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Cinéma : merci au cousin César et à l’oncle Oscar
 
Quand "la grande famille du cinéma" se réunit pour attribuer ses récompenses annuelles, on se dit que l’heure de l’ennui a sonné et qu’on est bon pour une soirée soporifique de mondanités obligatoires, de congratulations forcées et de remerciements généalogiques, agrémentés de quelques blagues plus ou moins heureuses censées alléger ce gros gâteau d’anniversaire. Le monde des images sort ses clichés de soirée, les académies, leur académisme.
 
Passé ce train-train des festivités, reconnaissons que les palmarès des récompenses françaises et américaines témoignent, cette année, d’un goût très sûr. Un sans-faute qui excuse (un peu) les interminables remerciements, les émotions surjouées et les provocations standardisées.
 
Timbuktu, du Mauritanien Abderrahmane Sissako, triomphe aux César, avec sept trophées, dont ceux de meilleur film et du meilleur réalisateur.
L’Académie des arts et techniques du cinéma corrige ainsi une omission du jury de Cannes que la rédaction du Figaro avait soulignée.
On peut considérer cette œuvre majeure sous différents aspects, également passionnants. Le premier est sa réussite artistique. Le cinéaste évoque la terreur djihadiste qui s’abat sur Tombouctou dans un récit stylisé, silencieux, elliptique, qui oppose la beauté calme des habitants de la région au soudain déferlement de la violence barbare. "L’allégorie est un des plus grands genres de l’art", disait Baudelaire. Parce qu’elle personnifie les grandes vérités invisibles et indicibles qui parlent à toute l’humanité. Ni les paysages, ni les personnages, ni les situations de Timbuktu ne sont à prendre au pied de la lettre, ils nous guident à travers des apparences actuelles vers la question éternelle : pourquoi les hommes, qui aspirent à l’harmonie, cèdent-ils toujours aux démons de la terreur ? Sissako exalte la beauté parce qu’il y voit la seule réponse à la violence - et il cite le mot célèbre de Dostoïevski : "La beauté sauvera le monde."
Son film repose sur l’antithèse entre la merveille d’exister et la fureur de détruire. On n’imagine pas un spectateur qui ne soit tenté par la beauté au sortir de ce film, et, en ce sens, il a pleinement atteint son but d’œuvre d’art.
 
Timbuktu n’en a pas moins suscité des polémiques, à un autre niveau : les spécialistes qui le replacent dans son contexte politique, historique, qui entrent dans la personnalité du réalisateur, homme de pouvoir et d’institution, formé à l’école soviétique, font des lectures plus ambiguës. C’est aussi la richesse d’une œuvre d’alimenter un débat critique, et de permettre une réflexion sur la réalité immédiate, même si elle la dépasse. On pourrait encore souligner un troisième aspect, qui a aussi ses ambivalences : les César du cinéma français récompensent une œuvre de la francophonie, avec ce que cela comporte de proximité et de distance.
 
Du côté des Oscars, Birdman, d’Alejandro Gonzales Inarritu, remporte le tiercé meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario. Bravo pour cet hommage à l’imagination, qu’on voit ici à l’œuvre dans une démonstration de haute voltige, avec la tentative d’un ancien super-héros de cinéma (Michael Keaton) de se reconvertir dans le théâtre d’auteur : piqués du monde hollywoodien aux coulisses d’une scène underground, loopings vertigineux entre fiction et réalité, entre la gloire perdue, la misère intime, l’élan qui se cherche. Sans cesse relancées par une galerie de personnages truculents, absurdes ou pathétiques, les péripéties sont assez chargées mais d’une formidable énergie existentielle.
 
Enfin, les quatre oscars de The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (dont celui de la musique, qui fait figurer au palmarès le Français Alexandre Desplat), nous réjouissent. Il y a une perfection rare dans ce divertissement qui unit le charme poétique d’une Mitteleuropa rêvée, la fantaisie d’aventures extravagantes et le raffinement de la mise en scène. On ne trouve guère cela que chez Lubitsch.
Si l’on ajoute que l’oscar du meilleur film étranger est revenu à Ida, du Polonais Pawel Pawlikowski, œuvre non moins exigeante (déjà sacrée meilleur film européen), on conviendra que les lauréats de l’année sont d’un niveau artistique particulièrement élevé. Il est trop agréable de pouvoir admirer pour manquer cette occasion.
Merci au cousin César, à l’oncle Oscar, aux césarisés, aux oscarisés, à leurs parents, à leurs producteurs, sans lesquels, etc.
Figaro, 24 février 2015
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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