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Des 'civilisations'

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La phrase du Ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, sur "l’inégalité des civilisations" a déclenché une violente polémique, comme il est de coutume depuis environ vingt ans lorsque l’on aborde cette question. La phrase, en elle-même, se présente comme une opinion, non comme le résultat d’une enquête scientifique. Une telle enquête, menée avec le souci d’établir une hiérarchie des civilisations, n’a sans doute jamais été conduite, en dehors de quelques jugements émis dans un sens ou dans l’autre : certains estiment évident que toutes les civilisations sont égales en dignité, en valeur, en réussites ; d’autres au contraire jugent que certaines l’emportent – ou l’ont emporté – par leurs résultats. La tenue d’un débat scientifique serein autour de cette question semble de nos jours impossible ; il semble même interdit de poser la question des valeurs respectives des civilisations sous peine d’être aussitôt considéré comme partisan de théories racistes camouflées sous des approches historiques.
En attendant le jour hypothétique où l’on disposerait d’un travail convaincant en ce sens, il peut être utile d’opérer quelques distinctions et de rappeler des remarques qui relèvent du bon sens.

Les civilisations existent – ou du moins ont existé, notre époque voyant peut-être la disparition des civilisations au profit d’une organisation (ou d’une désorganisation) mondiale dont les contours et le contenu paraissent encore flous et très mouvants. De grandes entités politiques, économiques et culturelles ont en tout cas, naguère, distingué entre elles les communautés humaines : les sociétés amérindiennes différaient profondément de l’Empire romain ou du Japon féodal. Quelques pseudo-historiens s’évertuent à nier l’existence des civilisations, sans doute pour conjurer la venue d’un "choc des civilisations". Ce n’est pas en changeant son nom, ou en interdisant de le prononcer comme un tabou, qu’une réalité disparaît. Un paysan contemporain de Charlemagne n’est pas un chasseur masaï du XXe siècle.


Une civilisation n’est pas une donnée universelle, intemporelle : c’est une construction humaine, de longue durée, appelée à disparaître tôt ou tard. Les civilisations ne sont pas des races. Une civilisation est purement historique ; elle n’a pas grand-chose de biologique. Parler de civilisation n’est pas, a priori, tenir un discours "raciste". De ce point de vue la polémique n’a pas lieu d’être.


Lorsqu’on étudie une civilisation particulière, on distingue au cours de son évolution des phases de progrès, de déclin, de stagnation, etc. Certaines réussites techniques, certaines réalisations culturelles montrent des progrès par rapport à des époques antérieures. Il y a donc au sein de chaque civilisation des inégalités de développement : ce qui a été acquis peut se perdre, ce qui était non maîtrisé ou non réalisé le devient, etc.


Lorsque l’on compare à un moment "t" précis plusieurs civilisations entre elles on peut s’efforcer de repérer si elles maîtrisaient les mêmes techniques, ou des techniques équivalentes ; si leurs productions artistiques étaient aussi riches, aussi variées les unes que les autres (la mesure étant ici aussi affaire de goût, elle est plus délicate) ; si leur degré de réflexion philosophique ou politique était aussi poussé. On constatera sans doute des inégalités de développement. L’une des meilleures preuves en est le phénomène des transferts techniques ou culturels : une civilisation adopte – sous bénéfice d’inventaire – des éléments venus d’une autre aire culturelle. Elle reconnaît par là son infériorité – provisoire – dans le domaine précis qui est l’objet du transfert. L’existence de l’apprentissage, de l’école, des facultés d’adaptation et d’acculturation propres aux êtres humains permet à n’importe quelle civilisation de se hausser, si elle le souhaite, à la hauteur de celle qui, à tel moment ou dans tel domaine, la dépasse.


On peut opérer, à différentes étapes de l’Histoire de l’Humanité, des comparaisons entre différentes civilisations, qui mettent en lumière les avancées de certaines par rapport à d’autres. Aucune avancée n’est définitive, sinon l’Histoire serait finie, achevée. Combien de fois ne nous a-t-on pas répété que la civilisation européenne du Moyen Âge était "en retard" par rapport au monde arabo-musulman ? Ne parle-t-on pas, dans quelques ouvrages, du rôle de la civilisation ottomane dans la Renaissance du XVIe siècle ? Or, il ne se trouve personne pour se scandaliser d’une thèse selon laquelle, au Moyen Âge, ou à la Renaissance, le monde européen aurait connu – notamment dans les domaines culturels qui sont les plus sensibles car on y voit le refuge de l’intelligence à son plus haut degré d’expression – un retard par rapport aux mondes musulmans, arabe ou turc. Personne d’ailleurs – du moins on l’espère – n’en tire de conclusion sur le retard "essentiel", "ontologique" des Européens par rapport aux Turcs par exemple. Si de telles comparaisons peuvent être effectuées, si elles peuvent et doivent être discutées, il n’y a pas de raison que toute autre comparaison entre deux ou plusieurs civilisations, quelles qu’elles soient, ne puisse être menée.


Les comparaisons entre civilisations permettent de comprendre ces dernières. Les différences peuvent être immenses ; elles ne sont pas nécessairement des inégalités. Il est évident qu’une telle comparaison ne peut se mener qu’à l’aide de critères scientifiques reconnus à travers toutes les sociétés. Il faudrait, pour établir un jugement comparatif solide, s’appuyer sur des éléments qui ne relèvent pas d’une échelle de valeur propre à une civilisation particulière mais qui fassent partie du bien commun de l’Humanité. En somme, il faudrait pouvoir s’appuyer sur des valeurs universelles. On peut mesurer assez bien le degré de développement de telle ou telle civilisation dans la connaissance des mathématiques par exemple ; la comparaison des productions littéraires, picturales, musicales, sans être impossible, est plus délicate à effectuer. Une telle comparaison ne pourra jamais être globale : il est impossible d’attribuer aux civilisations une note d’ensemble, qui correspondrait à leur valeur intrinsèque, compte tenu de tous les critères (esthétique, moral, juridique, technique, social, etc.). On ne peut comparer les civilisations que terme à terme et en déduire que l’une offre plus de libertés aux femmes que l’autre, que l’une a réalisé des progrès médicaux plus vite que l’autre, etc. Le malheur est que, de nos jours, même une comparaison sectorielle est devenue tabou. Le relativisme universel défendu par certains interdit à la raison humaine de se prononcer sur ce qui est de son ressort ; il nuit de ce fait à la liberté humaine. Ainsi lorsque certains, au nom de l’antiracisme, refusent de condamner, autrement que du bout des lèvres, des pratiques barbares.

Rédigeant sa "Grammaire des Civilisations", Fernand Braudel avait posé d’utiles jalons ; il serait salutaire qu’on suive sa trace.

GOUGUENHEIM Sylvain

Né le 6 août 1960
Marié – 2 enfants

Historien médiéviste


Agrégation d'histoire
Thèse de doctorat
     L'eschatologie dans la vie et l'œuvre d'Hildegarde de Bingen
     Université de Paris X-Nanterre (sous la direction d'André Vauchez)

Enseignant dans le secondaire (1982-1994)
Maître de conférences à Paris I  (1994)
Professeur d'histoire médiévale
     à l'École normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon (depuis 2005)
Habilitation : "Par delà le pape et l’empereur : l’Ordre teutoniqueen Prusse dans la première moitié du XIIIe siècle"
Membre  de l’Internationale Historische Kommission zur Erforschung des Deutschen Ordens

Ouvrages
La Sibylle du Rhin : Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane,
     Publications de la Sorbonne, Paris, (1996)
Les fausses terreurs de l'an mil : attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi ?
     Editions Picard, Paris, (1999)
Les Chevaliers teutoniques, éditions Tallandier, Paris, (2007)
Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne.
     Editions du Seuil, coll. « L'univers historique », Paris, (2008)
Regards sur le Moyen âge : 40 histoires médiévales, éditions Tallandier, Paris, (2009)
La réforme grégorienne. De la lutte pour le sacré à la sécularisation du monde
     Editions Temps Présent, Paris, (2010)

     En collaboration
L'Europe occidentale chrétienne au XIIIe siècle : études et documents commentés
     avec Jean-Patrice Boudet et Catherine Vincent (avec une préface de Michel Parisse),
     Editions SEDES, coll. « Regards sur l'histoire », série « Histoire médiévale », Paris, (1995) L'Allemagne au XIIIe siècle : de la Meuse à l'Oder
     avec la collaboration de Pierre Monnet et Joseph Morsel,
     (sous la direction de Michel Parisse) , Editions Picard, Paris, (1994) 

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