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Daesh et l'Occident - 2

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Daesh et l'Occident - 2
Le virtuel et l'archaïque  
 
Les agresseurs de l'Occident ne sont pas pressés ; s'ils échouent ces temps-ci, s'ils doivent reculer sur le terrain de Syrie et de l'Irak, abandonner certains objectifs, ils ressurgiront ailleurs et autrement, sous d'autres noms, avec d'autres acteurs. Dans le contexte actuel, boucler le Mali et alentours est impossible, re-neutraliser la Libye une utopie, dé-radicaliser des groupes entiers, une vue de l'esprit. Ces remarques ne sont pas du défaitisme, mais la prise de conscience qu'il est vraiment nécessaire d'aborder les agressions internes et internationales des islamistes radicaux – petits ou grands – avec un nouvel esprit et de nouveaux outils.
 
De fait, y a-t-il guerre ? Au Moyen Orient sans nul doute, mais elle n'est pas "nôtre", elle ne nous appartient plus. En Afrique sub-saharienne, c'est encore plus confus, en raison des distances immenses et de l'identification très approximative de nombreux acteurs. Tous ces gens se combattent entre eux, comme ils l'ont toujours fait (bien avant les colonisations européennes). En Europe et ailleurs, y a-t-il guerre, selon des règles classiques, celles des "conflits armés" ? Certainement pas : il s'agit, pour tous les actes commis, d'agressions, de meurtres, d'actes criminels perpétrés par des commandos ou des individus, souvent liés à une criminalité antérieure et qui agissent "hors les règles d'une société civile". Le terme est donc à la fois impropre et imprudent.
On le sait : "être civilisé" c'est "avoir renoncé à la violence" et l'avoir confiée à des professionnels de l'ordre collectif : les militaires, les policiers, les juges.
 
Oui, il y a "une sorte de guerre", mais qui n'est ni de terrain ni conventionnelle, c'est pourquoi les réactions des Occidentaux s'avèrent contradictoires, désordonnées, disséminées, très tardives, souvent inopérantes, ou falsifiées par une redoutable manie informative qui confine au délire, gène certainement les décideurs autant qu'elle inquiète ou sature les citoyens. Il s'agit d'un affrontement : les agresseurs ne peuvent en aucun cas être considérés comme des guerriers : affrontement largement indirect perpétré avec des violences, mais surtout au moyen de technologies nouvelles de communications et intimidations (vidéo, intrusions informatiques, visuelles et sonores), ainsi que l'usage banalisé de toutes sortes d'armes ; cet affrontement ne cible pas le combat direct mais l'effondrement moral, économique, financier, et intellectuel ; l'anéantissement d'un mode de vie, des structures sociales, des repères de sociabilité. Pour les ennemis de la civilisation occidentale, l'Occident est mercantile, frivole, sacrilège de toutes sortes de façons : il doit donc être étouffé sous le poids de ses propres règles, de ses propres divertissements, repères et moyens.
Ces chefs extrémistes mettent toutes les relations d'échanges ou techniques, toutes les communications virtuelles, tous les modes financiers et idéaux qui font le caractère même des sociétés dites "modernes" au service d'une pensée archaïque et totalitaire prolongée dans l'action violente. Et là, nous nous trouvons étrangement désarmés.
 
Le but annoncé est simple - sur le très long terme – bien au-delà de la période que nous affrontons : au sud-ouest, l'ensemble des groupes disséminés d'Afrique, plus ou moins regroupés (au-delà de leurs propres querelles), dispose de l'arsenal libyen et ses ressources en gaz et pétrole ; au nord-est, les opérateurs et guerriers de l'Etat Islamique originaire ayant maitrisé l'essentiel du territoire du Moyen Orient, en éradiquant Israël au passage : le but est de prendre l'Egypte – lieu matriciel - en tenaille, et se rendre maitre du Canal de Suez, emblème de la toute-puissance des Occidentaux et de leur suprématie économique ; mettre la main sur cette voie stratégique par laquelle passe tout ce qui alimente l'économie européenne, anéantir ce fameux "anneau d'or" des super cargos et tankers, est le projet simpliste et ravageur de l'E.I. Cela a déjà été dit, mais dans le galimatias actuel, on a un peu tendance à l'oublier. L'Egypte et son canal représentent une "clef" symbolique, économique et politique ; c'est pourquoi elle doit rester stabilisée et militarisée car tout vacillement pourrait mener vers un conflit généralisé.
 
Projet redoutable et vengeur. Disjoindre les perspectives et stratégies internationales et celles internes à l'Europe dans son ensemble, est utile à l'analyse :
- au plan international : même si les frappes aériennes ne sont que partiellement efficaces, il ne faut surtout pas s'engager vers une intervention au sol : ce serait suicidaire et inapproprié. Le conflit local du Moyen Orient est interne au Moyen Orient ; rien que sur le sol syrien, il y a 3 voire 4 sortes de conflits différents enchevêtrés : nous n'en avons pas les clefs, elles nous échappent et se retourneront contre les Occidentaux, puisque le but ultime et inavoué est in fine de se débarrasser de l'emprise occidentale. Ceux qui ont des cartes à jouer à peu près plausibles, sont la Russie et les Turcs, car ils sont au plus près et jouent leur propre sécurité. Le reste se règlera entre leaders locaux. C'est déjà commencé, avec lenteur, "à l'oriental", mais on peut espérer...
- l'Europe (ou plutôt "les" Europe) découvre, assaillie dans ses frontières, ses citoyens et ses économies, qu'elle est incroyablement artificielle, utopique, fragile, obéissant à des objectifs d'enrichissement commun lourdement entamés, datant des années 60. Les théories Jean Monnet/de Gasperi ont fait long feu. Elargie beaucoup trop vite à partir des années 80, sans garanties ni véritable mode d'emploi, il s'avère qu'elle devient floue lorsqu'il s'agit de sécurité collective. L'absence de coordination des informations sécuritaires, des renseignements et stratégies au nom des différentes "souverainetés" nationales révèle des gouffres d'insouciance, de méconnaissance d'autrui ainsi que l'absence de véritable "jeu" collectif (cela au profit de la CIA). C'est comme au foot ou au rugby : une seule vedette ne fait pas la victoire si elle ne sait pas passer le ballon. Tenter de redresser cette situation sur le très court terme parce que la maison prend feu – en plus en faisant alliance avec une Turquie ambigüe – est infantile.
On découvre aussi que les réflexes "Europe de l'Est-chasse gardée" sont toujours aussi vivaces, et que l'Europe balkanique reste empêtrée dans ses rancœurs millénaires, les acharnés clivages religieux, et surtout la peur viscérale de retour à une barbarie dont elle sort à peine. L'espace Schengen cerne l'Europe de manière allusive, mais ne protège pas des populations qui accèdent parfois à une petite aisance et à la tranquillité ; elles craignent plus que tout l'entrisme de populations exogènes, si différentes, qu'au surplus elles n'ont pas les moyens d'accueillir, encore moins d'entretenir.
 
Les vecteurs de perplexité sont multiples: l'éventuelle absorption de gens (dont la plus grande part souhaite retourner chez eux si la paix y revient), nombreux, appauvris, craintifs ou furibonds ; le partage très nécessaire des informations et des stratégies ; la capacité à décider ensemble et faire des choix simples acceptables pour tous ; créer une "réactivité" collective à un contexte jusque-là ignoré... Autrement dit, recréer une nouvelle Europe en tentant d'atténuer les décalages entre les différentes pratiques des Etats qui - il ne faut jamais l'oublier – restent souverains : tout un faisceau d'inconnues flottantes dont la résolution semble dans le plus épais brouillard. Cela mêlé de nombreux intérêts financiers qui n'ont rien à voir avec la compassion.
 
Dans ce maelstrom, que dire de la France ? Elle est "petite" : elle n'est qu'une puissance très relative hors sa place permanente au Conseil de Sécurité de l'ONU. Elle peut influencer, mais le retournement de notre attitude extérieure qui a consisté à jeter brusquement aux orties le slogan "Ni E.I. ni Assad" est le signe de l'indigence d'une politique étrangère incertaine et sans doctrine solide. L'opportunisme et l'urgence sont toujours mauvais à l'international où il faut tabler sur le long terme et la stabilisation. Le mélange avec les attendus politiciens internes est très préjudiciable à une quelconque crédibilité internationale. Ce n'est pas un marathon aérien fort coûteux en kérosène, qui changera la donne, ni même une bruyante conférence internationale. Un Président américain en toute fin de mandat peut se permettre des paraboles apaisantes, mais il laissera la décision à son successeur. Quant à la stratégie russe, elle est en cohérence avec la recherche d'une efficacité qui lui assurera de nouveau un leadership, d'abord dans sa zone stratégique, puis dans la gouvernance mondiale. A pas comptés, Vladimir Poutine obtient ce qu'il souhaite. Lui non plus n'est pas pressé.
Donc, s'engager aveuglément dans une bataille du style "j'te casse la gueule à la récré" serait une imprudence : un unique porte avion, des avions en nombre insuffisant, des troupes "engageables" très loin du compte, qui au surplus ont bien mieux à faire chez elles, c'est faible. Quant à l'Afrique, ce n'est pas l'armée française toute seule qui viendra au bout des révoltes, coups d'état, tueries, enlèvements, incendies, pillages, assassinats, exactions de toutes sortes. Les Occidentaux n'ont jamais su et ne savent toujours pas gérer l'Afrique : que cela soit su une fois pour toutes.
 
Avec l'éblouissant nombrilisme qui nous caractérise nous n'avons été préoccupés que de Régionales – qui n'avaient rien de régionales mais constituaient (déjà) une sorte de galop d'essai pour l'élection présidentielle de 2017- et aussi un peu de cette étonnante et dispendieuse COP 21 dont les angéliques promesses laissent à la fois exténués et abrutis de poudre aux yeux.
Nous nous sommes à peine aperçus que le monde tournait autour de nous, qu'au-delà du chagrin et de l'anxiété générés par le 13 novembre, que les rencontres de Homs, d'Italie et d'Arabie Saoudite, enclenchaient sans doute un début de résolution du problème syrien (sur initiative largement russe), lequel est la clef de toute pacification du Moyen Orient, de sa recomposition, et par la même le début du recul des tsunamis européens engendrés par le désordre général.
 
Encore faudrait-il, que non aveuglés par des intérêts trop étriqués et immédiats nos politiques prennent les décisions nécessaires à l'apaisement intérieur : vouloir modifier la Constitution est à la fois loufoque et inutile : nous avons déjà, à ce niveau, plusieurs statuts d'urgence, et, éventuellement, l'impressionnant Article 16 (constitution d'urgence à l'intérieur même de la Constitution), assortis de tout un arsenal de dispositions militaires, policières et juridiques. C'est à l'échelon strictement "légal" qu'il faut inventer un statut "d'intervention pour affrontements terroristes individuels ou collectifs" incluant l'aspect des sabotages technologiques, assorti de dispositions vraiment dissuasives. En tout état de choix, une modification constitutionnelle prendra au moins 2 ans et sa réalité – si elle existe jamais – sera destinée au prochain quinquennat. Il serait plus réaliste de s'attaquer à la rénovation immédiate du contrôle et de l'encadrement scolaire, à la résorption des cités ghettos, et à celle du chômage endémique. Encore faudra-t-il former tous les intervenants capables de gérer ces améliorations dont les résultats restent aléatoires. On ne peut effacer 40 années d'aveuglement et d'inertie en 3 mois d'état d'urgence.
Bref, nos décideurs devraient redescendre un peu sur terre, arrêter de ne penser qu'aux prochaines élections et à leur gloire personnelle. Les ours blancs sont un problème, mais les massacreurs urbains aussi.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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