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La France ... avec sa noblesse

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La France s’est réconciliée avec sa noblesse
 
On serait presque tenté de dire : mais quelle drôle d’idée de ­s’intéresser aux nobles au XXIe siècle ! Etes-vous pionnier ou archéologue ?
Pionnier, à l’évidence, car j’ai débuté mes travaux dès la fin des années 80. Constatant, malgré certains a priori universi­taires, que les nobles n’étaient pas morts, j’ai opté pour une méthode ethno-historique fondée sur nombre de documents contemporains, ainsi qu’une ­enquête ciblée sur 450 familles.
Alors que deux éditeurs ont accepté de publier ma thèse, un troisième, et non des moindres, s’y est refusé, accompagnant sa décision de ce commentaire : "Mais comment se fait-il que cette société- là se reproduise avec cette constance, cette force et échappe dans une certaine mesure à l’acculturation ?" D’une ­manière toute robespierriste, il avait déjà tout compris !
Dès lors que les ­études concernant la ­noblesse étaient réservées aux ­médiévistes et aux modernistes, et que les travaux universitaires sur la période contemporaine se focalisaient sur les mondes ouvrier et paysan, une analyse de la ­noblesse ne pouvait apparaître que comme une sorte de non-sens. C’est alors qu’est survenu l’effondrement du communisme, événement ­majeur qui a clos le XXe siècle - siècle bref et tragique amorcé en 1914 pour s’achever en 1989.

Avec l’avènement du XXIe siècle, les anciennes ­élites sont soudain redevenues visibles, particulièrement au sein des pays désoviétisés. En République tchèque, le prince de Schwartzenberg, conseiller de ­Václav Havel puis ministre des Affaires étrangères, a œuvré pour la restitution des biens des familles nobles spoliées ­entre 1948 et 1989. Dès les années 90, lors des cocktails de l’ambassade de Russie à Paris, on trébuchait sur les grands-ducs, ainsi que sur les altesses royales d’Europe occidentale… En 2013, le ­tricentenaire des ­Romanov a marqué l’apogée du retour de l’aristocratie russe. C’est ainsi qu’aujourd’hui à Saint-Pétersbourg, ­Nicolas II joue le rôle de Sissi à Vienne, tout comme Marie-Antoinette à Versailles, le tout agrémenté de produits ­dérivés qui se vendent très bien ! En introduisant la ­noblesse contemporaine dans le chantier historique, je n’ai donc fait qu’anticiper la confirmation de la pérennité d’un monde. Les familles nobles s’inscrivent dans l’histoire longue. Comme le dit Rémi Brague : "Est noble celui qui est de quelqu’un, de quelque part, de quelque chose. Et qui, se sachant tel, veut aussi que quelque chose, que quelqu’un provienne à son tour de lui." Telle est la définition de la ­noblesse, dont les yeux sont braqués aussi bien sur le passé que sur l’avenir.
 
Avec un sens aigu de la résilience : vous expliquez qu’elle a repris d’un point de vue social et culturel ce qu’elle a perdu d’un point de vue politique et économique…
Dès que Napoléon a voulu constituer une cour, il a nommé le marquis de Ségur grand maître des cérémonies et usé du crédit de Joséphine pour attirer à lui l’ancienne noblesse. C’est ainsi que, de façon toute naturelle, le XIXe siècle a ­reconnu aux anciennes familles la maîtrise des critères de l’élégance et la taxinomie du savoir-vivre. Sans doute nombre de leurs enfants qui ont sucé le lait ­républicain des Malet et Isaac dans les écoles publiques du XXe siècle se sont-ils retrouvés stigmatisés, avec un mélange d’envie et d’agressivité sans-culotte, mais cette époque est révolue car nous sommes arrivés à un tournant de civilisation.
L’accélération des technologies a profondément métamorphosé les mentalités : le rejet des élites anciennes n’est plus de mise. Hormis quelques quolibets sur son caractère parfois confit et assurément catholique, la noblesse, par ses qualités intrinsèques, provoque aujourd’hui un regain d’intérêt, voire de sympathie. D’abord, parce que l’argent a changé de mains, avec une mondialisation doublée d’une crise financière qui profite aux fortunes déjà colossales, tandis que, partout dans le monde, s’aggravent les inégalités.
L’ostentation du luxe est étrangère aux valeurs de la noblesse. Elle pratique une discrétion de bon aloi à l’égard de l’argent. Ce n’est donc pas elle qui pourrait être vilipendée par l’extrême gauche, à la différence des représentants du bling-bling, symbole d’accaparement et de vulgarité. Les nobles n’étant pas réductibles à l’argent, ce n’est pas aux châteaux que s’en prendraient les émeutiers ou les nouvelles élites révolutionnaires, mais aux propriétés clinquantes, aux voitures de luxe, aux yachts amarrés dans les marinas ou à certains comptes en banque. La deuxième raison concerne le patrimoine historique, qui est devenu une valeur consensuelle en France. Les vieilles familles se donnent du mal pour maintenir leurs châteaux, au prix souvent de grands sacrifices et avec des difficultés sans cesse croissantes. D’où la sincère ­reconnaissance du public lorsqu’elles ouvrent leurs ­maisons. De même, si vous assistiez à certains conseils municipaux, vous seriez étonné du respect avec lequel les maires s’adressent à "Monsieur le comte".
C’est dans les périodes de grands bouleversements qu’apparaît l’utilité des valeurs pérennes. Les ­familles nobles maintiennent l’ancrage terrien, une présence ­séculaire qui crée des liens affectifs, une épaisseur historique valorisante pour un village. Elles défendent un patrimoine et un environnement désormais perçus comme appartenant également à la collectivité. Qu’elles aient d’autres valeurs que l’argent et qu’elles incarnent l’Histoire sont autant d’éléments qui les rendent attrayantes.
 
Jouent-elles un rôle particulier dans la France d’aujourd’hui ?
« Les nobles devront choisir entre la qualité de citoyen et celle de paria », avertissait le baron de Barante au début du XIXe siècle, au moment où la vie parlementaire commençait à s’organiser. Optant pour la première solution, ils ont survécu à leur non-être juridique et ont réinventé leur insertion sociale tout en sauvegardant leur identité, avec une ­assise foncière qui a fondé leur influence politique, économique et sociale. La possession de terres leur a donné une légitimité certaine pour représenter la population rurale à la Chambre, au point que les années 1870 ont été celles de la "République des ducs". Aujourd’hui, la ­noblesse ­citoyenne est plus que jamais présente, et même surreprésentée, si l’on songe que le nombre de ­familles authentiquement nobles n’excède guère les 3 000, soit environ 100 000 individus pour 66 millions d’habitants, soit à peine 0,2 % de la population. On les trouve au Sénat : Josselin de Rohan-Chabot, Aymeri de Montesquiou-Fezensac, Henri de Raincourt, Roland du Luart. Dans les ministères : Gilles de Robien, Hervé de ­Charette. De la banque à la diplomatie en passant par l’immobilier, l’industrie, la justice, l’armée, l’archi­tecture, les sciences, la mode : le baron Seillière, Henri de Castries, Yves-Thibault de Silguy, Alexandre de Juniac, ­Hubert ­d’Ornano, Louis-Albert de Broglie, Eric de ­Montgolfier, le général Pierre de Villiers, Christian de Portzamparc, Pierre-Gilles de Gennes, ­Hubert de ­Givenchy… J’arrête ici cette litanie qui prendrait des ­pages.
Le service du bien public se manifeste aussi par un très fort engagement dans le bénévolat. Aux Bernardins, vous trouverez nombre de noms à particule, de même qu’aux ­Orphelins d’Auteuil, au Secours catholique et, a fortiori, dans l’Ordre de Malte. Le socle de leurs valeurs s’enracine dans la chevalerie : l’honneur, le dévouement, la droiture, ainsi que dans la tradition chrétienne : le respect du Déca­logue, le refus de pécher contre l’espérance, le sens du pardon et de la générosité. Les nobles pèchent d’autant moins contre l’espérance qu’ils sont tournés vers l’avenir. Quant à leur générosité, elle n’a rien à voir avec le mécénat, dont la motivation première est souvent la ­défiscalisation, avec profit en termes d’image, agrémenté de décorations pour certains grands patrons. Si le mécénat du Louvre est incontestablement une initiative louable, il doit être considéré pour ce qu’il est, sans ­rapport avec la charité qui veut que ta main droite ignore ce que donne ta main gauche.
 
"Singulière noblesse", dites-vous. En quoi se différencie-t-elle des autres noblesses européennes ?
Elle est singulière pour des raisons spécifiques à l’Ancien Régime, lesquelles ont déterminé sa perte d’influence, et d’autres qui se prolongent jusqu’à aujourd’hui, et qui ­assurent sa survie. Premier point, elle a été marquée par la curialisation, à savoir sa domestication à Versailles. En ­détachant les grandes familles de leurs terres, cette hypercentralisation monarchique fut l’une des multiples ­causes de la Révolution, ce dont la noblesse anglaise n’eut pas à pâtir, car elle est toujours demeurée terrienne. Le deuxième point est une certaine arrogance de cette ­société de cour qui se considérait comme le sel de la terre. Partie en émigration après 1789, la haute noblesse française regardait avec mépris la petite noblesse allemande qui la recevait, laquelle, au bout d’un certain temps, en eut assez d’entretenir ce qui restait de Versailles. Il ne faut pas oublier que les filles de Louis XV ne se sont pas ­mariées parce qu’elles préféraient rester filles de France plutôt que déchoir… Si la qualité profonde de la noblesse est de "maintenir" et de "se tenir", le revers de cette médaille est que, sous l’Ancien Régime, elle risquait la dérogeance si elle s’engageait dans l’activité écono­mique. Voltaire le souligne, constatant bien avant la ­Révolution que les nobles anglais avaient, quant à eux, intelligemment su s’engager dans les affaires coloniales et industrielles qui déterminèrent l’essor économique de la Grande-Bretagne. Enfin, au cours du XIXe siècle, la France s’offre quatre régimes monarchiques successifs : l’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet et le ­second Empire. Ils ont suscité des courants de sensibilité qui ont accru la tendance séculaire de la noblesse à se ­diviser. Mais elle a cette heureuse particularité d’être par degrés (la lignée paternelle à partir du premier anoblissement) et non par quartiers (le nombre des ascendants nobles paternels et maternels), ce qui a contribué à sa ­pérennité matérielle. "C’est le cochon qui anoblit, pas la truie", autrement dit, la noblesse est dans la verge et non dans l’utérus, ce qui efface la roture de l’épouse.
Pour compenser son besoin d’argent, la haute noblesse épouse des filles de fermiers généraux, carrées sur des sacs d’écus. Comme l’observe Mme de Sévigné : "Il faut ­fumer ses terres par des alliances…" qui, au XIXe siècle, passent des fermiers généraux et grands fournisseurs de l’armée napoléonienne aux industriels et aux banquiers. C’est ainsi que l’argent des Schneider se retrouve dans toutes les familles ducales de France, que des filles Rothschild épousent des Gramont et Wagram, que Boni de Castellane se marie avec Anna Gould, fille d’un ­milliardaire américain, dont il dit qu’elle est plus belle vue de dot… La grande enquête de Louis XIV et Colbert en 1661 précise bien que l’on vérifie le degré de noblesse sur quatre générations en ne s’occupant que de la ­descendance patrilinéaire, ce qui est fort différent de la noblesse du Saint Empire avec ses 4, 16, 32 quartiers… Pour être présenté à la cour des Habsbourg il fallait justifier d’une noblesse d’au moins huit générations… vous imaginez la catastrophe séculaire, si votre fils épousait une roturière ? La sagesse et la force de la noblesse française fut au contraire d’appliquer la loi salique pour toujours reconstituer ses patrimoines. Cela a évidemment déterminé une ligne de partage entre noblesse de cour et noblesse provinciale, car plus on monte haut dans l’aristocratie, plus il y a d’alliances bourgeoises et moins il y a de sang bleu, qui n’est qu’un mythe.

Le plus grand changement de notre siècle, et particulièrement depuis la dernière guerre, est l’entrée de la ­noblesse dans le monde du travail. Pour l’avenir, l’acculturation ­risque-t-elle de l’emporter sur les facteurs de permanence ? La persistance de son identité dépendra de la détermination des nouvelles ­générations à se penser comme ­légataires d’une ­lignée, d’un patrimoine, d’un ­esprit, de valeurs, à ­assumer leur différence et à vouloir transmettre, en faisant preuve d’une autonomie de jugement et d’une ­liberté intérieure qui les obligera à être hors mode, hors système, c’est-à-dire à cultiver "le plaisir aristocratique de déplaire", à l’opposé du désir bourgeois, démocratique et médiatique de plaire.
Propos recueillis par Patrice de Méritens
Paru dans Le Figaro Magazine, 13 février 2015
MENSION RIGAU Eric

Né en 1962



Professeur d’histoire contemporaine à la  Sorbonne (université Paris IV)
     Titulaire de la chaire d’histoire sociale et culturelle.

 


École normale supérieure (Ulm)
Agrégé de lettres
Docteur en histoire de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
     habilité à diriger des recherches à l’université Paris IV

L'élément fédérateur de ses travaux de recherche est l'étude de la transmission de la culture et de l'identité nobiliaires dans la société française post-révolutionnaire.
L’une des originalités de ses ouvrages réside dans le choix d'une méthode qui concilie la démarche historique et la réflexion sociologique.
 
Ouvrages          
Aristocrates et Grands bourgeois (1994, réédition Tempus 2007)
     Prix de l’Association de la Noblesse française en 1994
A partir d’une vaste enquête par questionnaire, les faits et les mécanismes qui permettent de comprendre comment perdurent dans notre pays une conscience et une identité nobiliaires.
La Vie des châteaux. Mise en valeur et exploitation des châteaux privés dans la France contemporaine, stratégies d’adaptation et de reconversion (1999)
     Aspects de la vie contemporaine des châtelains
Le Donjon et le Clocher. Nobles et curés de campagne de 1850 à nos jours (2003)
Etude de l’alliance du château et du presbytère et évolution, depuis le milieu du XIXe siècle, des relations entre les élites nobiliaires et le clergé rural.
Châteaux de famille, une élégance française (2007).
Boni de Castellane (2008)
L’Ami du Prince. Journal inédit d’Alfred de Gramont 1892-1915 (2011).
Singulière Noblesse. L’héritage nobiliaire dans la France contemporaine (Fayard, 2015)
Une synthèse des recherches menées depuis vingt-cinq ans sur les descendants des grandes familles aristocratiques.

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