Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Zizanie dans le Golfe

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(0 Votes)
"Préoccupante zizanie dans le Golfe"
 
La rupture des relations diplomatiques, consulaires, commerciales, aériennes de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis avec le Qatar marque un recul du multilatéralisme au Moyen-Orient.
 
Bien qu'il soit d'une évidente nécessité pour la région, le multilatéralisme vient de connaître un nouveau recul au Moyen-Orient. Dans le golfe Persique, les six monarchies sunnites occupant sa rive occidentale coopéraient étroitement dans une organisation politico-économique appelée Conseil de coopération du Golfe (CCG) et ayant son siège à Bahreïn. Il avait été créé en 1981 par des émirs soucieux de serrer les rangs face au vent révolutionnaire soufflant depuis la rive orientale du Golfe, c'est-à-dire depuis l'Iran des pasdarans et de l'ayatollah Khomeyni.
Le CCG est aujourd'hui quasiment mort. Le lundi 5 juin, trois de ses membres ont décidé de rompre toutes leurs relations - diplomatiques, consulaires, commerciales, aériennes - avec un quatrième. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, bientôt suivis par le Bahreïn et l'Égypte, sont entrés dans une brouille profonde à l'égard du Qatar, lui reprochant son soutien aux Frères musulmans et aux organisations djihadistes clandestines. Dans ses tweets, le président américain Trump a repris à son compte une partie de ces accusations. Le petit et très riche émirat gazier (un million et demi d'habitants, dont 250.000 sujets qatariens) a rejeté ces accusations, les qualifiant de "totalement injustifiées", et a demandé la protection de son allié turc, qui a aussitôt envoyé 3 000 soldats dans la presqu'île. En contradiction avec la Maison-Blanche, le Pentagone a souligné "le rôle positif du Qatar dans la stabilisation" de la région : l'armée américaine y dispose d'une base de 11 000 hommes, d'où partent ses raids aériens contre l'État islamique. Dans cette querelle, le Koweït est resté neutre et a proposé sa médiation. Le sultanat d'Oman est resté silencieux. Cela ne veut pas dire qu'il ne fera rien, car le vieux sultan Qabous est un maître de la diplomatie secrète (c'est lui qui avait arrangé les premières conversations directes entre Américains et Iraniens à partir de 2010, facilitant ainsi la progression de la négociation nucléaire, qui aboutira à l'accord historique du 14 juillet 2015).
 
Par son blocus terrestre, l'Arabie saoudite n'est-elle pas en train de mener une politique contraire à ses intérêts, car propre à jeter les Qatariens dans les bras des Iraniens (avec lesquels ils partagent déjà un immense champ gazier)? Et si l'on ne va pas jusque-là, ne risque-t-on pas d'assister à la création d'un troisième axe au Moyen-Orient (Turquie-Qatar-Hamas, sur une idéologie commune Frères musulmans), qui s'ajouterait aux deux grands axes déjà bien consolidés, l'axe irano-chiite (Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth) et l'axe américano-sunnite (Washington-Jérusalem-Le Caire-Amman-Riad-Abu Dhabi) ?
Le Qatar explique que ses voisins sont jaloux du poids qu'il a gagné internationalement grâce à une diplomatie audacieuse (exemple : accords de paix de Doha sur le Liban du 25 mai 2008, alors que les précédents, en octobre 1989, s'étaient faits à Taëf, en Arabie saoudite) et grâce à l'immense succès de sa chaîne satellitaire al-Jazeera. Le Qatar dit qu'il combat le terrorisme mais il s'enorgueillit d'être un hub diplomatique, recevant chez lui le chef du Hamas, des responsables des Frères musulmans chassés d'Égypte ou même un bureau des talibans afghans (cela à la demande des Américains).
 
Emmanuel Macron, qui recevra le 21 juin 2017 à l'Élysée le prince héritier des Émirats arabes unis (pays avec lequel la France a un accord de défense), a raison de s'emparer du dossier. La France est respectée dans la région et jouit de bonnes relations avec le Qatar et avec l'Arabie saoudite. Le président français aurait tort de descendre dans l'examen des arguties de la querelle, car il peut la transcender par un projet beaucoup plus ambitieux. Puisque tous ces États (y compris le Qatar) se défendent de financer le djihadisme, pourquoi ne pas créer, au sein du CCG, une agence soumise à l'autorité du secrétaire général de l'ONU, qui traquerait les déviances islamistes, et dont les arrêts auraient force de loi ?
Il est grand temps que toutes ces pétromonarchies, qui se disent amies de l'Occident, se prononcent ensemble publiquement sur un certain nombre de sujets. Quelle est leur conception de l'islam ? Du droit des femmes ? Sont-elles prêtes à contenir la religion à la sphère privée ? À accorder à leurs sujets la liberté de conscience ? À propager l'esprit de tolérance ? À respecter les autres religions et la libre pensée ? Sont-elles prêtes à moderniser leurs prêches du vendredi et leurs manuels scolaires ? À ne financer de par le monde que les tenants d'un islam tolérant et pacifique ? D'un mal peut toujours sortir un bien. Si la France parvenait à transcender cette zizanie par un mouvement de "grande clarification" de l'islam régional, elle ménagerait à la fois ses intérêts à long terme et ceux de ses amis du golfe Persique.

Paru dans Le Figaro, 20 juin 2017
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version