Logo
Imprimer cette page

Les USA, responsables de Daech

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
Évaluer cet élément
(6 Votes)
Obama n'a pas créé Daech, mais les Etats-Unis sont responsables
 
Saint-cyrien, ingénieur, docteur en Histoire et ancien directeur de l'Ecole de guerre, le général de division Vincent Desportes est aujourd'hui professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne la stratégie à HEC. Son livre La dernière bataille de France est paru fin 2015 aux éditions Gallimard.
 
Donald Trump a fait polémique cette semaine polémique en déclarant que Barack Obama était le fondateur de l'Etat islamique et qu'Hillary Clinton en était la cofondatrice. Comment comprenez-vous ces propos ?
Je pense que Donald Trump répète ce que les républicains disent largement de Barack Obama. L'actuel président aurait retiré les troupes américaines trop hâtivement d'Irak à partir de 2010, ce qui serait la véritable cause de la résurgence puis de la rapide expansion de l'Etat islamique. C'est un fait que la campagne éclair de Daech au printemps 2014, qui culmine avec les prises de Falloudja et de Mossoul en 2014, est postérieure de quelques mois seulement au départ des troupes américaines. Les républicains estiment de manière générale que George W. Bush n'est absolument pas fautif dans le chaos du Moyen-Orient et que c'est Barack Obama qui en porte la responsabilité, ce qui est évidemment faux. C'est, globalement, la calamiteuse intervention américaine en 2003 suivie de la calamiteuse gestion du bourbier moyen-oriental qu'elle a engendré qui est la cause de la terrible crise dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Les Etats-Unis portent une terrible responsabilité historique.
 
Auditionné devant le Sénat en 2014, vous aviez déclaré à propos de Daech : "Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences: ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d'autres acteurs - dont certains s'affichent en amis de l'Occident - d'autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis" ? Maintenez-vous ces propos ?
Oui, absolument, mais je veux que mes propos soient bien compris, avec sérieux. Il ne s'agit évidemment pas de théorie du complot.
L'équipe de George W. Bush et les républicains ont donc rejeté massivement la faute de la destruction du Moyen-Orient sur Barack Obama alors qu'ils en étaient évidemment à l'origine. Ne pouvant justifier leur intervention militaire de 2003 basée sur un mensonge éhonté vite démasqué (les armes de destruction massive, ndlr.), les républicains considèrent que cette intervention militaire était de toute façon une bonne chose car la démocratie qu'ils "espéraient" tous pour l'Irak aurait pu naître si Obama n'était pas parti trop tôt. C'est évidemment faux. Je ne peux pas savoir exactement ce qu'aurait changé le maintien des troupes américaines, mais, de toute façon, ce n'était politiquement pas possible pour les Américains de rester encore très longtemps, quel que soit le président qu'ils auraient choisi.
Celui qui porte la faute la plus grave, c'est évidemment George W. Bush et son équipe de "néocons" composée notamment par Donald Rumsfeld, Dick Cheney et Paul Wolfowitz. Ils portent une responsabilité accablante dans l'actuelle destruction du Moyen-Orient et dans l'exacerbation de l'antagonisme entre les chiites et les sunnites. Cet antagonisme existait évidemment avant, mais a si bas bruit que rares étaient ceux qui en avaient conscience. Il faut citer le très mauvais contrôle qui a été exercé sur la personne de Nouri al-Maliki quand il est devenu le Premier ministre irakien en 2006 : il a encore exacerbé une situation très tendue en déséquilibrant inconsidérément les rapports chiites-sunnites, ce qui a conduit à l'exaspération de ces derniers et leur accueil initial très bienveillant envers Daech: il les libérait du despotisme chiite.
Il faut citer encore la faute historique de Paul Bremer, administrateur provisoire de l'Irak de 2003 à 2004, qui a expurgé tous les anciens baasistes de l'administration, ce qui a conduit à l'effondrement de l'Etat irakien et à la consolidation de la rébellion résistante. Il a aussi commis une faute absolument majeure en rejetant tous les anciens militaires sunnites en dehors de l'Armée. C'est ainsi lui qui a fourni, par sa décision, toute l'ossature militaire de Daech. La responsabilité des Etats-Unis est ainsi profonde et première. Que Paul Bremer ait pris ces décisions de bonne foi, c'est possible, mais dans une méconnaissance terrible des vérités locales ; cela n'ôte rien à la question de la responsabilité historique terrible des Etats-Unis dans le désordre du Moyen-Orient et, désormais, des attaques terroristes dont la France est par exemple victime aujourd'hui. A partir de là, ils portent la lourde responsabilité morale de réparer cette erreur. Que les républicains et les démocrates se rejettent la faute l'un sur l'autre n'enlève rien à la responsabilité globale des Etats-Unis.
 
Les Etats-Unis en Syrie ne continuent-ils pas à nourrir le "monstre" puisqu'il leur a fallu beaucoup de temps pour ne plus soutenir le front al-Nosra ?
On est là devant le problème compliqué qui est celui d'Assad. Ce qui est vrai, c'est que les Américains, et les démocrates en particulier, ont une vision moralisante des relations internationales. On l'a bien vu en Afghanistan où il a fallu attendre 2008/2009 pour commencer à parler avec les Talibans. Les Américains depuis de nombreuses années n'ont pas une vision réaliste et font de l'anti-Kissinger en permanence.
Tant que vous ne comprenez pas que le monde se construit, s'apaise ou s'enflamme dans l'antagonisme des groupes humains et l'opposition des forces, tant que vous vous appuyez uniquement sur des principes moraux auto-proclamés, vous refusez la réalité du monde et vous êtes de fait incapable de conduire une politique étrangère construtive. Les principes moraux sont importants parce qu'ils correspondent à des valeurs qui sont les nôtres, mais il faut comprendre qu'il ne s'agit pas de valeurs universellement partagées. Sinon, ça se saurait et l'Afghanistan et l'Irak vivraient en démocratie.
La grande difficulté est de déterminer quel est le bien principal ou inversement l'ennemi principal. Or, l'ennemi principal, c'est évidemment Daech dans la mesure où Bachar al-Assad n'a jamais menacé ni les Etats-Unis ni la France. C'est la vision moralisante des relations internationales qui empêche de désigner Daech comme l'ennemi principal et qui fait que l'on a eu tendance aussi en Syrie à nourrir le "monstre" en le désignant mal.
 
Et la France ?
C'est bien en effet de parler des Etats-Unis, mais ce serait encore mieux aujourd'hui de parler de la France car la première cible occidentale de Daech n'est pas Washington. C'est la France et la France ne fait rien. Elle se place dans le sillage des Etats-Unis qui se refusent à assumer leurs responsabilités et à s'engager de manière sérieuse contre l'Etat islamique. Il y a un engagement - nous avons vu récemment les bombardements stratégiques dans la ville de Manbij au Nord de la Syrie - mais toujours insuffisant et toujours trop tardif. Nous-mêmes entendons notre président promettre une riposte impitoyable et rien ne se passe: un petit tour de porte-avions dans le Golfe et des soldats déployés sur le territoire national où ils sont inutiles et non pas sur les théâtres d'opération où ils seraient bien mieux occupés à faire la guerre dont on nous parle et que l'exécutif n'a pas le courage de faire alors qu'elle nous est imposée. Nous nous refusons à mener une politique étrangère autonome alors que l'Europe pourrait le faire. L'Allemagne est aussi victime de Daech et d'autres pays européens le seront à l'avenir. Nous demeurons dans le suivisme européen vis-à-vis des Américains, qui n'apportent pourtant rien de bon ; la situation pourrit et les attentats se multiplient en Europe.
Nous sommes en guerre … mais l'arme au pied ! Nous avons suivi les Américains en Afghanistan et ce fut une faute majeure. Nous les suivons aujourd'hui dans leur semi-intervention et nous voyons bien que ce n'est pas une solution pertinente alors que nous, la France, sommes désormais la première cible occidentale de Daech, avant les Etats-Unis.
 
Quel rôle pourrait jouer Paris ?
Face à Daech, en dehors des actions en amont qui sont d'ailleurs les plus importantes - reconstruction de la société française en particulier, refondation de l'idée de Nation -, la seule solution est de terroriser les terroristes et nous en avons les moyens. Nous nous laissons terroriser par eux en ne faisant que nous défendre. Comme chacun sait et Renaud Girard le rappelait avec justesse récemment dans Le Figaro : l'épée a toujours un coup d'avance sur la cuirasse. C'est l'histoire du monde : le destin des Lignes Maginots est d'être méprisées et contournées.
L'indignation et l'émotion, les rassemblements généreux ne dissuadent en rien Daech. Au contraire. Défendre ne peut suffire. Nous avons une armée pour terroriser les terroristes. Notre budget militaire n'est pas assez important, mais nous pouvons rapidement l'augmenter. Nous avons déjà certains équipements nécessaires pour aller conduire des raids dans la profondeur en utilisant notamment nos hélicoptères de combat pour frapper Daech au cœur. Nous devons en acquérir d'autres, sur étagère si nécessaire, et transformer notre armée pour qu'elle puisse conduire la guerre qui est la sienne et qui est la nôtre. Ça fait longtemps que Daech ne craint plus les bombardements, il faut donc mener intelligemment des opérations au sol.
Il est assez étonnant de voir que dans cette guerre, nous n'utilisons pas nos soldats ou en tout cas, nous les utilisons à contre-sens en les déployant sur le territoire national. Ce ne sont pas les quelques canons d'artillerie que nous fournissons à l'armée irakienne qui vont changer la donne. En revanche si au sein de la coalition internationale, un certain nombre d'acteurs - en premier lieu la France - faisaient la guerre et ne se contentaient pas de faire tourner leurs navires en rond, ce qui n'a aucun effet, les choses pourraient évoluer. Je ne dis évidemment pas que le problème de Daech serait entièrement réglé par le feu que nous porterions en Syrie et en Irak, mais en tout cas, c'est l'un des éléments incontournable de la solution.
Quant à notre territoire national, il faut enfin des mesures de sécurité adaptées pour que le double échec de l'Etat qui s'appelle le Bataclan et Nice soit pris en compte sérieusement. Il faut pour cela aller au-delà des effets de manche de l'exécutif en place. Notre exécutuf a raté l'après-Charlie Hebdo, il a raté l'après-Bataclan, il est en train de rater l'après-Nice. De combien d'attentats de masse aurons nous besoin pour que le courage politique redevienne une réalité ?
Paru sur Figarovox, 18 août 2016
DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

Dernier de DESPORTES Vincent

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.