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Brexit, la tentation de ne rien...

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Union européenne : après le choc du Brexit, la tentation de ne rien changer
 
On prend en Europe de la diplomatie pour de la politique, des bureaux pour des gouvernements, et des décrets pour des constitutions." Ce mot de Bonald, vieux très exactement de deux siècles, a beau avoir été écrit pour l’Europe du Congrès de Vienne par un maître de la pensée contre-révolutionnaire, il n’en résonne pas moins étrangement aujourd’hui après le choc du Brexit. Le propos de Bonald est profond et n’a pas d’âge, car son auteur fut le spectateur, entre 1792 et 1815, d’une guerre sans fin et d’une crise majeure de la légitimité en Europe.
 
Nous ne connaissons pas, stricto sensu, la guerre, encore que le mot ait été formulé à plusieurs reprises au plus haut niveau de l’État et qu’il ait quelque portée au moment où nous connaissons des actes terroristes d’une violence inouïe sur notre propre sol. Nul ne peut en revanche contester que l’Union européenne connaisse une crise sérieuse de légitimité : elle se manifeste, à dire vrai, fort souvent dès lors que les peuples sont appelés à se prononcer directement par référendum. Par ailleurs, les sempiternelles critiques contre "les technocrates de Bruxelles" sont proférées depuis des années, et le "déficit démocratique" de l’Union est dénoncé avec la même régularité, tant il est vrai que dans l’ordre naturel des choses, ce sont les gouvernements qui sont censés décider, et non les bureaux. Enfin, chacun convient que l’édifice politique européen manque singulièrement d’âme, et qu’en effet un "décret" - aurait-il la dimension d’un traité - n’est pas une Constitution : car une Constitution doit être l’expression d’une histoire, de valeurs puissantes, portées par des traditions et des institutions, et non de bonnes pensées vagues et œcuméniques ; elle doit être en somme l’expression d’une civilisation.
Chacun se souvient du débat sur les "racines chrétiennes de l’Europe", qui tourna court sous le coup de multiples interdits. La "Constitution européenne", de ce fait, s’est trouvée très exactement réduite à la dimension d’un simple dispositif juridique, d’une complexité certaine, sans pour autant que soit réglée la question du fonctionnement démocratique de l’Europe…
 
Pourtant, l’histoire, comme toujours, est d’une aide précieuse. Quand on relit les Mémoires d’espoir, on est saisi de constater que les termes du débat étaient déjà clairement posés dans les années soixante : de Gaulle, qui évoquait les liens politiques, culturels, artistiques, et même religieux et ethniques unissant le continent - en des termes qui le voueraient aujourd’hui à la réprobation des "consciences" -, affichait sa foi en une Europe qui devrait un jour former "un tout". Il constatait, dans un même mouvement, "l’équivoque originelle" de la Communauté européenne, s’inquiétait des "illusions de l’école supranationale" et de la chimère d’une "patrie artificielle" qui naîtrait de la simple fusion des économies et serait enfantée par "la cervelle des technocrates". Cette vision fut confirmée par les faits, comme le souligna Philippe Séguin dans sa mémorable campagne de 1992 contre ce qu’il jugeait être "l’engrenage" de Maastricht et son "fédéralisme au rabais" - campagne à laquelle nombre d’observateurs se sont fort justement référés depuis le verdict du référendum en Grande-Bretagne.
Comme le dit encore de Gaulle : "Pour ces champions de l’intégration, l’exécutif européen existe déjà bel et bien : c’est la commission de la Communauté économique, formée, il est vrai, de personnalités désignées par les six États, mais qui, cela fait, ne dépend d’eux à aucun égard." De fait, ce n’est pas la "technocratie" qui fait problème en elle-même : Dieu sait combien de Gaulle l’a appréciée et utilisée pour conduire la décolonisation, redresser la France et construire la Ve République. La seule vraie question, c’est l’absence de direction politique vraiment organisée et la puissance parallèle des groupes de pression, relayés au Parlement européen et dont on sent chaque jour davantage la pesanteur.
 
Tout cela est connu et bien connu, dira-t-on. Mais aucune conclusion pratique n’en est pourtant tirée. Des voix certes s’élèvent, pour réclamer une réforme institutionnelle profonde et la mise en place d’une réelle subordination de la Commission au politique, c’est-à-dire aux gouvernements des États. Mais l’Union européenne est piégée par ses dimensions, et par une mécanique institutionnelle adossée à de puissantes juridictions. Le pire serait qu’elle cède à la tentation, toujours présente, des négociations directes avec les régions, ouvrant ainsi la boîte de Pandore de toutes les instabilités et de tous les irrédentismes. Sur tous ces plans, la France, forte de son passé et de son armature politique et administrative - si affaiblie soit-elle -, doit faire preuve d’une vigilance singulière.
 
Le paradoxe aura voulu qu’il revienne aux Britanniques - pourtant les moins directement menacés en raison de leur intégration limitée et calculée dans le processus européen - de déclencher la nouvelle alerte. Il est donc d’autant plus facile de répudier le Brexit en soulignant la mauvaise foi ou les contradictions idéologiques bien réelles de certains de ses leaders, en réduisant leur succès à l’expression d’une réaction frileuse devant la modernité, et en prédisant enfin un destin catastrophique à la Grande-Bretagne. Boris Johnson s’est même fait huer par une partie de l’assistance lors d’un discours à l’ambassade de France à Londres.
Souvenons-nous de ce propos de Charles Ryder, alias Evelyn Waugh, dans Retour à Brideshead, l’un des plus beaux romans de l’après-guerre. Il est question de la grève générale de 1926 en Angleterre : "On ne parlait que de cela à Paris. Les Français, exultant comme toujours au spectacle de la déconfiture de leurs anciens amis, et traduisant en termes précis, ainsi que le veut leur langue, les notions brumeuses qui ont cours de l’autre côté de la Manche, nous prédisaient la révolution et la guerre civile. Les kiosques à journaux étalaient chaque soir des textes dignes du Jugement dernier… " On s’y croirait. De même, lancer des anathèmes contre les électeurs britanniques, c’est une manière encore de ne tirer aucune vraie leçon du Brexit, de laisser le système s’enferrer dans ses propres erreurs et de mieux passer sous silence les vrais dangers qui menacent notre continent.
 
Ancien élève de l’École normale supérieure.
Auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, Arnaud Teyssier a notamment publié "Charles Péguy. Une humanité française" (Perrin, "Tempus", 2014) et "Richelieu. L’Aigle et la Colombe" (Perrin, 2014).

Paru dans Le Figaro, 26 juillet 2016
TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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