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Leçon d'humanité de J. Vanier

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La leçon d'humanité de Jean Vanier, fondateur de l'Arche
 
C'est encore le temps des vœux : on vous souhaite de commencer l'année en compagnie de Jean Vanier, fondateur des foyers de l'Arche. Et Jean Vanier vous souhaite de vous octroyer la permission d'être fous. "Je ne dis pas qu'on devrait tous devenir fous, corrige-t-il plaisamment. Mais on pourrait l'être de temps en temps…" Au lieu de se conformer poliment à ce que la société attend, de se laisser gouverner par les autres, par le désir de réussir à leurs yeux, d'obtenir leurs applaudissements, se donner la permission d'être simplement soi-même, et d'écouter son cœur. "Mes compagnons de cinquante ans m'ont appris qu'il n'y avait pas de mal à cela", assure-t-il en souriant. Leur génie n'est pas intellectuel, c'est le génie de la relation : "Ils ne sont pas polis. Ils sont eux-mêmes. Ils sont fous !" Vivre avec eux, "c'est un bazar ! Mais c'est toujours un bazar de vivre ensemble, en famille, au travail, vous connaissez cela, non ?" L'humour est d'autant plus charmant qu'il s'agit d'un discours officiel prononcé par Jean Vanier recevant, en 2015, le prix Templeton qui récompense "le progrès de la recherche dans les réalités spirituelles".
 
Depuis plus d'un demi-siècle, il vit avec les handicapés mentaux accueillis dans les communautés de l'Arche, qui sont aujourd'hui au nombre de 154 dans le monde entier. Un documentaire de Frédérique Bedos, Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, relate le parcours de cet extraordinaire aventurier qui s'est laissé guider par le vent de l'esprit. Il est né en 1928, dans les hautes sphères de la société canadienne. Son père, Georges Vanier, est ambassadeur, plus tard gouverneur du Canada, proche de la famille royale britannique. L'exemple de ce héros de la guerre de 14-18 inspire le jeune garçon. À 13 ans, en 1942, il décide de franchir l'Atlantique, pour s'engager en pleine guerre dans les cadets de la Royal Navy. Sa détermination tranquille aura raison de l'opposition paternelle. "J'ai confiance en toi", finit par dire Georges Vanier à son fils.
 
Les exclus de la société
Après huit ans dans la marine, ce grand sportif penche son mètre quatre-vingt-dix-sept et son regard bleu de mer sur les livres savants, se forme à la philosophie et à la théologie, soutient une thèse sur l'éthique d'Aristote, sous l'égide du père Thomas Philippe, dominicain. En lui rendant visite dans le petit village de Trosly-Breuil, dans l'Oise, où il est aumônier d'une maison pour handicapés mentaux, Jean Vanier découvre dans quelle disgrâce sont tenus ces exclus de la société, opprimés, délaissés, comme s'ils n'appartenaient pas à l'humanité. Avec deux handicapés, Raphaël et Philippe, il retape une petite maison du village : "On faisait tout mal, mais on était bien. La blague, le jeu, c'est ce qui fait la relation". Il a trouvé sa famille, et le premier, minuscule, foyer de l'Arche est né en 1964.
"Il n'y a aucun plan au départ, aucune volonté de faire une œuvre. Simplement, une écoute et un engagement immédiat dans la situation qui se présente. Avec Jean Vanier, c'est toujours la vie qui décide, commente Frédérique Bedos. Sa motivation profonde est le sens de la justice, et quand la motivation est pure, l'intégrité totale, on met au jour des sources."
 
La réalisatrice, ancienne journaliste de télévision à New York, Londres et Paris, a produit ce documentaire dans le cadre du Projet Imagine. Une organisation non gouvernementale qu'elle a fondée voilà huit ans pour proposer une information à haute valeur humaine ajoutée : "J'ai quitté mon travail parce que je me posais des questions sur notre façon de décrypter le monde. Je trouve le rôle des médias de plus en plus anxiogène. On diffuse la peur, qui est la pire conseillère et conduit à bâtir des murs. Je voulais pratiquer un journalisme qui remette au goût du jour des valeurs occultées par le brouhaha ambiant : l'authenticité, la bonté, la solidarité… Il est facile de les déprécier ou de les moquer, comme trop sentimentales ; en fait, elles nous importent à tous parce qu'elles touchent les aspirations universelles du cœur. Le Projet Imagine veut faire connaître à un large public des gens qui vivent ce qu'ils croient, et donnent envie de s'engager au service des autres. C'est tout sauf de la mollesse bisounours ! Outre l'information, nous avons aussi un pôle action, pour accompagner ceux qui se lancent sur le terrain."
 
Frédérique Bedos produit actuellement deux séries de documentaires : les "Héros humbles", consacrée à des anonymes exemplaires comme ses parents adoptifs qui ont recueilli une vingtaine d'enfants (elle a raconté son enfance dans La Petite Fille à la balançoire) ; et les "Mahatmas" ("Grandes âmes") au rayonnement spirituel reconnu. Le portrait de Jean Vanier s'inscrit dans cet ensemble. "C'est une figure célèbre, mais si l'Arche a une ampleur internationale, on connaît moins son itinéraire et sa pensée profonde. Il a aujourd'hui 90 ans et, pour moi, il y avait un devoir de transmission, à la fois de sa philosophie, de sa spiritualité, et aussi de sa présence incarnée".
 
Le film suit cette courbe intime, parle à l'oreille de notre cœur, et rend l'aventure captivante. Le subtil montage d'archives du début montre un garçon favorisé par la fortune, mais sans l'ombre d'une mondanité, héritant de sa famille le courage et la foi chrétienne, qui s'expriment d'abord brillamment dans l'engagement de combat, puis dans la réussite intellectuelle, l'enseignement à l'université de Toronto. Il ressemble au jeune homme riche de l'Évangile, à qui quelque chose manque, mais il ne sait pas quoi. Il va le découvrir dans l'humilité. "Il avait une position importante dans la société, et il a choisi de redescendre l'échelle, raconte Sankar, assistant de l'Arche de Calcutta. Le pouvoir, il n'en veut pas. Il veut être auprès des gens". Jean Vanier y ajoute une note rieuse : "J'avais toujours été un garçon sérieux. J'avais besoin de redevenir un enfant."
Le contact avec les handicapés mentaux provoque en lui deux émotions majeures : l'indignation devant la condition qui leur est faite et l'émerveillement devant leur innocence, leur authenticité, leur vulnérabilité, mais aussi leur joie de vivre très pure. "L'important est que ceux qui ont été les plus opprimés découvrent qu'ils sont plus beaux qu'ils n'oseraient le croire." Et cela passe par la tendresse. "C'est le mot capital, c'est pourquoi je l'ai mis en valeur dans le titre comme un sacrement", commente Frédérique Bedos.
 
Gratuité, humilité et détachement
Avec elle, on va à la rencontre des habitants de différents foyers de l'Arche. "L'expression “handicapé mental” recouvre une multiplicité de réalités, précise la cinéaste. J'ai filmé chaque personne face caméra, pour qu'on voie qu'elle est un univers à elle toute seule. Il y a là quelque chose de fascinant, et on comprend que, oui, entrer en relation avec ces personnalités si diverses, si uniques, ça peut remplir une vie. On se rend compte aussi qu'on est comme elles, et les fréquenter enlève le poids de culpabilité et d'inquiétude qui pousse à les éviter." Les accompagnateurs soulignent la réciprocité et le naturel des rapports : "Ils nous donnent joie, amour, amitié. Quand je suis avec eux, tous mes problèmes disparaissent", dit une jeune assistante de l'Arche de Bethléem. "Aimer, ce n'est pas faire quelque chose pour quelqu'un, c'est être avec lui", renchérit Jean Vanier. Et s'apercevoir que cette gratuité augmente notre humanité. "Ces personnes magnifiques peuvent nous apprendre à détruire le carcan de la soif de pouvoir et nous conduire vers un monde plus pacifique."
 
Frédérique Bedos a choisi de visiter plus longuement l'Arche de Bethléem et celle de Calcutta, "parce que ce sont des lieux brûlants de conflits, où le rejet de l'autre est violent, les communautarismes exacerbés. Les foyers de l'Arche accueillent des gens de toutes origines, de toutes confessions. Et cela témoigne aussi de l'évolution spirituelle de Jean, fermement ancré dans sa foi catholique, mais de plus en plus ouvert à l'amour inconditionnel de tous."
Tourné pendant trois ans, monté en trois mois, avec un très petit budget, mais une belle ambition artistique, ce documentaire remarquable exalte la gratuité, l'humilité, le détachement, à contre-courant des tendances dominantes. "Il ose même parler tranquillement de la mort, sujet tabou de nos sociétés", dit Frédérique Bedos dans un sourire. Son dernier entretien a le ton de la confidence : "Je vais aussi diminuer. C'est une autre forme de sagesse. Au fond, les plus sages sont ceux qui meurent, parce qu'ils n'ont plus rien à retenir." La méditation se prolonge en plans silencieux où on le regarde prier seul dans la nature. "J'ai torturé Jean pour avoir ces images de solitude, confie la réalisatrice, en riant. Il ne voulait pas. Je lui ai dit : il faut qu'on puisse palper ton cœur profond. Fais-moi confiance." Elle voulait aller jusqu'à cette fine pointe de l'âme, "avoir accès au secret de cette authenticité".

Paru dans Le Figaro, 11 janvier 2019
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.