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Un brûlant témoin de l’Amour

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Un brûlant témoin de l’Amour
 
Il y a trois ans un homme exceptionnel mourait à Madras.
Son visage rayonnait d’une immense bonté, souvent traversée par la douleur de la compassion. Ceux et celles qui l’ont rencontré, ne fût-ce qu’une fois dans leur vie, n’ont pu oublier cette rencontre.
Je veux parler de Pierre Ceyrac, jésuite, né en Corrèze en 1914, parti en Inde en 1937, puis ordonné à Kurseong, dans l’Himalaya, en 1945.
Aumônier des étudiants catholiques de l’Inde de 1951 à 1966, engagé auprès des dalits (littéralement les "opprimés", ceux que l’on appelait autrefois les Intouchables) de 1967 à 1980 ; il rejoint les camps de réfugiés khmers à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande, de 1980 à 1992 – "la période la plus émouvante" de sa vie, dira-t-il plus tard.
De retour en Inde, il oriente son combat vers l’accueil d’enfants pauvres ou orphelins et crée avec un jeune Indien une association appelée momentanément "Les mains ouvertes" qui accueillait, en 2003, environ 35 000 enfants du pays tamoul. Au terme d’une existence donnée à Dieu et aux autres, en particulier les plus pauvres, les plus délaissés, Pierre Ceyrac s’éteint à Madras le 30 mai 2012, à l’âge de 98 ans.
  
Si j’évoque cet homme extraordinaire, c’est parce que les éditions Bayard viennent de faire paraître ses Carnets spirituels  –  qui s’étendent très inégalement de fin 2006 à 2010 –, suivis d’un entretien avec Jean-Christophe Rufin réalisé en 2003 (et qui avait été diffusé alors sur France Culture puis rediffusé en 2012). Ces Carnets sont composés de notes, de souvenirs, de réflexions, de prières, de quelques dates de rendez-vous. Le thème dominant – et c’est peu dire, car il revient à chaque page – en est l’Amour. "Seigneur, je vous remercie pour votre immense Amour" ; "C’est sur l’amour que je serai jugé" ; "Chaque minute, chaque seconde : aimer plus, aimer mieux" ; "N’oublier personne de ceux et celles que j’ai aimés". Plusieurs fois, le Père Ceyrac a recopié la phrase de saint Jean de la Croix qui était devenue en quelque sorte sa devise : "Tout mon exercice est d’aimer".
Par sa vie et son action le Père Ceyrac a incarné cette phrase; ce fut l’une de ses plus profondes aspirations comme en témoigne, dans une formulation différente, cette note de 2007 : "Être une Bénédiction pour tous ceux qui m’entourent, simplement en étant là". Et de fait, en sa présence, on expérimentait combien juste et profonde est la remarque de Bergson à propos des saints et des "grands hommes de bien" : "leur existence est un appel". Appel que l’on peut entendre en lisant ces Carnets, ces entretiens avec Jean-Christophe Rufin, ou en regardant les documentaires consacrés au Père Ceyrac (1).
 
Parmi les notes des Carnets, apparaissent aussi les noms de personnes ayant beaucoup compté dans la vie de Pierre Ceyrac : entre autres, Gandhi, rencontré en 1946, Mère Térésa, Dom Bede Griffiths, l’abbé Pierre, Jean Vanier, beaucoup de compagnons jésuites, et puis cette note : "Père Monchanin et Père de Lubac. Deux grands esprits qui ont illuminé ma vie."
 
Jules Monchanin (1895-1957), prêtre du diocèse de Lyon, arrivé en Inde en 1939 avec l’espoir d’y fonder un jour une cellule de vie contemplative, fut d’abord vicaire dans des villages du pays tamoul, puis fonda en 1950, avec le bénédictin Henri Le Saux, l’ashram du Saccidânanda ; dès 1939 le jeune Père Ceyrac rencontre en Inde le Père Monchanin qui, malade, sera rapatrié à Paris pour y mourir en 1957. Esprit d’une élévation de pensée et d’une culture inouïes – André Chouraqui voyait en lui l’un des hommes les "plus géniaux" qu’il eût rencontrés –, le Père Monchanin a laissé un livre incandescent, De l’esthétique à la mystique (Casterman, 1955 ; rééd. 1967). Louis Massignon célébrera en lui un homme "entièrement donné aux âmes de là-bas, serviteur des pauvres, des proscrits, des parias". C’est le Père Monchanin qui avait suggéré au Père Ceyrac d’adopter comme devise missionnaire les paroles de Ruth à Noémi : "Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu".
 
Henri de Lubac (1896-1991), jésuite, un des plus grands théologiens catholiques du XXe siècle ; professeur de théologie fondamentale aux Facultés catholiques de Lyon, où Pierre Ceyrac le rencontra en 1937, il fut interdit d’enseignement en 1950 ; réhabilité par Jean XXIII, il sera appelé comme expert au Concile Vatican II puis créé cardinal par Jean-Paul II en 1983. Un pique-nique avait réuni à Lyon, en 1937, autour des Pères Monchanin, de Lubac et Daniélou, le jeune Ceyrac qui n’était pas encore prêtre : "Ils ne parlaient que des grands existentialistes de ce moment-là, c’était éblouissant pour moi", se souviendra-t-il devant Jean-Christophe Rufin.
  
Par tempérament et par charisme, le Père Ceyrac n’était pas un convertisseur. Connaissant en profondeur l’hindouisme – il avait consacré quatre années de sa vie à la lecture des Upanishads et des Védas –, il en admirait la spiritualité, même s’il critiquait la loi du Karma. À Jean-Christophe Rufin qui lui demande si la conversion a été une ambition de sa vie, le Père Ceyrac répond : "Non, je ne parle pas de conversion, même pas d’évangélisation, ce sont des mots que je n’aime pas. Je parle de témoignage. Jésus-Christ a dit : “ Aimez-vous les uns les autres. À ce signe, ils sauront que vous êtes mes disciples.” Ça, c’est le grand témoignage de Mother Teresa. Je crois que c’est ça la grande chose. Je n’ai jamais été agressif avec eux, j’ai beaucoup de respect pour l’hindouisme, c’est une recherche extraordinaire de Dieu."
 
Le Père Ceyrac fut un brûlant témoin de l’Amour, l’un des hommes les plus fascinants que beaucoup d’entre nous aient rencontrés – et sans aucun doute le plus bouleversant.
 
(1) Entre autres Père Ceyrac, Father India, un film de Béatrice Limare, DVD Voir et Dire. De nombreuses vidéos du Père Ceyrac sont accessibles via Internet.                
SAINT-CHERON de Francois

Né le 24 août 1958.
Marié – 4 enfants.
 


Universitaire
 

Agrégé de lettres modernes (1987).
Docteur ès lettres (1991).
Habilité à diriger des recherches (2012).
 
Professeur à Saint-Louis de Gonzague (1986-1998).
Maître de conférences, Université Paris-Sorbonne (depuis 1998).
Chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris (depuis 2011).
 
Ouvrages :
Senghor et la terre (1988) - L’esthétique de Malraux (1996) - Les romans de Malraux (1996) - André Malraux (1996) - Georges Bernanos (1998) - Sainte Thérèse d’Avila (1999).
 
Éditions:
Collaboration aux Écrits sur l’art d’André Malraux dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2004, t. I et II. 
Collaboration au t. VI des Œuvres complètes d’André Malraux dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2010.
Collaboration à Poésie complète de Léopold Sédar Senghor, CNRS Éditions, coll. "Planète libre", 2007.       
Édition des Lettres choisies 1920-1976 d’André Malraux, Gallimard, 2012.
 
 
 
 
 
 
 

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