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Toujours l’Europe

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L’Europe est un espace sans cesse disputé, convoité, conquis et recomposé, toujours en mouvance, fait de peuples proches mais rivaux, souvent migrants, de Princes exigeants, opiniâtres ou fantasques.
Cette "péninsule avancée de l’Asie" comme l’écrivit Paul Valéry, demeure, entre Méditerranée et Océan Glacial, entre Atlantique et Caspienne, le centre d’une suractivité conflictuelle inouïe, d’un maelstrom idéologique permanent. Le tourbillon créatif européen, dans le domaine du pouvoir et de la conduite des sociétés est constant, et à peu près unique dans l’histoire des peuples.
Dans son célèbre Pourquoi la Grèce Jacqueline de Romilly rappelle que les Cités grecques furent les creusets de l’originalité des Européens dans la réflexion politique. L’idée du partage démocratique auquel est lié le partage de la permanence de la Cité, fonde – au-delà et bien plus profondément que toute autre théorie – le concept européen du pouvoir moderne tel qu’il a traversé les siècles pour arriver à la démocratie élective et référendaire contemporaine. Mais sans doute faut-il une longue maturation dans les désastres pour y parvenir.
 
Le temps présent nous en donne l’éblouissante démonstration : la recomposition dans le malheur, la solidarité dans l’adversité. Les Européens, dans leur majorité, ont maintenant dépassé, au terme de plus de deux siècles d’évolution, le stade de l’Etat-Nation primitif (encore que certains peuples y accèdent à peine).
Toutefois parmi les 28 de l’Union et la Cinquantaine de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, l’expérience et le savoir politiques sont suffisamment ancrés pour que l’on puisse espérer une sagesse minimale commune. Ils ont assez bien compris que  fragmentés et dispersés ils resteraient "petits" à bien des égards, isolés et souvent fragiles. L’Europe invente le transnational, le commandement commun, la médiation permanente, "l’arrangement" à l’européenne.
Dépasser la grave crise rampante actuelle – laquelle est très loin d’être terminée – à laquelle se surajoutent bien des péripéties (prévisibles ou pas ?) est le souci majeur. Elle se présente sous deux aspects : l’un économique et financier, le plus visible dont tout le monde parle et s’occupe ; l’autre sans doute plus profond et inexprimé clairement, une recherche identitaire renouvelée, créatrice de la solidification d’un avenir commun. Simplement, les Européens, même les plus modestes ou anonymes "attendent" quelque chose de la société à laquelle ils appartiennent, de ceux qui les dirigent, qu’ils soient civils ou militaires, des réponses aux questions qu’ils se posent, collectives ou individuelles.
 
Peut-on aller plus avant ?
D’abord se défaire de toutes les balivernes effervescentes qui polluent les mentalités depuis 40 ans. En France ni les nostalgiques 30 Glorieuses, ni le "travailler moins pour partager le travail" ni le "travailler plus pour gagner plus", ni les "pactes", ne tiennent la route. La troisième voie de Tony Blair s’est perdue dans les couloirs des banques en faillite. L’hyper libéralisme de Friedman, Hayeck et quelques autres a mené au gouffre. La mode est maintenant à la détestation du capitalisme mondialisé "fossoyeur des sociétés avancées", selon de dictatoriaux écologistes bureaucratiques. Arrêter aussi d’accepter la pensée nord-américaine comme définitivement "supérieure" et prophétique : les Etats Unis aux aussi boivent des tasses aussi amères que monstrueuses, qu’ils dissimulent autant qu’ils le peuvent et surmontent en travaillant comme des fous, en rejetant tout appauvrissement visible. Leur force est d’être persuadés d’être indestructibles et d’avoir opté définitivement pour un système politique qu’ils ne remettent jamais en question. Contrairement aux Européens, toujours prêts à l’exercice d’expériences nouvelles.
 
Ensuite rejeter l’homme-masse : Bientôt 8 milliards d’individus sur la planète, 11 prévus aux alentours de 2055. La terre, déjà un peu chiche sur la ressource, pourra-t-elle supporter cette surabondance, ces agglomérations géantes de 20, 30, 40 millions d’âmes à gérer et nourrir. Nous sommes désormais en plein dans les "villes-mondes" annoncées par de visionnaires sociologues et les économistes il y a 40 ans et qui signalaient, outre les problèmes économiques posés, l’impossibilité de surveiller, faire régner l’ordre commun, réguler les violences et les marginalismes destructeurs de la société globale.
On peut s’inquiéter de l’avènement de l’individu-masse, cet être "indifférencié", répétition d’un type générique destiné à accomplir des tâches préétablies par des ordinateurs.
 
Toutes les sociétés ont, à leur apogée, pratiqué toutes sortes d’aliénations économiques, mais de nos jours, cela devient la plus grande généralité. Dès l’école – qui n’est plus un lieu d’instruction mais un laboratoire de formatage – on recherche l’individu conforme en tous points, le non aléatoire qui se continue de manière familiale, par des jeux et les programmes télévisuels : bientôt ficelé dans des crédits pour études, des loyers étudiés, des endettements pour propriété, vacances et frais d’enfants obligatoires afin que la machine puisse continuer de financer santé collective et retraites. Ceux jugés trop ineptes pour entrer dans ce quadrillage sont impitoyablement rejetés, abandonnés dans le fossé de l’ignorance, voués à trouver par eux-mêmes une raison d’exister, ce qui le plus souvent aboutit à la violence, à d’artificiels paradis.
 
Le rétrécissement (très rapide) de la liberté d’opinion et de création laisse foudroyé : l’acculturation scolaire généralisée, la mono information lénifiante ou au contraire alarmante, le culte des jeux de tous ordres, les rythmes individuels formatés dans des bureaux, l’obligation d’être "informatisé" sous peine d’exclusion et de disparition (la mort numérique), tout cela fait froid dans le dos. L’originalité fait peur, la nouveauté doit être conforme à ce qui existe déjà. Cetindividu masse n’est pas malheureux : environné de "droits garantis" il suit la trajectoire autorisée du "control and confort" lui assurant formation, travail, revenus, respectabilité et retraite. S’il est question de l’envoyer défiler sur les boulevards, ou bien à la guerre, ce sera sur le même schéma, afin de sauver son petit palais conforme, ses pleins d’essence et son assurance-vie.
 
La gestion numérique du monde est aussi irréaliste que catastrophique parce que tentaculaire et acceptée sans aucun frein ni critique : souhaitée, souhaitable, bienfaisante souvent, elle est devenue oppressante, aveuglément autoritaire, et désormais nuisible en bien des domaines, obligeant à des accélérations inutiles, confondant les individus et les comptes bancaires dans une dictature numérisée ; le malheureux interlocuteur de chair et de sang est réduit à l’état de code barre. La dématérialisation de nombreuses gestions, l’incompréhension dans laquelle est souvent plongé le citoyen ordinaire, la disparition de relations humaines situées dans la réalité et non plus dans le virtuel sur écrans ou téléphone, conduit irrémédiablement au naufrage social.
L’Europe n’est pas faite pour cela.
L’Europe doit lutter contre cette deshumanisation.
L’Europe doit ré inventer son propre territoire social dont, elle a toujours fini par maitriser les mouvants contours, à travers toutes les tentatives autoritaires, (on ne les citera pas toutes), de l’Empire romain au Communisme, même si parfois ce fut long et pénible. La gestion dématérialisée du monde crée l’angoisse, l’instabilité politique et institutionnelle, génère le refuge dans les extrémismes.
 
Entre conformisme obligé et marginalisation, si on n’y prend garde, se dessinent deux tendances : d’une part,- pour reprendre une expression désormais établie - une extension du domaine de la lutte : bien qu’enveloppé de son linceul de confort formaté l’individu standard doit perpétuellement batailler pour garde sa place au soleil, son identité, sa respectabilité, sa petite marge d’opinion, promouvoir ses choix : même envoyer ses enfants dans l’école de son choix est une bataille, tout comme accéder au crédit, au logement, au numérique ; partir en vacances commence le plus souvent par une bataille autoroutière, ferroviaire, voire aérienne…ce qui fut longtemps un privilège dégénère lentement en cauchemar, et les cartes bancaires ne comptabilisent plus aucun secret.
La seconde nouveauté vient d’une nouvelle conception de l’espace de bataille conçu désormais comme "un volume physique global", baignant dans un multi contrôle international, insinué lentement et qui ne fera que s’amplifier au fur et à mesure des innovations techniques. Là-dedans la "vie à l’européenne" - ou "à la française" restera limitée, voire gommée, par force ou par raison : la puissance du contrôle social ira s’amplifiant, sous égide sans doute nord américaine (peut être chinoise ?), car malgré les ratés et les contradictions, les Etats Unis continuent de peser sur les destinées planétaires de manière incontournable.
 
Tout cela baigne dans de profondes contradictions parce que l’Europe est à la charnière de 2 mondes : celui qu’elle a inventé et imposé depuis peut être les Croisades, au travers de ses propres inventions intellectuelles et ses perpétuelles autodestructions créatrices et celui, nouveau, qui lui échappe et qu’elle ne maitrise plus que partiellement car le reste de la planète, qui lui fut soumis, a commencé à créer ses propres repères. Ou bien, elle s’adaptera en se "recréant" juridiquement, économiquement et socialement ou bien elle sera avalée et digérée par les gigantesques dragons de la nouveauté.
Allons ! Courage ! Ce n’est jamais que Jonas et la baleine, ou bien Georges et le lézard fumant qui recommencent…
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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