Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

L'élection et le peuple

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(6 Votes)
L'élection et le peuple
 
Des idéaux républicains portés par un "Peuple souverain", aux réalités prosaïques de l’égoïsme naturel des acteurs du jeu électoral : les électeurs, les commentateurs et les politiques.
 
Chaque citoyen, chaque Français majeur, a le droit de faire connaître son choix périodiquement pour désigner les hommes et les femmes en charge de nos destinées collectives. Nous le faisons en principe en notre âme et conscience, en fonction de nos idées, mais aussi le plus souvent de nos désirs et de nos peurs.
L’agrégation de tous les choix individuels expressément formalisés, favorisée par la médiation des partis politiques et des règles électorales précises et contraignantes fixant le type de scrutin, le nombre de tours, le seuil d’élimination, les modalités de report… permet de définir ce qui sera le choix de la majorité, aussi faible soit-elle par rapport au nombre des inscrits, et qui devient de ce fait, un peu rapidement et abusivement, le choix du Peuple.
 
La notion de peuple : réalité ou fiction ?
Si l’on excepte l’acception péjorative de ce mot, lorsqu’il est employé pour désigner les citoyens de condition modeste par rapport aux classes privilégiées, le Peuple est une communauté vivant sur un même territoire, unie par des caractéristiques communes comme la culture, les mœurs, la langue, la législation et les institutions ; et, à ce titre, le peuple est une réalité, en ce qu’il est soumis aux titulaires du pouvoir issus de l’élection. Mais il peut se définir aussi comme l’ensemble des personnes constituant une Nation et se référer au principe de citoyenneté : c’est dans ce sens que l’on parle du "peuple souverain", fiction tendant à transcender l’individuel en collectif.
Le mot Peuple n’est jamais aussi galvaudé que dans les périodes électorales ; nous serions alors tentés de le considérer plutôt comme une baudruche que l’on agite à bon ou mauvais escient, marionnette confiée aux mains agiles des marionnettistes que sont souvent les politiques qui s’en recommandent et nous manipulent avec la complicité des experts et des journalistes. Car l’opinion de ce Peuple n’est que celle de la majorité relative des électeurs, majorité faible si on considère l’importance grandissante des abstentionnistes s’ajoutant aux électeurs minoritaires.
 
Le spectacle des soirées électorales n’est-il pas quelque peu dérisoire ?
On ne sait s’il faut considérer comme sérieuses ou ridicules ces dérisoires soirées électorales où dissertent savamment les représentants des partis politiques, les journalistes et les experts, faisant des analyses subtiles, des projections naïves ou machiavéliques, en distribuant savamment les bons et mauvais points, les encouragements ou les excommunications.
Observons ces commentateurs qui se délectent, supputent la future abstention, évaluent les reports de voix entre les deux tours, projettent leurs propres idées partisanes, parient sur les écuries et les jockeys, se font à l’occasion gravement Cassandre : "le jeu de recomposition est en gestation, l’après 2e tour va être très violent, la tectonique des plaques est en marche… ". On s’interroge sur l’avenir, sur les reports de voix, sur les solutions dont disposent les perdants : le maintien, le retrait, la fusion ?
Toute autre solution que le maintien n’est-elle pas une trahison de la logique électorale, une désertion du champ politique ? Sous couvert d’un sacrifice héroïque à la morale publique, c’est au moins un calcul politique et à l’évidence un manque de cohérence et de foi dans ses idées. Le retrait de liste fait en tout cas peu de cas des électeurs que l’on considère comme les obligés du parti en disposant un peu imprudemment par avance de leur vote en les incitant à voter pour l’adversaire de la veille. Quant à la fusion de liste elle est sans conteste la pire des solutions car elle affiche ouvertement la proximité des idées et des intérêts entre deux listes concurrentes et donne l’impression de la course aux places à tout prix.
Ce qui frappe dès l’abord dans ces grand-messes, pour celui qui peut prendre un peu de recul, c’est la référence au Peuple et à la sagesse de son verdict, dont les uns et les autres expliquent avec perspicacité le sens et justifient la portée, admirant la sagacité avec laquelle cette entité symbolique s’est déterminée, incluant tacitement dans cette entité prestigieuse, cet ensemble vide, les abstentionnistes, les perdants et a fortiori les minorités écartées par le jeu de règles électorales restrictives.
Ce qui interpelle aussi, c’est le contraste entre les jugements critiques ou louangeurs portés sur les partis politiques et les résultats de leur candidat, et par ailleurs le silence respectueux à l’égard des électeurs et de leur vote. Lors de ce premier tour de scrutin des élections régionales, ce phénomène en est devenu caricatural : le Front National, ce parti extrémiste, dangereux pour la République, ce pelé, ce galeux, d’où vient tout le mal, doit être considéré comme le mal extrême et justifie le retrait des listes du parti "dit républicain" le moins bien placé pour pouvoir évincer le concurrent gênant ! Par contre, aucun reproche n’est formulé, par aucun parti, aux très nombreux électeurs qui ont choisi de voter pour lui : on les comprend, on les plaint, on se dit qu’ils vont sans doute devenir raisonnables au 2e tour !
 
Est-il sérieusement compatible de considérer comme irréprochable l’électeur et de juger son choix diabolique ?
N’y a-t-il pas une contradiction fondamentale entre ces vociférations, ces stigmatisations à l’égard d’un parti qui n’a pas jusqu’à la preuve du contraire été interdit légalement comme étant un ennemi dangereux de la République, la dramatisation des résultats obtenus par celui-ci, et l’obligation de reconnaître le pouvoir suprême aux électeurs, seuls habilités dans notre démocratie à définir la volonté générale ? Est-ce que les partis traditionnels en place depuis le début de la Ve République, qui se sont partagés sans discontinuer les responsabilités du pouvoir avec les résultats que l’on sait, ne plaident-ils pas au fond pour leur propre intérêt, ou pour le moins pour l’excellence de leurs programmes et de leurs candidats, n’admettant pas que d’autres puissent venir leur faire concurrence?
Tout cela laisse perplexe sur la bonne foi de nos responsables politiques qui confondent trop souvent leurs idées, leurs intérêts et leurs carrières politiques avec l’intérêt général et le bien commun. L’élection démocratique si imparfaite soit-elle a été choisie comme mode de désignation des gouvernants, étant préférée à la monarchie héréditaire ou au tirage au sort. Ce n’est pas le peuple qui s’exprime mais les électeurs, individuellement, avec leurs idées, leurs émotions, leur parti pris ; c’est à eux, aux plus nombreux, que revient le pouvoir de désigner nos dirigeants : seuls les mauvais joueurs dénoncent les gagnants et veulent les écarter du jeu lorsque la distribution des cartes ne leur convient pas !
DONNADIEU Francois-Xavier

Né le 9 septembre 1942
Marié – 3 enfants


Conseiller maître honoraire à la Cour des Comptes


Institut d'études politiques (IEP, Paris)
Doctorat de droit
Diplôme de criminologie
Ecole supérieure de guerre
 
Ecole spéciale militaire (ESM) de Saint-Cyr-Coëtquidan (1962-1964)
Ecole d'application d'artillerie de Châlons-sur-Marne (1965)
Ecole des officiers de la gendarmerie nationale (1973)
Commandant la compagnie de gendarmerie de Salon-de-Provence (1979-1981)
Chargé des affaires juridiques
     à la Direction générale de la gendarmerie (1982)
Conseiller référendaire à la Cour des Comptes (1985)
Maître de conférence en droit public à l'IEP de Paris (1985-1991)
Maître de conférence en finances publiques à l'ESM de Saint-Cyr (1989-1996)
Directeur de cabinet
     de M. Jacques Godfrain, Ministre délégué à la Coopération (1996-1997)
Secrétaire général
     du Conseil supérieur de l'ordre des experts-comptables (depuis 1998)
Conseiller maître à la Cour des comptes (depuis 1998)
 
Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Commandeur de l'ordre national du Mérite

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version