Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Universalité de Confucius et de son coeur

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(0 Votes)

Universalité de Confucius et de son coeur

(...) (site endommagé en 2013)
... qui vise, en 200 pages, à donner aux Français un aperçu de la civilisation chinoise : "Même si la Chine du xxe siècle a souvent cherché à le répudier, Confucius demeure très présent chez les Chinois du xxie. Il prêchait piété filiale et soumission aux rites, car l'une et l'autre concourent à l'harmonie de la société et de l'univers. Mais il ne fige pas pour autant ce peuple industrieux. Grande est la capacité des Chinois d'une évolution dans la continuité". J'ajoutais : "Ce roi sans royaume est un des hommes qui a le plus influé sur le destin de son peuple, celui-ci eût-il le plus souvent ignoré le fond de sa pensée et les ressorts de son éthique : responsabilité et sollicitude fondées sur l'expérience et l'étude". Si les Chinois sont nombreux à suivre la Voie confucéenne sans le savoir, les rares Occidentaux qui, sans l'avoir lu, ont une idée de Confucius, voient en lui le fondateur d'un ordre social conformiste qui donne une rôle dominant et arbitraire au souverain, au père, à l'époux, à l'aîné ; d'un patriarcat qui enferme une multitude d'individus dans une soumission totale à quelques privilégiés du sexe mâle.
Or, Lunyu dit de Confucius qui commence à courir le pays : "Le Ciel va donner au peuple en ce grand homme un héraut de la vérité" (Lunyu iii, 25). Il ouvrira la Voie, dao, dont je retiendrai l'observation qu'en donne le Dictionnaire français de la langue chinois, de l'Institut Ricci, pour son acception cosmique : "La Voie ne peut être appréhendée par l'esprit discursif, est manifeste dans le devenir naturel et s'impose à l'homme en le rendant à lui-même".

Confucius, "héraut de la vérité", va rassembler tout ce que le coeur chinois (siège tant des sentiments que de l'intelligence) a produit de meilleur depuis les origines et en fera la leçon aux générations futures. Fruit des traditions antérieures au Maître, sa doctrine se répendra en Chine selon la volonté du Ciel, contribuant à l'éducation de "l'homme véritable" - le junzi. C'est le temps où la Perse écoute Zoroastre, la Grèce, les présocratiques (Démocrite, Épicure, Empédocle, Héraclite, Anaximène, Pythagore et Thalès de Milet), puis Socrate ; le temps où les Hébreux connaissent les premières relations écrites des prophéties, celui où Rome forme un ordre moral et social qui durera plus de mille ans et a profondément marqué les esprits et les moeurs en Occident. C'est une ère qu'en matière de connaissance de l'Homme nous n'avons pas dépassée.

Le jésuite Matteo Ricci, arrivé en Chine en 1584, autorisé à séjourner à Pékin en 1601, jugeait que les livres de Confucius étaient "de beaux ouvrages de morale" (1). Il en dit : "Au temps de Platon et d'Aristote, florissaient en Chine des livres moraux en forme de maximes, oeuvres de lettrés de bonne vie, et, en tête, Les Quatre Livres, hautement estimables, que je relis jour et nuit" (2). Il écrivit des confucéens authentiques : "S'ils ne croient pas à l'immortalité de l'âme, ils rejettent les superstitions des autres sectes et pratiquent un culte austère du ciel et de la terre" (3).
Comparer Confucius aux Sages de l'Antiquité gréco-romaine permet aisément de lui supposer une métaphysique : selon Sénèque, philosophe stoïcien - païen, bien sûr ! du ier siècle de notre ère, "toute vraie philosophie postule la justice, la piété, la religion, et toutes les autres vertus qui se donnent la main et forment comme une chaîne. C'est elle qui nous apprend à reconnaître la souveraineté divine, à traiter les hommes en frères" (4).
Ricci ne pouvait l'ignorer. Pourquoi, alors, réduire la sagesse de Confucius à une morale ? Pour qu'elle ne portât pas ombrage à la religion chrétienne que Ricci entendait prêcher à la Chine… Mauvais calcul ! Ses successeurs commettront la même erreur, au risque, si souvent vérifié, d'interdire au "coeur" des Chinois une approche naturelle et spontanée du christianisme. Quant au grief de conformisme que l'Occidental contemporain fait à la morale confucéenne, il est dérisoire. Une seule formule du Maître suffit à le détruire : "L'honnête homme cultive l'harmonie et non le conformisme" (Lunyu xiii, 23).

Si le confucéisme est plus qu'une morale, sa portée morale n'en est pas moins immense. Confucius, sait que, pour "l'homme véritable" - ou "l'homme généreux", le "gentilhomme" - la vie est une longue suite de responsabilités à assumer : "L(homme véritable doit être robuste et courageux. Le fardeau est lourd, et le voyage long. Son fardeau, c'est la pratique de la vertu d(humanité ; n(est-ce pas lourd ? Son voyage ne finira qu'après la mort ; n'est-ce pas long ?" (Lunyu viii, 7). La mort est-elle une délivrance ? Confucius le sait-il ? Le sent-il ? Il se garde bien, en tout cas, de l'affirmer : "Zilu interrogea Confucius sur la manière d'honorer les esprits. Le Maître répondit : "Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ?" Zilu reprit : "Permettez-moi de vous interroger sur la mort" Le Maître répondit : "Celui qui ne sait pas ce qu'est la vie, comment saura-t-il ce qu'est la mort ?" (Lunyu, xi, 11). Socrate, le plus bel esprit grec, ne disait pas autre chose, au ve siècle avant notre ère, quand il affirmait : "Je sais que je ne sais rien".

Le confucéisme, hérité des Dynasties Xia, Yin et Zhou, est bien d'abord une morale individuelle, commandant responsabilité de soi, sollicitude aux faibles, respects aux supérieurs et surtout aux aînés qui, naturellement, ont meilleure expérience - partant : meilleure "prudence", (du latin prudentia, "sagesse") - que leurs cadets. "À quinze ans, je m'appliquais à l'étude. À trente ans, mon opinion était faite. À quarante ans, j'ai surmonté mon incertitude. À cinquante ans, j'ai découvert la volonté du Ciel. À soixante ans, nul propos ne pouvait plus me troubler. À soixante-dix ans, je peux vivre tous les élans de mon coeur, sans jamais sortir du droit chemin" (Lunyu, ii, 4 ).


Le confucéisme et sa morale ont vocation de donner à chacun la possibilité d'assurer son salut au regard du Ciel et de Sa Voie ; il a bien une métaphysique. "Le Maître dit : "Tendez votre volonté vers la Voie ; fondez-vous sur la Vertu ; appuyez-vous sur la bienveillance ; ayez pour délassements les arts" " (Lunyu vii, 6).Quant au Ciel confucéen, comment ne pas le concevoir d'une essence proche du Ciel de la tradition biblique et de son "Dieu tout puissant" ? Pour Confucius, le Ciel a une volonté absolue : "Si c'est la volonté du Ciel, la vérité prévaudra. Si c'est la volonté du Ciel, la vérité sera étouffée" (Lunyu xiv, 36). Confucius quête le Vrai, le Bien, le Bon sous l'autorité absolue du Ciel qu'il convient de redouter, étant entendu qu'elle est "sacrée", c'est-à-dire "vénérable" et "redoutable" à la fois.
Nous n'en sommes pas aux commandements de Jésus qui a dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit: voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même" (5).
En revanche, on ne peut que songer au Dieu biblique : "Dieu redoutable au conseil des saints, grand et terrible à tout son entourage" - que chante le Psaume 89.

La parenté entre confucéisme et tradition biblique voire chrétienne, me l'a confirmée le constat saisissant que dressa l'ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères de Chine, mort moine bénédictin de l'abbaye de Saint-André à Bruges, Lu Zhengxiang (6) ; il voyait dans le dao chinois le possible équivalent du verbum, dont saint Jean a écrit : "Au début était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu" (7). Lu a écrit : "Le confucéisme dont les normes de vie morale sont si profondes et si bienfaisantes, trouve dans la révélation chrétienne la justification la plus éclatante de tout ce qu'il possède d'humain et d'immortel et il trouve, en même temps, le complément de lumière et de puissance morale qui résout les problèmes devant lesquels nos sages ont eu l'humilité de s'arrêter, comprenant qu'il ne revient pas à l'homme de trancher le mystère du Ciel" (8).
Présenter le confucéisme comme une Voie propre à préparer le confucéen à la Révélation chrétienne, c'est, pour le catholique de culture latine si curieux de la Chine que je suis, placer la sagesse du Maître au sommet de l'appréhension humaine du monde. À la réflexion, ce jugement ne saurait étonner. Est-ce que Gou Hongming ne disait pas, au lendemain de la chute de l'Empire - en un temps où Confucius est déprécié : "Confucius croyait en Dieu, bien qu'il ait rarement parlé de lui " ? (9)

Lu et Gou m'ont conduit à approfondir toujours la lecture de Maître Kong, principalement le Lunyu - ces "paroles critiques" sur tous les aspects de la responsabilité de l'individu dans l'harmonie sociale et cosmique. J'ai constaté ce que Yan Ying disait de Confucius : "Plus on le fréquentait, plus on le respectait". (Lunyu v, 17). Son message universel, écoutez-en quelques bribes : "L'homme vulgaire ne connaît pas la volonté du Ciel, et donc il ne la craint pas ; il méprise les grands hommes ; il se moque des paroles des saints" (Lunyuxvi, 8) ; "La vertu d'humanité, c'est élever autrui comme on souhaiterait l'être soi-même ; c'est le faire parvenir là où on le voudrait soi-même. Qui est capable de s'en faire le modèle offre la recette de cette vertu" (Lunyu, vi, 28) ; "L'honnête homme quête la Voie, et non les biens matériels" ; (Lunyu, xv, 31) "Un homme de coeur, au besoin, donnera sa vie pour préserver son humanité"  (Lunyu xv, 9) ; "L'efficacité du milieu juste est suprême, la plupart des gens en ont perdu la notion depuis longtemps" (Lunyu, vi, 29) ; "Celui qui offense le Ciel n'obtiendra son pardon par l'entremise d'aucun esprit » (Lunyu, iii, 13) !
Foi, Espérance et Charité, les vertus théologales, sont là - ne fussent-elles pas nommées. Pourquoi ? Parce que Confucius a d'abord du coeur, lequel, comme chez tout Chinois, est siège de son intelligence des choses. Contemporain des plus fameux philosophes grecs - Socrate est né dix ans après sa mort -, Confucius l'emporte sur eux dans la compréhension du cosmos, de la société humaine, de chaque individu. Au vrai, son affectivité rend sa générosité très proche de la charité. Il aurait pu prononcer cette formule tirée de la dernière encyclique du pape actuel, Benoît XVI : "La cité de l'homme n'est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d'abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion" (10). Le droit, d'ailleurs, n'existe pas dans la tradition chinoise, chacun n'ayant que des devoirs à l'endroit d'autrui, "devoirs" dont le coeur ne saurait qu'incidemment être absent. Est-ce que dans les cinq Vertus la tradition chinoise ne place pas la bonté avant l'équité, le "bon" avant le "juste" ? J'ai fait allusion à ma culture latine, je vois en Rome la mère de l'Occident dont l'ordre millénaire - j'entends préchrétien - est contemporain aussi de Confucius : le Maître avait 42 ans, quand, en 509, Rome renverse ses rois et proclame un État (dit "république", soit l'"affaire de tous") dont la cellule de base est la famille, placée sous l'autorité du père, pater familias, et dont l'âme est fides : la fidélité à la Ville, Urbs, entité naturelle, non géographique, regroupant le peuple romain qui la compose, comme la Chine est partout où sont les Han vivant selon les usages han. Cette fides est à la fois la confiance en son ordre, la loyauté à son endroit. On y vit more majorum, "selon les usages des ancêtres" ; on rend hommage à leurs lares  - "âmes des ancêtres défunts", comme dans tout foyer chinois aux zu. Quel disciple de Confucius ne comprendrait cet ordre latin ?

Modeste avec fierté, confiant en l'histoire et l'expérience, Confucius en empiriste absolu se défend d'avoir rien inventé. "Je transmets, je n'invente rien. Je suis de bonne foi et j'aime l'Antiquité" (Lunyu vii, 1). Il n'est pas nostalgique ou réactionnaire pour autant. On lit dans L'Invariable Milieu :
"Confucius dit : "Un ignorant qui veut suivre son propre jugement, un inférieur qui veut suivre sa propre volonté, un homme de notre siècle qui veut ramener les usages anciens, tous ces hommes s'attirent des malheurs" (Zhongyong, § 28). Le propos renvoie implicitement aux Cinq Relations : empereur/sujet, père/fils, aîné/cadet, époux/épouse, amis, qu'harmonisent les Cinq Vertus : bonté, équité, courtoisie, sagesse, loyauté ; les unes et les autres sont chang - indispensables "constances" . Un surhomme, Confucius ? Non. Un homme (ren) au sens de la plus belle humanité (ren). Un saint ? On le dit shengren ("le saint homme"), voire zhisheng ("parfaitement saint"). Ces locutions lui confèrent une sainteté incontestable, tant au regard de la tradition chinoise que dans toute culture, y compris chrétienne (11). Pleinement homme, il sait que le qi ("le souffle naturel de vie") qu'il lui faut assumer à chaque instant, dépend aussi de la volonté du Ciel. Lisez La Grande Étude : "Ceux qui par leur vertu et leur sage conduite savent se tenir debout et progresser, le Ciel les comble de faveurs. Quant à ceux qui par défaut de vertu penchent d'eux-mêmes et sont près de tomber, le ciel, les renverse et achève leur ruine". (Daxue, § II, ex Liji n. 255)
L'histoire que saisit son regard n'est pas figée, il y constate et des évolution et des constantes, observant du même coup les limites à attendre du progrès des comportements humains, tant individuels que collectifs, partant la répétitivité de l'Histoire dont il appartient au Fils du Ciel de tenter d'éviter le retour des malheurs : "Zi Chang demanda si l'on pouvait savoir d'avance ce que feraient les empereurs des dix dynasties à venir. Le Maître répondit : "La dynastie des Yin a adopté les rites de la dynastie des Xia ; on peut connaître par les Documents ce qu'elle a ajouté ou retranché. La dynastie des Zhou a adopté les rites de la dynastie des Yin ; ce qu'elle a ajouté ou retranché se trouve mentionné dans les Documents. On peut savoir d'avance ce que feront les dynasties à venir, fussent-elles au nombre de cent" (Lunyu, ii, 23). La répétitivité des ères chinoises de splendeur, la répétitivité des périodes atroces de déchirement du Grand Empire sont le plus sûre illustration de ce propos du Maître. Moins que liés à la conception cyclique du temps, les constats du Maître lui sont suggérés par la limite des capacités morales des hommes : à chaque mal, mêmes conséquences au fil des âges !

Étudier Confucius conduit à une réflexion sur la morale chinoise, la sociologie chinoise, l'histoire chinoise et, de façon implicite, sur ce "Ciel" que l'éthique confucéenne commande de "respecter" - un Ciel qui agit. Les révolutionnaires du Quatre-Mai (1919) récusèrent le message confucéen, lui imputant l'immobilisme et l'arbitraire qui leur semblaient avoir frappé la société chinoise depuis des siècles. Lu Xun dénonce "l'emprise de la civilisation où le système hiérarchique des temps anciens a rendu l'homme étranger à l'homme", parle à propos de l'histoire chinoise de "festins de chair humaine" (29/04/1925) !Confucius est associé à cette "emprise", à cette "anthropophagie" : quelle erreur !
"Que l'honnête homme fasse son devoir gravement et sans faillir, qu'il traite autrui avec respect et civilité, et sur cette Terre, tous les hommes seront ses frères" (Lunyuxii, 5). Mao incluait Confucius dans les ruines du "féodalisme" et de son arbitraire. Négligeait-il que si "si on peut priver une armée de son général en chef, on ne saurait priver le dernier des hommes de son libre arbitre" (Lunyuix, 26) ?

Les temps ont changé !
Il y a peu (12), Le Quotidien du Peuple observait : "Si l'étude de Confucius cesse d'être confinée aux bibliothèques, elle offrira un regain de force spirituelle au monde moderne".
À Cambridge, en février 2009, Wen Jiabao prononça un discours confucéen. "Ma patrie bien aimée est un pays vieux et jeune à la fois. Vieux, parce que son histoire compte plusieurs millénaires. C'est avec diligence et sagesse que la nation chinoise a donné le jour à une splendide civilisation et apporté des contributions significatives aux progrès de l'humanité. C'est un pays jeune, parce que la République Populaire de Chine a tout juste soixante ans et que le pays a entamé, il y a trente ans seulement, sa politique - réformes et ouverture -, par quoi le peuple chinois a fondé la Nouvelle Chine". Il faut, poursuit-il, "privilégier l'intérêt du peuple, répondre toujours mieux à ses besoins matériels et culturels en libérant et en développant ses forces de production (…) ; sauvegarder la dignité et la liberté de chacun, en sorte qu'il puisse prétendre au bonheur au prix d'un peu d'ingéniosité et de beaucoup de travail".
"Renouvellement", "travail" - c'est du confucéisme ! On lit dans La Grande Étude : "La baignoire du roi Zheng Tang portait l'inscription : "Renouvelez-vous véritablement et chaque jour, ne cessez pas de vous renouveler". Dans les Avis donnés à Gangshu il est dit : "Encouragez le peuple à se renouveler". (Daxue, §II)
Pour Wen Jiabao, "la culture chinoise est riche, largement répandue, profonde. L'harmonie, valeur suprême et chérie de l'ancienne Chine, demeure au coeur de notre culture" ; c'est encore du confucéisme !
Selon L'Invariable Milieu, "quand l'équilibre et l'harmonie atteignent leur plus haut degré, chaque chose est à sa place dans le ciel et sur la terre ; tous les êtres se propagent et se développent heureusement". (Zhongyong, §I) Wen insiste sur "la perte de toute moralité, cause sous-jacente de la crise présente" celle du monde de 2009 ; pour lui, "dans le corps de chaque homme d'affaires doit couler le sang de la morale". Confucius encore : "L'homme honorable exerce la bienfaisance, sans rien dépenser, fait travailler le peuple sans le mécontenter, a des désirs, sans être cupide" (Lunyu, xx, 2).
Wen comme Maître Kong est un "Grand éducateur". Pour Confucius, dit Marcel Granet, sinologue français qui a consacré l'essentiel de sa brève carrière à la formation de la Chine, "l'enseignement était le premier devoir du sage" - "une mission céleste" (13) !
Granet apporte cette précision sur la perception que Confucius avait du Ciel et de Sa Providence :
"Dans la pensée personnelle de Confucius, l'idée de l'Ordre Universel était à la fois une notion centrale et une notion concrète : elle correspondait à une croyance proprement religieuse. Confucius avait foi dans une Puissance Régulatrice (dont la Vertu princière fournissait l'image) ; il avait des élans de piété vers une Providence céleste dont il croyait tenir sa mission civilisatrice et il se sentait en communion de coeur (14) avec elle" (15).

Granet observe, généralisant peut-être hâtivement, que "les disciples n'héritèrent pas la foi du Maître". Ce seraient ainsi eux qui permettraient à l'Occidental rationaliste de voir en la doctrine confucéenne une morale jugée volontiers passéiste et de pure façade. Or, peut-on ignorer que, pour l'homme en quête du milieu juste, la Voie (dao) permettant d'y atteindre est déterminée par "l'action du Ciel". Observation et étude mènent Confucius à une perception raisonnable du monde ; expérience et humilité lui interdisent d'en user pour élaborer quelque "système" raisonné censé mener à la grandeur, au bonheur. "Toute grandeur n'appartient qu'au Ciel" (Lunyu, viii,19).
De ce « Ciel » qu'il révère, il ne cherche pas non plus à donner une explication, ne le peuple d'aucune mythologie : le monde est peuplé de sheng autant que d'hommes, mais sheng et hommes sont les uns et les autres "sous le Ciel" : y loger les premiers, prétendre que les seconds pourraient en connaître la nature (par quelle expérience ?) : impossible !
Au disciple qui s'inquiète du silence de son maître, il répond : "Est-ce que le Ciel parle ? Les quatre saisons suivent leur cours ; tous les êtres croissent. Est-ce que le Ciel parle jamais ?" (Lunyu xvii, 18)
Je renvoie encore à la chute de L'Invariable Milieu : "L'action du Ciel n'est perçue ni par l'ouïe ni par l'odorat" (Zhongyong, § 33)
Et au philosophe chinois moderne Feng Youlan (16) : "Le Ciel confucéen a une volonté et c'est lui qui domine tout". On ne s'étonnera pas de lire : "Il n'y a pas moyen de faire parler le Maître de la nature des choses ni de la Voie céleste" (Lunyu v, 13).
L'une et l'autre requerraient de Confucius une spéculation intellectuelle que sa morale et son approche de la réalité lui interdisent. Reste que "l'honnête homme" se doit de concourir à l'harmonie universelle. À cette fin, il pratiquera le ren - "vertu d'humanité, bienveillance envers autrui, libérale, universelle et désintéressée, participation de l'homme à la vertu du Ciel".

Simple morale ? Même la Chine contemporaine réputée athée y discerne une "force spirituelle".
Il faut rendre au confucéisme toute sa valeur morale  et spirituelle : morale, elle commande les relations aux autres, spirituelle, les relations au cosmos. La sagesse a retenu Confucius de prétendre à "trancher le mystère du Ciel" (17). Nul doute qu'il pensait, comme Laozi, que "quelque chose d'indéfini et total préexistait au Ciel et à la Terre, lequel peut être regardé comme le père/mère de toute chose" ; qu'il "ignore son nom et lui donne le nom de Voie" (18).
Ses disciples peuvent-ils accepter un message religieux ? Xin, le coeur, siège de l'intelligence chinoise, les aidera-t-il à en percevoir tant la portée morale que l'enseignement téléologique ? Vous dites : impossible ? Mais Confucius n'est-il pas dit justement "celui qui poursuit ce qu'il sait être impossible" (Lunyuxiv, 38) ?

Il faut connaître Confucius pour comprendre ce qui a façonné le meilleur de la civilisation chinoise. Traditionnellement, elle ne connaît pour l'ordonner, que devoirs, solidarité, usages et rites ; elle ignore le droit. Le droit à suivre ressortit à une forme de spéculation que s'interdit le confucéisme : si lois il y a, elles sont fruits des usages, de l'expérience, sont jurisprudence et rites instaurés par les siècles, c'est-à-dire l'expérience. Une expérience elle-même en constante évolution - que celle-ci soit bonne ou fâcheuse : "La dynastie des Yin a adopté les rites de la dynastie des Xia ; on peut connaître par les documents ce qu'elle a ajouté ou retranché. La dynastie des Zhou a adopté les rites de la dynastie des Yin ; ce qu'elle a ajouté ou retranché se trouve mentionné dans les documents. On peut savoir d'avance ce que feront les dynasties à venir, fussent-elles au nombre de cent" (Lunyu, ii, 23).
Leçon de morale ? Leçon de l'histoire ! Voyez (quinze siècles plus tard !) Le Miroir complet pour l'illustration du gouvernement (Zizhi tongjian), de Sima Guang ; c'est dans l'histoire qu'est inscrit l'avenir à bâtir, ou à subir. Reniant son passé, mécontent (on le comprend) de la situation que connaissait la Chine dans les années 1920, Lu Xun écrivait : "La création d'une période d'un troisième type, période que la Chine n'a pas connue, est la tâche qui incombe aux jeunes d'aujourd'hui".
Beaucoup l'ont cru comme lui et jusqu'à récemment.
Le retour de Confucius dans la langue officielle, dans les pensées et sentiments sans doute aussi de maints Chinois, là est la Voie - celle de la Chine fidèle à elle-même - "splendide civilisation", rappelait Wen à Cambridge, qui, au plus fort de son éclat (hua), a "apporté des contributions significatives aux progrès de l'humanité" et qui persistera à en apporter d'autres, dès lors qu'elle aura retrouvé celui qui depuis 2 500 ans l'a guidée sur la Voie, lui conférant sa vraie nature. "Ji Zicheng dit : "L'homme honorable l'est par nature. Qu'a-t-il à faire de la culture ?" Zigong répondit : "Voilà un mot bien regrettable. Culture et nature tiennent l'une de l'autre comme ses rayures tiennent au tigre. Arrachez ses poils à la robe du tigre ou du léopard ; rien ne la distinguera plus de la peau d'un chien ou d'un mouton" (Lunyu, xii, 8). Lunyu dit : "Confucius est comme le soleil et la lune" Lunyu (xix, 24) ; il est la source de l' "éclat" de Zhonghua, par lui seul cet "éclat" peut être "constant" !
Cet "éclat" peut dépasser les bornes de l'Empire : il l'a fait en Corée, en Annam ; il a vocation à éclairer le genre humain : "Le Maître voulait aller vivre au milieu des tribus barbares de l'Est. On lui dit : "Ils sont grossiers ; convient-il de vivre parmi eux ?" Il répondit : "Si un honnête homme demeure au milieu d'eux, resteront-elles barbares ?" (Lunyu, ix, 13).

Souhaitons encore qu'à travers leur audience au sein de la prochaine superpuissance chinoise, les confucéens continuent de recevoir du dehors les apports qu'ils jugent propres à l'enrichissement de leur pays - au plan métaphysique, comme dans les domaines techniques, juridiques et autres - avant de les frapper de leur marque, de les siniser ! La sage universalité de Confucius rend son éthique propre tant à rappeler les hommes du monde entier à la responsabilités et à la dignité - aux antipodes du libertarisme occidental - qu'à recevoir du monde entier les messages les plus riches et à les offrir - bientôt sinisés - aux à leurs frères chinois.
Le christianisme est des dons précieux que les Chinois peuvent recevoir du dehors. Un jésuite contemporain, le P. Benoît Vermander, le dit (19), ce sera difficile. Il y a d'abord la question du nom de Dieu en chinois, vieux problème, posé déjà à Ricci qui avait donné trois réponses : Tianzhu - "Maître du Ciel", Tian - "Ciel" et Changdi - "Souverain Seigneur". L'Église catholique (depuis 1704) n'a retenu que Tianzhu. Ce "Maître du Ciel" qui vient donner une personnalité au "Ciel" impersonnel de Confucius, ne contribue-t-il pas à apporter, comme le dit Lu Zhengxiang , "le complément de lumière qui résout les problèmes devant lesquels les sages chinois ont eu l'humilité de s'arrêter" ?
Les catégories traditionnelles de pensée chinoise influent sur l'approche des questions théologiques. Ainsi, Vermander le montre, "aimer Dieu en chinois n'est pas évident : envers le Ciel, l'attitude exprimée est de révérence et de crainte : wei. Si Dieu se révèle comme père, la relation xiao - piété filiale - s'impose, qui traduit une soumission obéissante".
Toutes les questions ne sont pas arides. Le jésuite dépeint sans mal le "Christ au visage chinois". Animé du qi  - "l'élément le plus subtil qui entre dans la combinaison de tout être" -, il n'est plus le Galiléen, il est "passé" du fleuve Jourdain au Huanghe !
Si Vermander estime que "dans le monde des paraboles évangéliques, on peut retrouver une saveur taoïste : Jésus apprend et enseigne de la nature même des choses - de la gratuité des oiseaux et des fleurs, du mouvement des temps et des saisons, de la force incommensurable de la petite semence", Confucius n'est pas de reste : "Il est des pousses qui ne portent pas de fleur ; il y a des fleurs qui ne portent pas de fruits" (Lunyu ix, 21). Le propos de Jésus : "Je suis le vrai cep et mon père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de vie, il le coupe" (20), fait encore dire à Benoît Vermander : "Jésus révèle déjà le secret de la Vie dans le microcosme qu'est son corps et c'est la rectitude de son énergie mentale et physique qui lui permet de guérir ceux qui l'approchent. C'est parce que Jésus est cet Homme qui obéit exactement au mouvement interne de la Vie que tout le prépare à devenir le Christ".

Force est alors de penser à l'Invariable Milieu (Zhongyong, § 27) : "Combien grande est l'influence d'un homme parfaitement sage ! Elle s'étend au‑delà de toute limite, fait surgir et entretient tous les êtres".

(1) Propos de 1594, cité par Jean Sainsaulieu, "Le Confucianisme et les jésuites", Actes du Colloque international de Sinologie, Chantilly, 1974, Les Belles Lettres, 1976. p. 46.
(2) Propos de 1597, ibidem.
(3) Propos de 1584, in Jean Sainsaulieu, op. cit., p. 45.
(4) Lettre à Lucilius, XC. Ricci n'ignore pas l'attachement du philosophe latin au religieux, à la différence de l'homme, même cultivé du xxie siècle qui a le tort de voir en le précepteur de Néron un pur moraliste !
(5) Matthieu, 22, 37-40
(6) Né en 1871 à Shanghai, diplomate en Occident, marié à une Européenne, converti au catholicisme à la quarantaine, ministre des Affaires étrangères de la République de Chine en 1912, puis de 1917 à 1920 ; Premier ministre quelques mois, en 1912, moine bénédictin à la soixantaine, prêtre et mort abbé en 1949.
(7) Jean, 1, 1.
(8) Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Souvenirs et pensées, DDB, Bruges, 1944, pp. 99-100.
(9) (Kou Houng Ming) L'Esprit du peuple chinois, l'aube, poche, 2002, p. 76.
(10) Encyclique Caritas in veritate, 2009
(11) Cf. Shengti, le Saint Sacrement, Shngshen, le Saint-Esprit
(12) Le 28 septembre 2007

(14) Granet écrit "communion de pensée", ce "coeur" que je substitue au mot pensée vise à siniser la remarque, le "coeur" étant siège et de la pensée et des sentiments en Chine.
(15) Marcel Granet, op. cit., p. 100.

(16) Feng Youlan (1895-1990), Histoire de la philosophie chinoise, Shangwu Editions, 1944, t. 1, p. 83.
(17) Cf. Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Souvenirs et pensées, DDB, Bruges, 1944, p. 100
(18) Mgr Aloysius Jin, "Homélie de Noël 2007", in Tripod, revue bilingue publiée par Holy Spirit Study Center, Hong Kong -Tripod, Vol. XXVIII, n° 149,
(19) Benoît Verrmander, Les Mandariniers de la rivière Huai, Paris, DDB, 2002

(20) Jean, 15, 1-2.

WALTER Xavier

Né le 29 juin 1945
Marié –  enfants
 
Ecrivain


Études de lettres classiques à la Sorbonne
Collaborateur du ministre Alain Peyrefitte (1979 à 1999)
     aux plans politique, journalistique et éditorial, dont
     communication, à Chengde, lors du bicentenaire de l’ambassade anglaise (1993)
     communication au Forum du xxie siècle, à Pékin (1996)  
     communication au Colloque international de sinologie, Paris (1998)
 
Professeur retraité de littérature française.
Ancien chroniqueur au Figaro,
Collaborateurs de diverses revues,
Animateur d’émission à Radio-Courtoisie
 
Ouvrages
     Collaboration aux ouvrages d’Alain Peyrefitte
          
          Sur la Chine des Qing
L’Empire immobile
     Récit de l’ambassade Macartney à Pékin en 1793 (1986-1989)
La Vision des Chinois (1991) 
Le Regard des Anglais - l’ambassade Macartney (1998)
          Sur la Chine moderne
Elaboration et mise en forme de La Tragédie chinoise (1990)
Mise en forme de La Chine s’est éveillée… (2 éditions, 1996 & 1997)

      Travaux personnels sur la Chine
John Barrow, Un Anglais en Chine au xviiie siècle (1994)
     Edition critique annotée de l’ouvrage de Barrow (1804) à l’origine du mépris
     des "longs nez" pour le monde chinois 
Relations internationales en Asie Pacifique (1998)
     Collaboration à l’ouvrage collectif, Bésanger et Schulders,
     (contributions personnelles : 1. Introduction - 2. "Perspectives d’Asie",
     3. "Chine-Russie, le tournant ?")
Le Voyage de l’Hippopotame jusqu’en Chine sous le règne de Louis XVI, chronique (2001)
     Reconstitution, à partir de textes du temps, du voyage d’un navire de commerce français,
     l’Hippopotame, de Bordeaux à Canton
Monsieur Liu - roman à la manière de la Chine (2003)
Pékin Terminus, En chemin de fer jusqu’en Chine à la veille de 1914, chronique (2004)
     Reconstitution, à partir de textes du temps, d’un voyage en transsibérien au printemps 1911 
Chronique de France, de Chine et d’ailleurs (2005)  
     Mes souvenirs de collaboration avec Alain Peyrefitte
Petite histoire de la Chine (2007)
La Troisième mort des missions de Chine, 1773-1838 (2008)
Confucius attendait-il Jésus-Christ ?
     Essai sur confucéisme et christianisme, en collaboration avec
     Pierre Perrier, Thomas fonde l’Église en Chine (65-68)
     (Débuts de preuve de la venue de l’apôtre Thomas en Chine, sous Mingdi, des Han).
 
Chine rouge, t. 1, "Édifier un socialisme à la chinoise", Chronique, àparaître, février 2010
Chine rouge, t.2, "Un pays vieux et jeune à la fois", Chronique, àparaître automne 2010
 
     Autres ouvrages
Avant les grandes découvertes, Une image du monde au xive siècle, le Voyage de Mandeville  
Conversations avec Henri comte de Paris (1999) 
     Publication d’entretiens politiques et sociaux avec le chef de la Maison de France (1908/1940)
 Un roi pour la France, Henri comte de Paris -  Biographie politique (2002)
Actualité du doute, actualité de la foi (2007)
Paysan militant, Jacques Le Roy Ladurie
     Biographie politique du leader syndical paysan avant la Seconde guerre mondiale

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version