Logo
Imprimer cette page

Vive l'empereur !

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
Évaluer cet élément
(1 Vote)
Vive l'empereur !
 
Evènement considérable au Japon : la famille impériale se montre, s'affiche, bavarde, rit, et sourit aux caméras... Le temps où le Nippon ordinaire devait se retourner et se voiler la face lorsque la voiture du Mikado - dieu vivant intouchable et irregardable - passait dans sa rue, est vraiment révolu.
Le Japon change dans son approche du pouvoir, son rôle international, l'image qu'il entend donner au monde, tout en restant résolument traditionnel, implanté dans sa légende millénaire, ses mystères dynastiques et son incurable sens du sacré.
 
Est-ce nécessaire ?
Sans aucun doute. Dans le Top Cinq des Etats les plus riches, performants et puissants de la planète, l'archipel souffre de handicaps non négligeables qu'il doit se hâter de corriger s'il ne veut pas sombrer. Encombré des furoncles d'interdits et de mépris issus des Guerres Trentenaires du 20ème siècle aux mille cruautés et de la piteuse défaite de 1945, le Japon dut subir la Loi des vainqueurs, s'accommoder de rôles de second plan au sein de l'ONU. Il a dû réapprendre à être zen et pacifique, s'infiltrer discrètement dans tous les mécanismes de l'Occident jusqu'à les maitriser par sa créativité et sa technologie.
Il semble que l'on soit au bout de ce lent processus et qu'il est temps de s'approprier - après 70 années de politesses, d'acrobaties diplomatiques et de purgatoire – une refondation indispensable, guidée à la fois par la situation interne, économique et sociale de l'archipel et par un environnement international très modifié, parfois inquiétant.
 
Voici donc ces insulaires cosmiques avançant d'un pas prudent mais ferme vers la réforme la plus réformiste que puissent envisager un Etat et un peuple aussi nimbés de tradition : l' Empereur a parlé à la télévision pour la seconde fois en 6 ans, l'Impératrice Michiko, excellente pianiste, a participé à un récital à l'Académie de musique de Kusatsu en compagnie de solistes de la Philharmonie de Berlin, le prince héritier Naruhito, (altiste de qualité) s'est laissé photographier à la montagne, avec son épouse Masako et sa fille, tous trois vêtus de chemises à carreaux des bucherons canadiens et chaussés de robustes godillots de randonnée... Plutôt moderne tout cela, à l'instar des monarques  européens auxquels d'ailleurs, ils rendent visite de plus en plus visiblement. La redoutable Maison Impériale  desserre son corset, laisse reculer la silhouette du dieu vivant au profit d'un souverain proche de son peuple.
 
Deux graves questions constitutionnelles éclairent ces avancées vers une normalité contemporaine :
 
* La question dynastique : Akihito a succédé à son père l'énigmatique et encore divin Hirohito en 1989. Il a maintenant 82 ans et en a assez : il envisage d'abdiquer sous peu, en 2018, a-t-il déclaré dans ce fameux discours du 8 août dernier, évoquant son grand âge, et la possibilité de modifier les règles de succession. En fait il aimerait faire comme les reines néerlandaises ou le roi Juan Carlos qui abdiquent lorsqu'ils se sentent trop âgés pour accomplir correctement leur boulot. (1) Mais ce n'est pas si simple lorsqu'on est une incarnation stellaire et la Loi de 1947 sur la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Par ailleurs la question de la succession est complexe, entachée de violentes rivalités internes : en effet, le prince héritier Naruhito, bien préparé à la fonction, 56 ans (c'est le bon âge pour succéder), a épousé sur le tard et par amour Masako Owada (2), d'excellente famille mais qui n'appartient pas à la noblesse ; ils n'ont qu'une fille, Aiko, maintenant âgée de 15 ans. Le système actuel ne prévoit qu'une primogéniture mâle sur le trône ; la seule femme qui ait pu prétendre à l'Imperium a existé il y a près de 2000 ans, pas très longtemps pour laisser la place à un gaillard sorti de luttes fratricides peu reluisantes. Le seul successeur masculin possible, après Naruhito, est son frère cadet Akishino (s'il est en vie) ou le fils de ce dernier. Un double changement doit donc être accompli, entériné par le Parlement : autoriser l'abdication (et simplifier au passage le rituel des funérailles impériales, comme le souhaite l'Empereur), redessiner la succession. Sur le second point on peut tout de même tabler sur deux ou trois décennies de réflexion... Mais tant d'évènements peuvent surgir : le sentiment d'impermanence de toute chose, si présent dans la mentalité japonaise, est un partenaire incontournable.
 
* la seconde question, plus urgente, modifiera – si elle est résolue, et cela se profile sérieusement – l'équilibre international établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : la Constitution japonaise de 1946, imposée par la Commission d'occupation nord-américaine, installe un régime parlementaire intégrant les principes occidentaux de la démocratie : l'Empereur règne mais ne gouverne pas ; la monarchie est ostensiblement exclue du pourvoir politique – confié à un Premier Ministre issu de la majorité parlementaire – mais elle est aussi la seule source de légitimité de tous les pouvoirs. Cette Constitution comporte aussi en son Chapitre II de Renonciation à la guerre un Article 9 aujourd'hui remis en question.L'Article 9 est une véritable curiosité et mérite d'être cité sans commentaire :
"Aspirant sincèrement à une paix internationale... le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace ou l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but... il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'Etat ne sera pas reconnu"
Dans le contexte international actuel, ce texte est à la fois obsolète, illusoire et mensonger : en elle-même, la guerre n'y est pas définie, et son déclenchement – si elle doit exister – flaire la soumission totale aux Etats Unis.
Pour les temps présents ce renoncement inconditionnel est une absurdité devant l'agressivité Nord-Coréenne, le silence Poutinien, les ambitions de la Chine communiste. D'ores et déjà le Japon est équipé d'outils dits "défensifs" et sa technologie de pointe a depuis belle lurette abandonné le canon pour bien plus de sophistication. Par ailleurs le Japon est lié au fameux "Big Five" stratégique réunissant Etats Unis, Royaume Uni, Canada, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de sa zone Pacifique. En conflit à peu près permanent avec les incursions chinoises, notamment dans la mer intérieure et les îles les plus au nord de l'archipel, le Japon vit aussi dans la crainte des essais spatiaux et nucléaires nord-coréens.
 
Le vétuste article 9 doit donc, soit disparaître, soit trouver une nouvelle rédaction adaptée à notre temps et aux nouveautés du contexte Pacifique.
Rien ne s'accomplira sans l'aval de la Diète et du Premier Ministre, Shinzo Abe, élément clef de l'actuel équilibre institutionnel. Il a pris acte des intentions de l'Empereur, encourage fortement la modernisation constitutionnelle, mais reste opposé à l'abdication. Peut-être craint-il que Naruhito ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisei (gagner la paix) patiemment construite par son père.(3)
Parfois qualifié nouveau Shogun, Shinzo Abe est un homme très intelligent : son ambition personnelle est depuis longtemps satisfaite, et il veut avant tout assurer un avenir favorable à sa patrie. Pour cela il essaie de voir loin et construire l'armature dont elle aura besoin après lui. Conservateur, il n'a jamais caché son virulent nationalisme, contrariant tout le monde en rendant régulièrement hommage au mémorial Yasukuni, sanctuaire qui honore les âmes des 2,6 millions de soldats tombés pour l'Empire entre 1930 et 1945. Chine et Corée du Sud n'ont de cesse de lui rappeler les atrocités commises, et les Américains ne sont pas en reste. (4) Militant fermement pour l'abrogation de l'article 9, il souligne volontiers son symbolisme dépassé.
Rien ne se fera sans lui, son autorité et ses emportements.
Certes ses fameux "Abenomics" - réformes économiques et retouches sociales – destinés à sortir le Japon de la crise interminable et sournoise où il s'est enfoncé depuis 2008, n'ont pas tous réussi et n'ont pas toujours convaincu. Mais il y a progrès, même si une pauvreté rampante s'insinue parfois dans les couches sociales les plus fragiles.
Le secteur technologique et la recherche sont en progression constante. Grace à ses mathématiciens et ingénieurs le Japon est un des pays parmi les plus avancés en robotique et nano science. L'éducation et l'enseignement sont des priorités absolues. Il y a peu de chômage (3,2%) ; l'aide sociale est moins généreuse mais reste stable. Les exportations sont florissantes malgré la concurrence des Sud-Coréens et l'expansionnisme chinois. Le T.P.P conclu à Auckland en avril 2016 devrait entretenir favorablement les échanges. La question principale reste celle des ressources énergétiques dramatiquement compliquées par la tragédie de Fukushima.(5)
 
Mais la question primordiale est la baisse de la population, et surtout son vieillissement : après avoir culminé à plus de 120 millions, les Japonais de 2050 ne seront plus (environ) que 95 millions. Si cela est apte à résoudre le problème du logement et son coût, le profil de cette société vieillissante reste à dessiner : son âge moyen est 45 ans (22 au Bengale, 27 en Algérie). La tranche 50-65 ans sera la plus importante dans 10 ans. Le Japon est le pays où l'on vit le plus vieux : il croule sous les centenaires (17.000 en 2015) et les vieilles dames, le plus souvent veuves car le valeureux époux décède avant elles, prématurément usé par karoshi (épuisement au travail) des années 70/80. Les femmes en âge de procréer ne consentent qu'à concevoir 1 seul enfant, objet de toutes les attentions, et cela pas toujours. Le refus du mariage et de la procréation est courant en ville au profit du travail et du loisir.
Aucune immigration de quelque ordre qu'elle soit n'est envisagée ; très peu d'étrangers  résident (à peine 1,5 %), essentiellement Coréens et Chinois. Le Japon essaie d'inventer une société nouvelle, pionnière dans la compensation du manque de "jeunes" par la robotisation, et du maintien en forme des plus âgés : le slogan est seniors valeureux où la vieillesse et la mise à la retraite ne sont plus une fin mais un recommencement : la cérémonie du retour de calendrier -shinto kanreki- replace le sexagénaire au début d'une nouvelle vie marquée  souvent par un retour au village natal, dans une communauté amicale soutenue par l'énorme épargne des prévoyants insulaires. La plus forte création de petites et moyennes entreprises est due à la tranche d'âge des 55-65 ans dans les domaines les plus variés. L'Etat accompagne ce mouvement par des prêts à taux zéro et un investissement massif dans la Santé. En septembre, chaque année, la Journée du respect dû aux personnes âgées rassemble jeunes et vieux dans d'avenantes fêtes fleuries. Le tourisme senior remplit trains et autocars. Présentateurs de télé, acteurs, musiciens, artisans progressent dans leur savoir-faire et leur notoriété à mesure qu'ils prennent de l'âge : le duo comique des jumelles Kin et Gin n'a cessé de se produire jusqu'à l'âge de 108 ans. Le dernier héros est Yuichiro Miura qui a atteint le sommet de l'Everest à l'âge de 75 ans en 2008.
 
Voilà donc une Société nouvelle qu'on ne pensait rencontrer qu'en science-fiction ou sortie des Mangas. Deux pôles opposés mais complémentaires sont en mouvement, là-bas, au Soleil Levant : d'un côté un Empereur vieillissant souhaitant s'en aller (pour créer sa petite entreprise ???) et laisser la place au renouveau impérial et constitutionnel, de l'autre l'hardie tentative de parier sur l'évolution d'une population bien gérée....
A Rio, lors de la Cérémonie de clôture, Shenzo Abe, a surgi comme un diable, déguisé en super-Mario des jeux Nitendo, pour annoncer les Jeux Olympiques d'été à Tokyo en 2020 ( pratiquement un siècle après l'Exposition Universelle de Tokyo en 1922)  : le Japon - roi de l'innovation - nous promet des Jeux high-tech révolutionnaires dont une partie serait basée sur le sport électronique...
 
Ce matin d'automne, sur la route, ne va personne...
Haïku du moine Basho
 
(1) L'Empereur a encore un caractère "semi sacré" sensé faire obstacle à tout départ anticipé. Contrairement à ses collègues royaux d'Europe la reine Elisabeth doit régner jusqu'à sa mort car elle est "chef de l'Eglise" d'Angleterre. Si elle devait interrompre ses fonctions son héritier prendrait la relève et ne serait que Régent. Cela s'est produit avec George III et son fils lors de ses moments d'absence mentale.
(2) L'histoire de Masako Owada est assez pathétique car, issue d'une excellente famille de la haute bourgeoisie japonaise avec un père diplomate, elle a refusé par 3 fois d'épouser Naruhito, pressentant la lourdeur de la situation. Brillante, indépendante, faisant carrière, parlant 5 ou 6 langues, elle aurait pu avoir un rôle au sein de la représentation impériale. Au contraire, elle a été littéralement "écrasée" par le protocole rigide, quasi inhumain de la Maison (tout comme Masako, autrefois dans la même situation). Cela s'est terminé par une longue dépression dont elle sort depuis environ 2011. L'admirable est le courage de Narihuto qui l'a soutenue et aimée sans faillir au-delà des pesantes conventions. C'est peut être ceci la véritable "révolution" impériale.
(3) Pour en finir avec les histoires de famille, Naruhito est le premier mâle impérial a avoir été élevé par ses parents, comme tous ses frères et sœurs. Traditionnellement l'héritier était enlevé à sa famille à l'âge de 3 ans pour être confié à des "conseillers" chargés de son éducation.. Akihito a avoué – dans un exceptionnel épanchement – en avoir beaucoup souffert, et avec Masako a mis fin à cette barbarie. Naruhito a élevé sa fille de manière très occidentale.
(4) L'amiral Tojo qui ordonna l'attaque de Pearl Harbour est inscrit sur une des stèles du mémorial de yasukuni avec ses collègues et les 13 autres condamnés pour crimes de guerre de 1947.
(5) Accident de Fukushima dont la résolution technique est loin d'être acquise. En fait, on ne sait pas trop quoi faire, en dehors du refroidissement constant de l'infernale machine. L'eau utilisée est rejetée dans l'océan. Fukushima est proche, au nord, de Tokyo, indispensable pour son alimentation en énergie. Par ailleurs le problème humain et social créé par ce désastre n'est, lui aussi, que très partiellement résolu. Enfin, en raison du réchauffement de l'air et de l'eau (1°) le Japon est de plus en plus exposé aux tornades et typhons.
Il est aussi le seul pays au monde a avoir connu les 2 agressions nucléaires absolues : les 2 bombes de 1945 et  la catastrophe énergétique de Fukushima.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Dernier de THIBAUT Francoise

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.