemble. C’est pour moi le geste fondateur de la démocratie, tout autant que les réformes d’Athènes à l’âge classique.
Au fond la démocratie est une chose très simple, à réinventer à chaque fois, je veux dire avec chaque nouveau venu, qu’il soit étranger ou nouveau né. Brisant la seule logique du mérite, elle repose d’abord sur l’idée que le hasard des naissances et des rôles pourrait être redistribué, qu’il faut sans cesse redonner à chacun la chance de recommencer. Elle repose ensuite sur l’idée que notre société tient par un pacte implicite de chacun avec tous, qui fonde la confiance mutuelle, mais aussi le sentiment que nous sommes mutuellement endettés, et c’est la vieille idée biblique de l’Alliance, de la Nouvelle alliance, du pacte.
Mais elle repose aussi sur des institutions. Institutions de la pluralité, divisions des pouvoirs tels qu’aucune sphère de pouvoir n’aie la suprématie définitive, et formation d’un espace public réellement pluraliste. Elle repose enfin sur des institutions de la limite, limites constitutionnelles, mais aussi possibilité pour chacun de quitter son pays, mais aussi simplement de rompre le pacte, de faire sécession, de protester, de résister, de désobéir aux ordres injustes, et c’est la vieille idée biblique de l’Exode, de la liberté comme libération. C’est tout cela qu’il va nous falloir réinventer.
ABEL Olivier

Né en 1953
 
Philosophe
 

Etudie la philosophie à Montpellier puis à Paris.
Soutient un DEA sous la direction conjointe de Paul Ricœur et Emmanuel Lévinas
     (sur "la passivité selon Husserl").
Maîtrise sous la direction de P. Ricœur sur "la fonction imaginaire de la parole"
Entame une seconde ligne de formation autour de l'histoire de la philosophie
     (Platon, Spinoza, Leibniz, Kant, Ravaisson, Bergson, Schopenhauer particulièrement à l’agrégation)
     centrée sur la question "Qu’est-ce que penser l’être vivant, habitant et mouvant ?"
Prépare ensuite son doctorat de philosophie sous la direction de Paul Ricœur sur
     "le statut phénoménologique de la rêverie chez Gaston Bachelard "
Obtient son habilitation à la direction de recherche en philosophie sur
     "l'intervalle du temps éthique entre le courage et le pardon".
Enseigne la philosophie au Tchad en tant que volontaire du service national (lycée de Bongor)
     puis à Montpellier et à Istanbul (lycée Galatasaray devenu Université de Galatasaray)
Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris  depuis 1984
 
Ouvrages
La justification de l'Europe, Genève : Labor et Fides, 1992 (collection Entrée Libre).
Avrupa'da etik, din, ve laiklik(avec Serif MARDIN et Mohamed ARKOUN) Istanbul : Metis, 1995.
Paul Ricœur, la promesse et la règle - Michalon, 1996
     (traduit en portugais A Promessa e a Regra Paul Ricœur, Sao Paulo : Instituto Piaget,  
     2004).
L'éthique interrogative - Presses Universitaires de France, 2000.
L’amour des ennemis et autres méditations sur la guerre et la politique- Albin Michel, 2002.
Le mariage a-t-il encore un avenir ?- Bayard, 2005, collection "Le temps d’une question"
     (traduit en italien Il matrimonio avrà un futuro ? Torino : Ananke 2007).
La conversation - Gallimard, 2006.
Vocabulaire de Paul Ricœur, avec J.Porée, in Vocabulaire des philosophes Volume 5 -
     Ellipses, 2006, p. 1017-1079. Et en livre séparé, Ellipses, 2007.
 

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