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Rites piaculaires

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Durkheim, au travers d’une expression quelque peu absconse : rites piaculaires, rappelait la nécessité, pour chaque société de pleurer ensemble. Et ce pour conforter le corps social. Les émotions partagées servant, régulièrement, à cimenter le sentiment d’appartenance.
Les pré-textes sont variables, compétitions sportives, catastrophes naturelles évènements sanglants (Mundial de football, tsunami, mort accidentelle d’une princesse anglaise…). Le résultat est, lui, invariable : rappeler à l’animal politique qu’il est de son essence d’être avec. Même si ce social, on y reviendra, est, parfois, en profonde mutation.
Voilà bien ce qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier, avec lucidité, les immenses, et spontanées réactions populaires aux folies meurtrières (carnage à Charlie Hebdo, assassinat à Montrouge et à l’Hyper Cascher de la porte de Vincennes, élimination des terroristes) ayant ensanglanté la France ces derniers jours.
 
Il faut, pour cela, d’une part négliger l’ignorante légèreté de la plupart des observateurs sociaux. Ils se contentent de quelques incantations incertaines, de mots prononcés au nom d’une vérité abstraite, paroles magiques n’ayant aucune justesse quant à la vie vécue. D’autre part, il faut accepter de reconnaître que penser est difficile. C’est pourquoi la majorité de ces observateurs préfère juger. D’où les discours moralistes dont on est abreuvé : "Words, words, words…. "
Rites piaculaires, cause et effet des communions fondatrices, mais aussi travail de deuil rappelant, en ces temps de détresse dans lesquels dominent "crainte et tremblement", que la décadence d’une civilisation est toujours l’indice d’une Renaissance. Rien n’est fini, tout se métamorphose.
 
Ce travail de deuil, bien entendu inconscient qui, en enterrant quelques figures caduques d’un monde obsolète, souligne, comme le rappelait avec justesse Rousseau, que le "fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance" (Confessions, Partie II, livre 11). Il peut y avoir une légitime déploration de quelque figure germanopratines. On peut également assister à une tentative de récupération politicienne. Ce qui est dans l’ordre des choses.
Mais l’essentiel dans les affolements émotionnels, c’est la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble.
L’émotionnel, on ne le redira jamais assez est rien moins qu’une caractéristique psychologique. C’est une ambiance dans laquelle tout un chacun est entraîné. Ce qui contredit les nigauds officiels osant, encore, parler des sociétés individualistes qui seraient les nôtres.
En effet, sans que cela soit conscientisé et moins encore verbalisé, dans leur aspect spontané, au-delà ou en-deçà des récupérations politiciennes ou moralisantes, les effervescences émotionnelles traduisent le fait que le "consensus" social est en train de prendre une autre forme. Et ce en son sens strict : "con-sensus" comme partage des sentiments, comme retour des passions communes et des fantasmes, fantaisies et fantasmagories collectives. C’est cela même qui renvoie dos à dos le fanatisme athée et le fanatisme dévot.
N’a-t-on pas dit que la modernité s’inaugurait avec la fin des anges et des démons ? Et ne voilà-t-il pas que ceux-ci, pour le meilleur et pour le pire, sont en train de revenir dans notre postmodernité naissante.
 
Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse. Certes, on peut continuer, "en sautant comme des cabris", pour reprendre une formule célèbre, en  beuglant : laïcité, laïcité, laïcité ! Injonction n’étant l’expression que d’un pur et simple "laïcisme", c’est-à-dire le contraire de la laïcité. Une antiphrase en quelque sorte. En effet, souvenons-nous qu’au Moyen Age, les frères "lais" (frères convers dans les monastères) n’étaient, justement, pas des prêtres. Or, c’est bien l’esprit prêtre, celui du dogmatisme qui prévaut dans l’intolérance "laïciste" de la bienpensance !
 
Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref "d’homéopathiser" ce nouvel esprit du temps à fondement religieux. Un autre cycle s’amorce  qui au-delà de "l’esprit prêtre", propre "aux fanatismes athées" redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le "sacral". De même ces rites piaculaires, en ces divers travaux de deuil rappellent qu’on ne peut plus gloser à l’infini sur la République Une et Indivisible. Ou sur les sempiternelles valeurs républicaines. La Res publica étant en train de prendre une autre forme, celle de la mosaïque assurant la cohésion de communautés diverses. Non plus la réduction de l’autre au même, mais l’acceptation de l’autre en tant que tel comme source d’un indéniable enrichissement. Dès lors les jérémiades sur le "communautarisme" et autres fredaines de la même eau semblent inconvenantes face à l’émergence  d’un idéal communautaire qui, de fait, constitue la vie des cités postmodernes.
 
Enfin, l’instinct émotionnel rend attentif au fait que l’on ne peut se contenter, dans l’organisation de la vie sociale, d’un rationalisme, celui des Lumières, qui fut prospectif et qui est devenu morbide. Le constat romancé et nuancé de Houellebecq en témoigne. Les passions et les émotions partagées redeviennent le fondement de tout vivre ensemble. Il faut donc savoir mettre en œuvre une "raison sensible" qui soit capable, au-delà de toute stigmatisation, d’accompagner un tel processus témoignant d’un indéniable vitalisme existentiel.
Voilà ce qu’est le travail de deuil en cours. Voilà ce qui, secrètement, anime les masses émotionnellement rassemblées en France et à l’étranger. Celles-ci sont constituées d’une mosaïque de tribus, communautés et autres groupes animés du même sentiment d’appartenance. Groupes on ne peut plus divers, qui, de fait, rappellent la pluralité des cultures et leur possible accommodement ; le polythéisme des valeurs étant la marque la plus certaine de la postmodernité. C’est en constatant et en acceptant une telle diversité et uniquement ainsi que l’on pourra désamorcer les divers fanatismes et combattre leur sanguinaire perversion.
 
Le relativisme sait de savoir incorporer et ce d’antique mémoire que, comme le rappelait Horace "multa renascentur quae jam cecidere… " (bien des choses tomberont qui sont déjà tombées et maintenant sont à l’honneur).
Oui la sagesse populaire comprend, qu’une autre époque est en train de naître et c’est cela qui l’incite, spontanément, à venir en masse le clamer.
Obnubilées par ce totalitarisme diffus qu’est le fantasme de l’Un, ce qu'Auguste Comte nommait justement  la"reductio ad unum", les élites dans leur ensemble ne comprennent pas grand-chose à la lame de fond animant nos sociétés.
En un lamentable combat d’arrière-garde, la bienpensance tente même de "récupérer" celle-ci. Mais cette manœuvre n’est en rien prise au sérieux. Car, ne l’oublions pas, le vrai rire est celui qui se moque de ceux déplorant les effets dont ils chérissent les causes ! En la matière, la République Une, la laïcité dogmatique, le rationalisme desséchant.

Paru dans Le Point, 12 janvier 2015
MAFFESOLI Michel

Né le 14 novembre 1944
Marié - 4 enfants.
 
 
 
Professeur Emérite à la Sorbonne
Professeur de sociologie à la Sorbonne    (titulaire de la chaire "Emile Durkheim")
Docteur Honoris Causa    (Universités de Bucarest, Porto Alegre, Braga)
 
 
 Doctorat ès Lettres et Sciences humaines
     La dynamique sociale (sous la direction de G. Durand, 1978)
     Jury : J. Freund, G. Balandier, J. Duvignaud, P. Sansot.
Doctorat en sociologie, à l'Université de Grenoble
     L'histoire comme fait social total (sous la direction de G. Durand, 1973)
Études supérieures (philosophie, théologie et sociologie) à l'université de Strasbourg
 
 
Professeur des universités  (Université Paris V - Sorbonne sciences humaines)  depuis août 1981
Maître assistant à l'université de Strasbourg (1978-1981)
Attaché puis chargé de recherches à l'université de Grenoble
     co-directeur de l'équipe de sociologie urbaine (ESU) (1972-1977)
 

Membre de l’institut Universitaire de France
Directeur du Centre d'Etude sur l'actuel et le quotidien (CEAQ (Paris Descartes)
Directeur du CRI (MSH)
Administrateur du CNRS
Membre de l’Académie Européenne des Sciences et des Arts
Création d’une chaire "Michel Maffesoli" - Université "De las Americas", Puebla, Mexique (2006)
Vice-Président de l’Institut International de Sociologie (II.S)
Membre élu de l’Academia Scientiarum et Artium Europaea
Membre du Prix Européen des Sciences Sociales (Premio Amalfi)
Prix de l’Essai André Gautier (1990)
     (Au Creux des Apparences)
Grand Prix des Sciences Humaines de l’Académie Française (1992)
     (La Transfiguration du Politique)
 
 
Directeur de Sociétés,
     revue internationale des sciences humaines et sociales, éd. De Boeck, Louvain
              desCahiers de l’Imaginaire, éd Presses Universitaires, Montpellier
Directeur du Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQ),
     Laboratoire de recherches sociologiques en Sorbonne.
Directeur du Centre de Recherche sur l'Imaginaire
     (Président d’honneur : G. Durand), à la Maison des Sciences de l'Homme (MSH)
 
 
Professeur  invité et conférences
     Universités :
Amsterdam, Athénes, Belo Horizonte, Berlin, Beyrouth, Bologne, Brasilia, Bratislava, Brighton, Bruxelles, Bucarest, Cambridge, Campinas, Casablanca, Chicoutimi, Chicago, Columbia, Düsseldorf, Fes, Fortaleza, Friburg /Brisgau, Genève, Helsinki, Joao Pessoa, Kyoto, Lausanne, Lima, Londrina, Los Angeles, Louvain, Madison, Marrakech, Mexico, Milan, Minéapolis, Montréal, Natal, Neuchâtel, New-York University, Harward, Oran, Ottawa, Palerme, Perugia, Porto Alegre, Prague, Puebla, Pusan, Quebec, Rabat, Recife, Rimouski, Rio de Janeiro, Rome, Salerno, Salonique, Santiago, San Diego, São-Paolo, Séoul, Sobral, Tokyo, Toronto, Trèves, Tunis, Vancouver.



Ouvrages
Logique de la domination, PUF (1976) traduit en italien, espagnol, portugais - Essais sur la Violence, banale et fondatrice, Méridiens-Klincsieck, Paris (1984) - La violence totalitaire, Méridien-Klincksieck (1979) traduit en italien, espagnol, portugais - La conquête du présent (1979) traduit en italien, espagnol, portugais, japonais - Réédition, Desclée de Brouwer (1998) - L'ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie, Le Livre de Poche 1991 - 1ère éd (1982) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, japonais - La connaissance ordinaire, Méridiens Klinsieck, 1985 traduit en  italien, espagnol, portugais, anglais - Le temps des tribus, 3ème édit La Table Ronde (2000) (1er ed.1988) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, japonais - Au creux des apparences (1990)      traduit en portugais, italien - Le Livre de Poche (1993) - La Transfiguration du Politique (1992) traduit en portugais (1995) - La Contemplation du Monde, Figures du style Communautaire, traduit en finnois, anglais, portugais, italien, japonais - Le Livre de Poche (1993) - Éloge de la raison sensibleLa Petite vermillon, éd La table Ronde(1996) traduit en portugais, espagnol, italien - Du Nomadisme, vagabondages initiatiques (1997) traduit en portugais, italien, espagnol - Le mystère de la conjonction Fata Morgana (1998) traduit en italien - L’Instant éternel, retour du tragique dans les sociétés postmodernes (2000) traduit en espagnol, roumain - La Part du Diable, précis de subversion postmoderne (2002) - Le Rythme de la vie, variation sur l’imaginaire postmoderne, La table Ronde (2004) - Le Réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, La Table Ronde (2007) - Iconologies, nos idolâtries postmodernes, Ed Albin Michel. (2008) - Apocalypse, CNRS édtions (2009) - Matrimonium, petit traité d’écosophie, CNRS éditions (2010) - Le temps revient, formes élémentaires de la postmodernité, Desclée de Brouwer (2010) - La  République des bons sentiments, et autres écrits de combat - Rééd. Desclée de Brouwer, coll. Factuel (2010) - Sarkologie Albin Michel (2011) - Homo Eroticus, des communions émotionnelles (2013) - La France étroite, face à l’intégrisme laïc, l’idéal communautaire - avec Hélène Strohl (2015) - La Parole du silence (2016) -
 
     Collectif
Anthropologie des Turbulences, hommage à G. Balandier, Ed. Berg (1985)
La Galaxie de l'imaginaire, dérive autour de l'œuvre de G. Durand. Ed. Berg (1980)
 
     Articles dans des revues scientifiques
Cahiers internationaux de sociologie (Paris)
Recherches sociologiques (Louvain)
Revue de l'Institut de sociologie (Bruxelles)
Revue européenne des sciences sociales (Genève)
L'homme et la Société (Paris)
Espaces et sociétés (Paris)
Revue des sciences morales et politiques (Paris),
Current Sociology (Londres, New-York)
Telos (New-York)
Sociologia Internationalis (Cologne)
Socio-Logos (Moscou)
Sociologia (Tokyo)
Langagem (Lisbonne)
... etc.
 
     Ouvrages consacrés à M. Maffesoli
Reliance et Triplicité, Cahiers Rier, UQAM, Montréal, N° 4 (1984)
A l'Ombre du Rationalisme, ed. St- Martin, Montréal (1984)
Pour  cesser de haïr le présent, miscellanées autour de l’œuvre de MichelMaffesoli,
    Ed.Balzac, Montréal (1992)
Elogio del Hombre ordinario (P. Alzuru) Mérida,Venezuela (1999)
Dérives autour de l’œuvre de Michel Maffesoli, Ed L’Harmattan (2004)
R. Keller : M.  Maffesoli, Eine Einführung UKV  Konstanz (2006)
 
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier de l'Ordre national du Mérite
Chevalier des Palmes Académiques
Chevalier du Mérite agricole
Officier des Arts et Lettres

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