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Marche turque

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Marche turque                                                  
 
[L'actualité nous appelle à publier une seconde fois cet article édité le 11 décembre 2015]
Il est difficile, en ce moment, d'avoir une opinion objective sur l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. D'un côté, on peut s'y opposer farouchement sur des critères d'opinion, de religion, de niveau économique insuffisant, d'atteinte au droit des minorités, bref de "non-européanité" générale. De l'autre, en vue d'une évolution globale de son économie, de ses mœurs et de ses politiques, on peut plaider pour une intégration progressive à 10 ou 15 ans. Par ailleurs, l'aspect stratégique reste important, amplifié par, au sud, les ravages de ses proches voisins – Irak et Syrie – et, au nord, par l'intransigeance russe : Dieu ou la géographie (ou les deux) se sont amusés à faire de cette région une "tête de pont" entre l'ensemble européen, l'Asie de l'ouest et le Moyen Orient. Lieu multi millénaire de passage et d'échange, à la fois indispensable et embarrassant.
 
Il faudrait arrêter de raconter des balivernes à propos de l'entrée en Europe de cette turbulente voisine, et s'appliquer à s'en tenir aux nombreuses règles de droit qui environnent, voire cloisonnent, sa situation :
En tout état de cause, la Turquie est déjà membre de l'Assemblée du Conseil de l'Europe depuis 1950 et a donc participé à de nombreux travaux et orientations des programmes communs dès cette décennie. Elle est aussi, et par stratégie occidentale, un membre important de l'OTAN, conçue au sortir de la 2WW comme une sorte de "bouclier d'airain" contre les pièges soviétiques, les vents violents de l'Islam et de l'Asie centrale. Enfin, la Turquie reçoit de substantielles allocations de "préparation à l'entrée dans l'UE" depuis un nombre non négligeable d'années. L'Europe est donc "très au courant" de ses affaires, comme la Turquie est "très au courant" de celles de l'Europe au sens le plus large.
Rappelons ici que l'organe essentiel de l'Europe au plan juridique n'est pas l'Union Européenne, mais le Conseil de l'Europe, socle incontournable – avec ses principes et procédures - de la stabilité de l'ensemble européen.
L'histoire enfin, qu'on le veuille ou non, lie indéniablement le destin de l'Europe à cette région : les Anciens et le Pont Euxin, Darius, l'Empire Ottoman dans toutes ses configurations, Byzance, Constantinople et le Divan, Soliman, Shéhérazade, l'enlèvement au sérail, la bataille de Lépante, la grandeur et la richesse de Venise, de Gênes, les deux sièges de Vienne et l'invention du divin croissant de nos petits déjeuners, l'obsession maritime des Tsars de Russie, la question des Balkans, les détroits du Bosphore et des Dardanelles, le turc en Italie, Goldoni, Donizetti et le baron de Munchausen, la Crimée, le massacre de Chio, Lord Byron, l'erreur de Churchill, le génocide arménien, Aristote Onassis et sa revanche...tout cela et bien d'autres choses font partie de notre propre histoire... Il est bon de rappeler également que lors de la 2WW la Turquie opta pour la neutralité et ne rejoignit les Alliés qu'au tout dernier moment, tirant grand avantage de cette situation.
 
"Sans turc point d'Europe, sans Europe point de turc" : c'est dans le théâtre de Goldoni, si l'on substitue Europe à Venise... Pendant des siècles, l'Ottoman a été le "grand transitaire" des richesses et des savoirs de l'Orient Extrême, lesquels se sont accumulés en Europe. Parce que l'Ottoman "tenait" la Méditerranée les Européens ont entrepris le contournement de l'Afrique et le voyage vers l'Ouest : "sans turc point d'Amérique !" nous diront bientôt les Turcs ! La faiblesse de l'Empire permit aux Européens de s'emparer de la zone de Suez et y construire leur canal. Dans cette sorte d'amour-haine, de crainte-exploitation, la relation est constante, orageuse, mais incontournable, émaillée de méfiances, de traîtrises sans fin, mais aussi de connivences et d'apaisement lorsque c'est nécessaire.
 
Pour le temps présent, l'épineuse question turque, laisse à tout le moins réservé. Dubitatif. Outre toutes les difficultés économiques, les atteintes aux libertés, aux droits d'opposition, aux minorités arméniennes et kurdes, à une dérive pseudo parlementaire contestable, il y a plus grave : la politique de la Turquie  méprise totalement les règles les plus élémentaires du droit international et du droit des gens  tels que les pratiquent et les respectent les nations civilisées du monde entier, la totalité des membres de l'ONU dont la Turquie est également membre depuis le 24 octobre 1945.
Il est essentiel de remarquer qu'en ce domaine international, malgré tous leurs engagements diplomatiques, les leaders politiques turcs ont gardé une mentalité d'Empire Ottoman, dans une vision desouveraineté absolue qui ne supporte aucune discussion, aucune négociation ni aucun accommodement, dans 4 domaines internationaux principaux :
 
- la question de Chypre : elle est récurrente, mais a pris un tour particulièrement tragique. Après des tribulations et des drames qui durent depuis le traité de Lausanne de 1923, l'ile accède à l'indépendance et au statut d'Etat stabilisé en 1960. La Constitution de Chypre est – fait unique – un Traité international qui ne peut être contourné. Or, à partir de 1963, entre bombardements,  affrontements avec les Grecs, coups d'état militaires, on aboutit à une partition, et à l'établissement unilatéral d'une Chypre turque au nord de l'ile en 1975 non reconnue par la communauté internationale et délimitée par une "ligne verte" ou ligne Attila de 180 kms, démilitarisée et gardée par des casques bleus. En 2004 un projet de réunification sur une base fédérale a été proposé en vain par l'ONU. Deux problèmes juridiques sont liés : l'aspect constitutionnel et la reconnaissance internationale. La Turquie refuse toute négociation, alors que la république du sud est membre de l'ONU (1960) et de l' l'Union Européenne depuis 2004.
La terrifiante déferlante migratoire venant du Moyen Orient oblige en ce moment Grecs et Turcs à  s'entendre et coopérer un minimum. Peut-être ce malheur international sera-t-il une opportunité pour avancer sur la question Chypriote ?
 
- la question des Détroits : Bosphore et Dardanelles sont les modèles dudroit de passage maritime international depuis l'obtention en 1774 du premier accord par la tsarine  Catherine II la Grande auprès du Divan. La mer Noire constitue la seule "passe" maritime constamment praticable de la Russie : elle permet d'accéder à la Méditerranée (elle-même semi fermée), ouverte sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar. Les deux détroits, verrous de la mer de Marmara, sont donc un souci constant de la politique russe, tsariste, soviétique ou poutinienne, obligeant les deux interlocuteurs à s'accorder un minimum. Devenue République, la Turquie devient, en vertu de son droit de territorialité, l'unique gardienne de cette route stratégique. Les Conventions de Lausanne (1923), Montreux (1936) et Ouchy (spéciale pour les USA) assurentla totale liberté internationale du transit maritime, la neutralité des zones de passage et un statut spécial pour les navires de guerres, tout cela sous la garde "exclusive" de la souveraineté turque.
La 2WW ne change rien. Alors que la collectivité internationale et les usagers les plus importants des détroits souhaitent une gestion internationalisée, la Turquie en reste l'unique gestionnaire à charge pour elle d'entretenir, baliser et sécuriser ce parcours dangereux émaillé de courants et d'obstacles. Or l'Etat turc ne remplit que très imparfaitement ses obligations. De laborieuses négociations aboutissent, à la suite de deux très graves accidents, à n'autoriser que de jour le passage des tankers et généraliser le guidage par pilotins et radars. Au fur et à mesure des innovations technologiques, cela se complique de l'usage d'avions, d'hélicoptères, de drones, de sous-marins miniaturisés... tout un arsenal difficilement contrôlable. L'Europe, la Russie, l'ensemble des usagers internationaux (dont les USA) réclament sans succès depuis des années une "renégociation de la garde et une dénationalisation du passage au nom de la sécurité et du développement international". Cela s'est également compliqué par le désenclavement des ex-pays de l'Est, de la question de l'Ukraine, de la Crimée, de la Géorgie... Or quel que soit son gouvernement, la Turquie refuse obstinément, au nom de l'exclusivité de sa territorialité, d'envisager le moindre changement, même si, entre 94 et 98, de nombreux aménagements techniques ont pu être effectués, sans bourse déliée, pour sécuriser les 60 à 70 000 passages annuels. L'Union Européenne plaide pour un "statut européen" ; la Russie, la Bulgarie, l'Ukraine, la Moldavie, au-delà de leurs différends politiques, militent aussi pour une gestion commune. Mais le dossier reste fermé. Tant que la question n'aura pas progressé, l'Europe refusera d'aller plus loin dans ses négociations d'adhésion.
 
- la question des fleuves et barrages : c'est peut-être la plus tragique, mais aussi la plus méconnue des Européens, car uniquement moyen orientale. Les deux fleuves mythiques, le Tigre et l'Euphrate, au long desquels se développèrent les plus anciennes civilisations d'occident, Ur et Babylone,prennent leur source en Turquie.
Au prétexte d'assurer le développement de l'Anatolie, la Turquie, a mis en œuvre, de manière quasi unilatérale, son projet G.A.P. (Güneydodu Anatolia Project) : la réalisation de 22 barrages et de 19 centrales hydroélectriques, assortie d'un schéma d'irrigation en 13 directions, concernant près d'un million de personnes et 9 % de son territoire. Le barrage Ataturk inauguré en 92 et celui d'Urfa en 94 s'inscrivent dans ce projet ramené à la baisse, mais néanmoins surdimensionné et dévastateur. Au mépris des règles internationales concernant le partage et la restitution équitable des eaux fluviales, les retenues d'eau ainsi établies privent la Syrie, l'Irak et le Koweit d'un tiers de leurs ressources en eau, ruinant des régions agricoles entières, qui voient leurs propres systèmes d'irrigation s'assécher lentement.
Ce problème majeur, mettant en jeu la survie de populations entières, reste lettre morte pour le gouvernement turc, replié sous la bannière de sa souveraineté territoriale absolue. L'Union Européenne exige le respect des règles internationales et européennes de l'usage des eaux fluviales, telles qu'elle les pratique pour le Rhin et le Danube (modèles internationaux) et les autres fleuves partagés.
 
- la question du droit de passage de la Macédoine : cette République, ancienne province de l'ex-Yougoslavie, péniblement indépendante par référendum de 1991, portée à bout de bras par l'Union Européenne et l'ONU, constitue un "point de stabilisation et une plateforme" de l'Europe du sud-est. Elle  est aussi "enclavée", réclamant depuis sa création, un droit de passage maritime vers la mer Egée. La Grèce y est opposée, pour une fois d'accord avec la Turquie craintive de sa supériorité économique dans la région. L'imbroglio est de taille, d'autant que là aussi tout espoir de négociation est bloqué. Une entrée dans l'UE suppose le problème résolu. La nouvelle donne est ouverte avec la cruciale question des migrants du Moyen Orient, lesquels tentent de franchir toutes les frontières par n'importe quel moyen et se moquent bien des règles internationales.
 
Ces 4 questions éclairent la difficulté à négocier avec la Turquie et – malgré les concessions faites par l'UE en novembre dernier – son absence de responsabilité internationale. Epinglée par l'ONU, la FAO, l'OMI, l'OMM et l'Union Européenne, la Turquie reste cramponnée à sa version "dure" de la souveraineté de l'état. Il faudrait qu'elle intègre qu'on ne peut adhérer à une institution internationale par pur intérêt économique, sans avoir au préalable admis le respect des engagements pris :pacta sunt servanda. Son leader Tayyip Erdogan, premier ministre depuis 2003, président depuis 2014, à la fois adoré et détesté, a gardé des réflexes de Sultan, très représentatifs d'une partie de son opinion. Si les grandes villes penchent vers une  occidentalisation, en fait la Turquie est "entre deux mondes", comme toujours : ses leaders veulent être économiquement occidentaux, mais socialement dans la tradition conservatrice. Au surplus, la Turquie est prisonnière de ses propres manigances : elle ne peut se permettre de contrarier la puissante Russie, ni la tolérante Europe, ni les Etats Unis, ni l'OTAN ; mais elle doit aussi ménager Assad, l'Etat Islamique, et tous les autres sur lesquels elle a autrefois si longtemps exercé sa tutelle.
Il est certain que le grand drame collectif que nous traversons actuellement et depuis bien des mois, déstabilise complètement les assises d'arrangements qui semblaient vivables : les "migrants" obligent à gérer en commun la mer Egée, à abandonner l'intransigeance sur Chypre et la Macédoine, à se demander si l'absolue souveraineté sur les détroits reste défendable, et si la question de l'eau des voisins ruinés ne pourrait être moins mal envisagée. Une redistribution des cartes, des rôles et des options, liée à d'autres aspects plus discrets mais tout autant préoccupants (Khurdes, Arméniens ) semble inévitable.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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