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Qu’est-ce que la France ?

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Qu’est-ce que la France ?  Qu'est-ce qu'une nation ?
 
La polémique autour des propos du député européen Nadine Morano, affiliée aux "Républicains", sur la France "pays de race blanche", relance une nouvelle fois le débat sans fin sur ce qu’est la Nation française et, d’une manière générale, sur ce qu’est une Nation.
Essentiellement, deux conceptions s’opposent aujourd’hui : la Nation conçue comme un héritage d’une part, la Nation conçue comme un contrat d’autre part. Les deux conceptions sont irréconciliables.
 
La Nation-héritage est une communauté forgée par l’Histoire, une patrie charnelle.
 
Avec la conception de la Nation-héritage, nous sommes en présence d’une "communauté" qui, loin de toute philosophie libérale et de tout individualisme, "implique l’intimité, un mode de relations spécial dans lequel l’individu est vraiment en commun avec le groupe", autrement dit "un mode de coexistence caractérisé par un maximum de relations personnelles, par une très forte intensité du "nous" [Giovani Sartori, Théorie de la Démocratie, Armand Colin, 1973].
On retrouve ici l’idée aristotélicienne de l’amitié comme fondement de la Cité.
Cette "communauté" s’enracine profondément dans l’Histoire. La Nation, qui s’identifie ici tout particulièrement à la Patrie, constitue alors en quelque sorte "dans l’ordre terrestre, ce qu’est, dans l’ordre spirituel, la communion des saints. C’est la grande chaîne qui unit les pères et les fils dans une même foi, dans une même tradition, dans les mêmes souvenirs et les mêmes espérances, dans les mêmes amours et les mêmes haines" [Albert Lecoy de la Marche, La Guerre aux Erreurs Historiques, Paris, 1891].
 
Nous sommes donc en présence, non d’une patrie "idéologique" uniquement fondée sur des "valeurs", mais d’une patrie charnelle– "terre des pères" et "mère- patrie" – parfaitement caractérisée d’un point de vue géographique, historique, religieux, culturel, ethnique, linguistique… Cette notion de "patrie charnelle" se retrouve admirablement chez Péguy affirmant, au moment de partir à la Guerre de 1914 où il va être tué dès les premiers combats, que défendre la France, c’est "défendre Poitiers, Bouvines, saint Louis, Jeanne d’Arc, la Sorbonne et les cathédrales, Racine et Molière, la plus belle langue du monde".
 
Comme l’écrivait Henri Massis :
"La France de Péguy, ce n’est pas une idée, une notion, un esprit sans corps une chose sans matière, c’est tout un grand peuple vivant, réel. La France de Péguy, ce sont des pays, la Loire, la Beauce, Paris, et ce sont des personnes, Jeanne d’Arc, sainte Geneviève, saint Louis, Notre-Dame, Dieu ; la France de Péguy, ce sont des arbres, des labours, des clochers. Et dans son admirable Introduction à la poésie française, Thierry Maulnier a pu saluer en Péguy "le seul poète de nos blés", le seul qui soit réellement revenu au ciel français, au sol français, aux travaux français. Personne, en effet, n’a comme Péguy les mots propres et justes pour décrire et montrer nos jardins, nos vignes, nos treilles, nos allées, nos maisons, et aucune langue plus que la sienne n’est apte à décrire ces horizons français si diversementpareils et si pareillement divers : c’est le dessin même, c’est la ligne, le style, c’est l’exacte géométrie française, et c’est aussi la moralité, la réalité, l’être même de la France" [La Revue universelle, tome 78, n°10, 15 août 1939, p.482].
 
Dans le même esprit que Péguy, Maurras écrira :
"Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons ; ce sont des autels et des tombeaux ; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent au jardin, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats. Il n’y a rien au monde de plus concret" [Votre bel aujourd’hui, 1950, publié après la mort de Maurras, Librairie Arthème Fayard, 1953].
 
Cette identification concrète de la Nation – à mille lieues de la "patrie idéologique" chère aux héritiers de la Révolution, notamment libéraux (cf. par exemple les positions actuelles d’un Juppé ou d’un Fillon…) – était très nette dans l’esprit du général de Gaulle qui, se plaçant sur un plan ethnico-culturel, déclarait à Alain Peyrefitte [cf. C’était de Gaulle, 1, 1994, p.52]:
"C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne".
 
Sans exclure une certaine ouverture (la "vocation universelle" de la France), convenons que les propos du fondateur de la Vème République comportent une véritable profession de foi contre la société "pluriethnique’", "multiculturelle" et "multireligieuse" chère au contraire aux tenants de la Nation-contrat.
Certains pseudo-gaullistes (Juppé, etc.) ont avancé piteusement que les propos du Général étaient circonstanciels, destinés à justifier l’abandon de l’Algérie, pour ne pas avoir à intégrer des millions de musulmans dans la Nation française. Il est clair que la pensée du général de Gaulle transcendait l’épisode algérien. En témoigne le chapitre de ses Mémoires d’espoir (Le Renouveau 1958-1962) consacré à la construction européenne, dans lequel, évoquant les diverses nations européennes, de Gaulle écrit :
"Toutes étant de même race blanche (sic), de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation".
 
On aura compris qu’avec la conception de la Nation-héritage, l’identité nationale ne peut se concevoir que de manière ’’généalogique’’.
Dans ces conditions, la Nation est nécessairement une réalité historique continue qui transcende les générations présentes car faite de toutes les générations passées, mais aussi de toutes les générations à venir, de tous les "nationaux" morts et de tous les "nationaux" à naître.
Dans cette optique, ce ne sont pas des "citoyens" nomades qui font la Nation, mais c’est la Nation qui crée les "nationaux" : "La France et l’Etat font les Français, bien plus que les Français ne font la France", telle était la pensée du général de Gaulle [cf. Nicolas Tenzer, La face cachée du gaullisme. De Gaulle ou l’introuvable tradition politique, Hachettes littératures, 1998], en totale connivence avec celle d’un Soljenitsyne proclamant : "La patrie, c’est ce qui nous a tous créés. Elle est au-delà, bien au-delà de toutes les éphémères constitutions" [cf. La Russie sous l’avalanche, Fayard, 1998].
 
Le concept de Nation, s’il ne se confond pas avec celui de peuple, l’englobe cependant, car "la nation est le correspondant dans l’éternité de ce qu’est le peuple à un moment de l’histoire" [Nicolas Tenzer, op.cit.].
Le "national" est alors essentiellement, quoique non exclusivement, celui qui par le "droit du sang" (ou "droit de filiation") appartient naturellementà la Nation – communauté historique, patrie charnelle et spirituelle – et ce n’est que très exceptionnellement qu’il peut s’y agréger par un acte volontaire d’adhésion ; adhésion à une communauté à l’égard de laquelle il doit avoir bien conscience qu’il est avant tout un débiteur. On rejoint ici une vision qui correspond à une tradition philosophique qui rejette les conceptions contractuelles de l’origine et du fonctionnement des sociétés et qui se retrouve aussi bien chez Aristote que chez saint Thomas d’Aquin ; conceptions contractuelles qui, indéniablement, sont celles dominant les pensées "modernes" et spécialement aujourd’hui les pensées libérales qui, obnubilées par les marchés, ont de plus en plus horreur des frontières qui notamment freinent les migrations… même s’il arrive à certains libéraux de s’en inquiéter, tel le philosophe Pierre Manent, l’un des principaux disciples de Raymond Aron, écrivant :
"Les élites de la Commission [de Bruxelles] ont (…) une horreur sacrée de la frontière qu’elles associent à la guerre. Il faudrait leur rappeler que c’est le franchissement d’une frontière qui engendre la guerre et non la frontière en elle-même qui est au contraire signe de paix. Tout rappel des limites paraît désormais une déchirure de l’humanité. Ce sera fatal." [La Raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, 2006].
Texte évidemment à méditer au moment où les dirigeants européens, à la remorque de la chancelière allemande Merkel, se déclarent prêts à ouvrir toutes grandes leurs frontières pour accueillir des centaines de milliers d’immigrants extra-européens….
 
 
La Nation-contrat est une société (et non une communauté), une patrie idéologique (et non charnelle).
- La Nation-contrat est une "société" purement formelle et fonctionnelle qui, contrairement à une "communauté", "n’implique aucune communion intime" [G. Sartori, op.cit.]. Elle n’est, comme tout contrat, qu’un acte volontaire, un simple pacte civil qui peut être remis en cause à tout instant au gré de volontés changeantes.
- Cette société contractuelle, aucunement enracinée dans l’Histoire, ne peut alors être structurée que par des "valeurs" (celles de la "République") ; valeurs qui sont universelles (la liberté, les droits de l’homme, etc.), et donc supranationales…, évidemment radicalement incapables de fonder à elles-seules une quelconque identité nationale !
 
- La Nation-contrat n’a pas vraiment d’attache avec le passé, si ce n’est avec la Révolution qui, pour les "modernes", a refondé la Nation en faisant table rase de ce qui existait auparavant ; elle n’a plus vraiment de réalité ; elle n’est plus un terroir, un patrimoine ; elle est devenue une idée : la "République"… ! Nous sommes désormais en présence d’une patrie idéologique qui, du reste, peut être n’importe quelle portion du monde, dès l’instant où y sont respectées les fameuses "valeurs de la République". La récente "marche républicaine" du 11 janvier 2015 à Paris, après les attentats islamistes du 7, fut une expression emblématique de cette "patrie idéologique" qui peut se trouver alors équiparée à l’univers tout entier : ce n’est plus la terre des pères, ce n’est plus la mère-patrie…, c’est la "Terre-Patrie" ! L’identité de la France disparaît.
 
 
Avec la conception de la Nation-contrat, ce n’est plus la Nation qui crée les "nationaux", mais ce sont les "citoyens" qui créent la Nation. Le national disparaît au profit du citoyen. "Qu’est-ce qu’un Français ? C’est un citoyen français, rien de plus et rien de moins", écrivait naguère Jean-Pierre Chevènement [Le Vert et le Noir ; intégrisme, pétrole, dollars, 1995], manifestement incapable – malgré sa (fausse) réputation de "nationaliste", qualification qu’il récuse d’ailleurs, comme, au demeurant, celle de "souverainiste" – de dissocier le concept de Nation de celui d’individu !
Au "national" lié à la Nation par le "droit du sang", se substitue donc le "citoyen", un citoyen nomade provenant de plus en plus, en raison d’une immigration galopante et incontrôlée, de contrées géographiques diverses et appartenant à des cultures multiples, un citoyen qui, en tant qu’individu, adhère volontairement – ou, le "droit du sol" aidant, se trouve agrégé par hasard – non à une communauté, mais à une société élective.
 
On se trouve alors en présence d’un simple "corps d’associés vivant selon une loi commune" selon la formule de Sieyès, installés pour un temps plus ou moins long sur un même espace géographique et partageant volontairement les mêmes idéaux, qui ne peuvent être que ceux de la "République"…. Avec cette conception contractualiste, qui refuse ou n’est pas en mesure, répétons-le, de dissocier le concept de Nation de celui d’individu, la Nation, loin d’être "un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel" selon la formule d’Antoine de Rivarol, n’est plus qu’un simple conglomérat d’individus nés, selon le mot de Paul Valéry, d’un "spermatozoïde aveugle", une simple entité économico-administrative peuplée de travailleurs de plus en plus mobiles au gré des conjonctures politiques et surtout économiques.
Avec la conception de la Nation-contrat, la France n’est au fond qu’un choix personnel et révocable !
Il n’y a plus véritablement d’identité nationale, une identité qui ne peut exister que si elle s’ancre dans la "France éternelle", celle que célébrait le général de Gaulle qui, la faisant commencer en 496, au baptême de Clovis [cf. notamment ses déclarations à l’historien Edmond Pognon parues dans De Gaulle et l’histoire de France (1970)], l’imaginait "créée par la Providence… pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires", et "telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle" [Mémoires de Guerre,T.1, l’Appel, p.1].
 
Mais on a vu, avec l’affaire Nadine Morano, que la pensée du Général était devenue bien ringarde, voire carrément délictueuse, y compris pour ceux qui ont le toupet de se prétendre ses héritiers !!
FREMIOT Gerard

Né le 1er octobre 1946
Marié





Docteur en Sciences Politiques
Diplômé d’études supérieures de Droit Public
licencié en droit, en histoire, et ès arts,
Diplômé en Droit canonique

Ancien auditeur de l’institut des Hautes Etudes de Défense Nationale


A mené, jusqu’en 2012, une carrière de fonctionnaire dans plusieurs administrations et cabinets ministériels( Défense, Intérieur, etc.).
Parallèlement, a assuré des enseignements dans divers établissements supérieurs publics et privés ( Paris II, Paris IV-Sorbonne, Faculté libre de Paris, etc.).

Ouvrages
Articles de géopolitique et d’histoire des idées politiques. 
L’Etat : le grand retour ?
     Préface de Paul-Marie Coûteaux, Paris, Muller édition,124 p.



Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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