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De la violence faite aux femmes

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Lorsque l’on parle de violences faites aux femmes, de quoi parle-t-on exactement, de violences physiques ? N’existe-t-il pas des violences symboliques  ?
Lorsque l’on parle des violences faites aux femmes, le plus souvent on veut parler de femmes victimes de coups et blessures, d’agressions sexuelles mais il y a bien d’autres actes de violence dans notre société envers les femmes. Avec le temps, nous disposons de plus en plus d’éléments car la parole se libère et les femmes acceptent, bien plus que par le passé, de porter plainte ou encore de répondre à des enquêtes de 'victimation'. Les violences faites aux femmes sont souvent le fait de personnes de leur propre entourage. Ces violences ont pour principale caractéristique de se répéter et cette proximité du ou des agresseurs fait aussi que les victimes peuvent malheureusement rencontrer des difficultés à parler et à dénoncer les violences dont elles sont victimes.
Au regard de ces violences que je viens de citer d’autres peuvent paraître de prime abord anecdotiques. Or elles ne le sont pas, puisqu’elles ont des conséquences dévastatrices sur le long cours, y compris sur l’ensemble de notre société. Dans le monde du travail, par exemple, il y a une violence constante qui s’exerce sur les femmes. Bien que notre société ait beaucoup évolué, en particulier grâce la séparation des Églises et de l’État – les religions ayant toutes, à des degrés divers, exercé de lourdes contraintes sur les femmes – et aussi grâce à la révolution culturelle de mai 68, il n’en demeure pas moins que les femmes, encore aujourd’hui en France, à diplôme et expérience équivalents, ne sont que très rarement considérées et traitées comme les égales des hommes. Cela se mesure au travers des salaires et des postes qu’elles parviennent à occuper dans la hiérarchie. Certaines femmes finissent par douter, puis par perdre confiance en elles-mêmes alors que le problème ne vient pas d’elles.
Autre forme de violence : le fait qu’encore de nos jours, alors même que les femmes travaillent à l’extérieur de leur foyer, 80% des tâches domestiques sont assumées par elles. Cela constitue une violence aux conséquences dévastatrices sur le long cours, car elle pousse les femmes au surmenage, à un sentiment d’incapacité à toute mener de front, puis à la spirale des antidépresseurs et des anxiolytiques. Tout le monde paie les pots cassés : les enfants, les époux mais également notre société. L’entrée des femmes dans le monde du travail n’a jamais été accompagnée d’une politique sérieuse de construction d’une véritable troisième voie qui aurait pu leur permettre de concilier avec sérénité vie familiale et vie professionnelle. L’absence de cette troisième voie a également eu une incidence directe sur le taux de natalité. C’est d’ailleurs cela qui a conduit à l’approche politique surréaliste et profondément irresponsable des pays de l’Union Européenne, qui consiste à prôner la nécessité d’accepter d’importants flux migratoires extra-européens pour pallier la faiblesse de la natalité.

Dans quels contextes se manifestent ces violences ? Certaines communautés, milieux sociaux ou lieux sont-ils plus exposés ?
Une étude fort intéressante, et très détaillée, a été publiée en octobre 2012 dans Économie et Statistiques. Elle s’intitule "Femmes agressées au domicile ou à l’extérieur : une analyse des risques". Cette étude révèle que les femmes ne sont pas touchées de la même manière selon leur niveau social et que les femmes diplômées sont plutôt victimes d’agressions de faible gravité. Or depuis des années, on dit aux Français, probablement pour ne pas "stigmatiser" certains milieux sociaux, que les violences faites aux femmes se retrouvent de manière identique dans tous les milieux. Il apparaît en réalité que "les femmes de milieux modestes subissent plus fréquemment des agressions sexuelles ou des violences intrafamiliales". Les deux auteurs dressent le portrait de femmes à risque dans lesquels on retrouve, en pôle position, les femmes des milieux ruraux et des Zones Urbaines Sensibles.

En 2007, une enquête avait été réalisée à la demande du Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Elle révélait l’ampleur et la gravité des violences faites aux femmes dans ce département. 23% des enquêtées – jeunes femmes entre 18 et 21 ans – disaient avoir été victimes de "violences physiques (coups, tabassage, menace armée, tentative de meurtre). Des actes qui se sont répétés plusieurs fois, pour la moitié d’entre elles". Les auteurs étaient presque toujours des membres de la famille ou des proches. Dans cette enquête, "13% des filles avaient été l’objet d’agressions sexuelles (attouchements, tentative de viol, viol)".

Dans son livre
La Loi du ghetto, le journaliste du Monde Luc Bronner, qui a pour terrain d’étude des banlieues sensibles, montrait que l’ordre social y était nettement plus contraignant pour les filles issues de l’immigration que pour les garçons, et que les filles étaient constamment sous contrôle. Le documentaire La Cité du mâle diffusé par Arte en septembre 2010 évoquait également la violence qui s’exerce au quotidien sur les filles de l’immigration.
Dans de nombreuses familles de l’immigration du Sud, nous sommes en présence d’un rejet de la mixité qui crée un climat de tension par rapport aux femmes. C’est pour cette raison que de plus en plus de filles se voilent. Elles se voilent pour tenter de masquer leur féminité et avoir ainsi la paix. J’engage les lecteurs d’Atlantico à lire la tribune que le philosophe Abdelwahab Meddeb avait publiée dans Le Monde en décembre 2009 au moment des discussions autour de la loi sur la burqa, loi qui avait été rendue possible grâce à la mobilisation première du député communiste André Gérin. Cette tribune intitulée "La burqa et le cercle des idiots" expliquait, je cite l’auteur, que "la burqa procède de la prescription du voile et la radicalise" et qu’"il n’y a pas de différence de nature ni de structure mais de degré et d’intensité entre burqa et hijâb, lequel est rien qu’en lui-même une atteinte au principe de l’égalité et de la dignité partagées entre les sexes".
On effectue souvent, à tort, la comparaison avec ce qui se passait au Moyen-Âge en Europe. Lorsqu’on se penche sur la question et qu’on interroge des médiévistes, on comprend rapidement que cette comparaison est inappropriée. Même au Moyen-Âge, l’interdiction de la mixité n’avait pas cours. Les femmes et les hommes se côtoyaient dans les lieux de vie : aux champs, à l’église…
Dans ses travaux, l’anthropologue Emmanuel Todd avait mis en évidence que dans les systèmes familiaux, "le statut des femmes, qu’il soit bas ou élevé, est essentiel car il définit en lui-même un aspect de l’existence sur lequel les peuples ne sont guère prêts à transiger". Le degré de développement d’une société – sur le plan des droits de l’homme –, son niveau de raffinement ou de rusticité, devrait se mesurer au travers du sort qui y est fait à la femme.
En octobre 2011, trois frères d’origine tunisienne comparaissaient devant le tribunal de Lyon pour avoir frappé et séquestré leur sœur car ils étaient en désaccord avec sa façon de vivre. Ils voulaient de surcroît la marier de force en Tunisie. Je ne pense pas que l’on puisse trouver en France, à notre époque, une seule famille de culture française dans laquelle des frères frapperaient leur sœur, la séquestreraient et voudraient la marier de force. Le respect de l’existence d’une liberté individuelle est crucial pour comprendre la difficulté d’insertion et d’intégration. La difficulté de l’insertion dans la société et d’intégration dans la communauté nationale de nombre d’enfants de l’immigration peut d’ailleurs se décrypter au travers du regard porté sur la femme. Ce regard n’est en effet que la traduction d’une mentalité, d’un système de principes et de valeurs. 

La situation va-t-elle en s’améliorant ? Existe-t-il des pistes pour améliorer la situation ?
Nous disposons désormais de suffisamment de données et de connaissances. Nous avons donc besoin d’actions concrètes, et non d’un énième observatoire des violences faites aux femmes. Nous avons besoin d’une politique avec plusieurs volets, les uns à objectif court terme et les autres qui travaillent pour le moyen et le long terme. Il faut séparer les problèmes selon leurs sources et tous les traiter simultanément.

Si l’on veut enrayer la spirale de la reproduction de la violence, il faut adopter la logique de la tolérance zéro et non tenter de dédouaner l’agresseur ou de banaliser son acte en cherchant à le justifier par des éléments tirés de son propre passé. Il faut continuer de déculpabiliser les femmes victimes d’agressions par rapport à ce qui leur arrive, pour les aider dans leur reconstruction psychique et aussi pour qu’elles cessent, comme c’est malheureusement souvent le cas, de couvrir leur agresseur lorsqu’il fait partie de leur entourage immédiat. 
L’école a un rôle de premier plan à jouer dans les représentations qu’elle transmet aux enfants. Cela passe par le discours mais aussi, dès la maternelle, par le choix des espaces de jeux que l’on met à disposition des enfants. Encore aujourd’hui, on continue malheureusement parfois de proposer des activités de jeu en fonction du genre. Les médias, les publicitaires, jouent également un rôle très important dans l’élaboration des systèmes de représentation.
Les parents aussi continuent, souvent inconsciemment, de censurer les capacités de leurs filles, et cela se mesure de manière très concrète : ils ont tendance à leur fermer les portes vers les métiers fortement valorisés tels que les métiers à dominante scientifique, et c’est une grande perte pour notre pays qui a tellement besoin de ces talents pour accroître sa compétitivité. La question de l’orientation scolaire des filles se joue bien plus dans les familles qu’à l’école, alors que l’on continue d’en rendre responsable le conseiller d’orientation. Il faut donc entreprendre des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des parents.
Les mères participent à l’éducation de leurs fils. Nous savons qu’elles peuvent reproduire des schémas archaïques et jouer un rôle qui est loin d’être négligeable dans la reproduction de la misère des femmes. Elles peuvent préparer leurs fils à devenir des hommes attentifs et des pères qui assument leur part de responsabilité dans la gestion quotidienne de la maison. Briser la chaîne du servage des femmes de demain est du ressort des mères d’aujourd’hui. 

En ce qui concernent le rôle spécifique joué par les mères dans les populations de l’immigration du Sud, deux sociologues avaient rédigé pour le compte de la Délégation interministérielle à la Ville en septembre 2003 un rapport intitulé "Jeunes filles et garçons des quartiers : une approche des injonctions de genre". Leur étude mettait en exergue le rôle assumé par les mères dans l’asservissement de leurs propres filles : "Ce sont les mères, véritables agents de 'dressage', qui sont chargées de ce travail". Ce travail, c’est celui du contrôle des filles afin qu’elles "se tiennent bien", c’est-à-dire conformément aux lois du groupe communautaire. Ce n’est pas par hasard qu’une association d’aide aux femmes a pris pour intitulé "Ni Putes Ni Soumises". Pour aider ces femmes, il nous faut cesser de penser qu’une victime ne peut pas elle-même endosser, à son tour, le rôle de "bourreau". Dans cette affaire, chacun doit être individuellement tenu pour responsable de ses actes, les mères comme les pères, comme les frères, comme les voisins, comme les cousins. La responsabilisation individuelle est ici d’autant plus impérative que l’éducation a été le plus souvent conduite dans la négation de la liberté individuelle. Sur le territoire français, l’État doit accepter d’assumer la mission qui lui incombe, celle de faire respecter les lois de la République. Et en France, selon la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen : "Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas".

Une erreur courante consiste à focaliser l’aide et l’attention sur les filles et les mères, puisque c’est sur elles que les contraintes pèsent le plus. Or il est capital de penser à ne pas exclure les garçons et les pères des dispositifs mis en œuvre sur le terrain, sous peine de risquer de renforcer leur animosité à l’égard des femmes et de les inciter à exercer encore plus de domination sur elles.

Paru sur Atlantico, 25 novembre 2012
SOREL-SUTTER Malika

Née en France
École maternelle et primaire en France puis 15 ans en Algérie
     avant de revenir s’installer définitivement en France.

Essayiste
Ancien membre du Collège du Haut Conseil à l'Intégration

Ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger
Troisième cycle de gestion de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Major de promotion)
 
Membre du jury du 'Grand prix de l’impertinence' de la Fondation prospective et innovation,
     présidé par le recteur Christian Forestier, administrateur général du CNAM.
Membre de la commission laïcité du Haut Conseil à l’Intégration.
Membre du conseil d’administration
     de l’association de géopolitique et de défense Géostratégies 2000
 
Ouvrages 
Le Puzzle de l’intégration. Les pièces qui vous manquent - Fayard/Mille et une nuits (2007)
De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Ouvrage collectif - Le Débat, Gallimard (2010)
Immigration-Intégration : le langage de vérité - Fayard/Mille et une nuits (2011)
 
 
Articles publiés
Le Débat, Gallimard, mars 2012 : 'Regarder la réalité en face', critique de deux ouvrages de Gilles Kepel.
Le Débat, Galimard, septembre-octobre 2011 : 'Intégration, le devoir de vérité'
Le Débat, Gallimard, septembre 2008 : 'Penser l’intégration'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2011 :'L’école face au défi de l’inclusion'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2010 :'Quand le communautarisme
     s’invite à la table de la République'
Enjeux et Débats de la Revue parlementaire : 'Le modèle français d’intégration n’a pas échoué, il n’a guère été appliqué', juin 2011
Les Échos de la fonction publique, juin-juillet 2011 : 'De l’immigration et de l’intégration'
L’Expansion, septembre 2011 : 'La République doit l’emporter sur les diasporas'
Le Figaro Magazine, mai 2011 :'Tout immigré doit puiser en lui la force de s’insérer dans la société française'
Valeurs actuelles, avril 2011 : 'Sur l’intégration, la France fait trop de concessions'
Le spectacle du monde, octobre 2010 : 'La France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés'
Le Figaro, mars 2010 : 'Identité nationale : levons les tabous !'
La Libre Belgique, 8 octobre 2010 : 'Notre société a créé des fauves'

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