Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Politique migratoire et démocratie

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
La politique migratoire et la démocratie
 
FIGAROVOX/CHRONIQUE - La chancelière allemande Angela Merkel a pris seule la décision d'ouvrir grand ses frontières. N'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ?
 
La fracture qui s'accroît actuellement en Allemagne entre les chrétiens-démocrates et les chrétiens-sociaux de Bavière (partis de centre droit continûment alliés depuis la création de la République fédérale) pose la question de la décision des politiques migratoires dans les démocraties occidentales. La CSU (Union chrétienne-sociale) reproche à la chancelière chrétienne-démocrate d'avoir pris seule une décision stratégique, aux conséquences immenses pour l'Allemagne, et accessoirement pour l'Europe. Sous le coup d'une juste émotion, Angela Merkel a déclaré publiquement en 2015 que l'Allemagne offrait chez elle 800 000 places de réfugiés et décidé de mettre les lois allemandes de côté, afin d'ouvrir grand ses frontières. Elle a ainsi mis en branle des millions de miséreux du Moyen-Orient, d'Asie centrale et d'Afrique, pour qui un État de droit riche, tempéré, stable, bien organisé, sans violence, offrant logement, nourriture, instruction et soins gratuits aux familles, incarnait un extraordinaire eldorado.
C'est une décision que la chancelière a prise seule, sans consulter ni ses ministres, ni ses parlementaires, ni ses partenaires de l'Union européenne. Elle n'a pas non plus sollicité ses hauts fonctionnaires, ses universitaires, ses chercheurs - politologues, géopoliticiens, anthropologues, sociologues, spécialistes des religions. Elle ne leur a pas demandé de lui dessiner les conséquences prévisibles de son tournant stratégique, qu'elles fussent politiques, sociales ou internationales. Il est vrai qu'elle croulait sous les fleurs des médias, qui virent en elle la vestale de l'honneur européen. Le Quatrième Pouvoir, à qui il arrive parfois d'avoir la mémoire courte, avait oublié que Mme Merkel avait expliqué, quelques mois auparavant, que le multiculturalisme, cela ne fonctionnait pas en Europe.
De nombreux commentateurs voulurent ajouter des considérations économiques à leurs jugements moraux : l'Allemagne, si faible démographiquement, avait un besoin vital de nouveaux bras pour son industrie. Tout cela est peut-être vrai. Mais n'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ? La démocratie ne consiste-t-elle pas à interroger les populations sur les choses les plus importantes ? La démocratie ne sert-elle pas à ce que les peuples puissent décider librement de leurs destins ?
 
En France, la décision d'État la plus importante du dernier demi-siècle porte aussi sur la question migratoire. C'est le regroupement familial. Il a changé le visage de la société française. Il est fascinant qu'une décision aussi cruciale ait été prise sans le moindre débat démocratique préalable. Il s'agit d'un décret simple d'avril 1976, signé par Jacques Chirac et contresigné par Paul Dijoud. Cette mesure a provoqué immédiatement un afflux très important de jeunes personnes en provenance de nos anciennes colonies d'Afrique du Nord, à la mesure de la déception qu'avaient suscité quinze ans de piètre gestion et de confiscation du pouvoir par les vaillants héros des indépendances. Ce décret Chirac voit son application suspendue pour trois ans par le premier ministre suivant, mais le Conseil d'État (institution non élue) annule cette prudente décision de Raymond Barre, expliquant que le regroupement familial faisait dorénavant partie des "principes généraux du droit français".
En 1977, une aide au retour est instaurée par le secrétaire d'État Stoléru, versée aux immigrés acceptant de rentrer dans leur pays d'origine. En 1980, une loi Bonnet accroît les possibilités d'expulsion et de refoulement des étrangers (un étranger commettant un crime ou un délit est expulsable immédiatement). Mais, à l'été 1981, sans l'avoir explicitement annoncé dans son "programme commun de la gauche", le nouveau gouvernement d'alternance change à 180 degrés de politique : il régularise 130 000 étrangers en situation irrégulière, facilite le regroupement familial, supprime la loi Bonnet et l'aide au retour.
Consultés par référendum par le général de Gaulle - qui ne voulait pas d'un Colombey-les-deux-Mosquées -, les Français ont accepté, en 1962, de se séparer de leurs départements d'Algérie, où une insurrection arabe brandissant le drapeau de l'islam avait surgi huit ans auparavant. Cinquante-six ans plus tard, ils voient les titres inquiets de leurs journaux : "450 islamistes vont être libérés de prison !" Ils s'aperçoivent alors qu'on leur a imposé en France une société multiculturelle, sans qu'ils l'aient réellement choisie.
La situation est comparable en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Hollande, en Belgique, etc. On peut fort bien soutenir que le brassage culturel enrichit les sociétés modernes. Mais, dans une démocratie qui fonctionne, le minimum est que la population soit consultée sur l'ampleur du multiculturalisme qu'elle aura ensuite à gérer.

Paru dans Le Figaro, 2 juillet 2018
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version