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La poutre dans l’œil de Donald

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Commerce international : la poutre dans l’œil de Donald
 
"Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans le tien ?" Évangile de Luc, 6, 41
 
Le déficit commercial d’une nation peut avoir de nombreuses causes. Dans le cas des Etats-Unis, la politique économique amorcée par Ronald Reagan en est la raison principale. Avec le temps, cette politique se transforme en néolibéralisme aux effets dévastateurs. Les tarifs douaniers de Donald Trump n’élimineront pas le déficit commercial, ni ne feront revenir les emplois aux Etats-Unis. Plus grave, ils se révèleront contreproductifs tant pour les Américains que pour l’économie mondiale. Face à cette politique insolite, les marchés financiers s’interrogent, donnant des signaux contradictoires. Wall Street interrompt sa progression alors que le dollar s’apprécie.
 
Le retour à l’équilibre de la balance commerciale américaine exige une inversion de la politique actuelle – inversion qui ne peut se faire que dans le cadre d’un accord international car si la Chine est l’usine du monde, les Etats-Unis en sont le moteur – une réduction de leur déficit commercial entraînera nécessairement une réduction de leurs importations et une augmentation de leurs exportations. Les nations fortement exportatrices, comme la Chine et l’Allemagne, en subiront le contrecoup, et devront modifier leur politique économique en conséquence.  
 
Le déficit commercial des Etats-Unis a deux causes principales : un déficit budgétaire chronique et un taux d’épargne insuffisant. Le déficit budgétaire tient à un écart croissant entre des revenus stables et des dépenses en augmentation. Contrairement à une idée reçue, le budget de la défense n’est pas la raison principale du déficit budgétaire. Ce sont les dépenses sociales qui l’expliquent. Elles s’élèvent à 58,5% du budget en 2017 contre 15,4% pour la défense. Leur taux de croissance est quasi exponentiel (9 % par an). Comment se fait-il alors que 39 millions d’Américains soient dépourvus de protection sociale ? L’industrie pharmaceutique, connue à Wall Street sous le pseudonyme de ‘Big Pharma’, serait la grande bénéficiaire des programmes sociaux, selon certains analystes.
 
La seconde cause du déficit commercial est l’insuffisance d’épargne. Le taux d’épargne des Américains ne cesse de baisser. Il est passé de 13,3 % en 1971 à 3,4 % en 2017. C’est le résultat d’une paupérisation croissante de la population. En pourcentage du produit intérieur brut, le revenu moyen des salariés est tombé de 51.5 % en 1969 à 43 % en 2017. Les revenus les plus faibles sont les plus touchés. La part du revenu des personnes dont la rémunération est inférieure à la moyenne nationale s’élevait à 21 % en 1970. Elle est tombée à 12,5 % en 2014. Dans le même temps, la part des revenus les plus élevés doublent pratiquement, passant de 11,1 % à 20,2 %.
Pour maintenir leur train de vie, les ménages s’endettent chaque jour davantage. En janvier 2018, le niveau d’endettement des ménages excède celui de d’octobre 2008, considéré comme un sommet (13,2 milliards de dollars contre 12,7 milliards). Il est égal à 78.5 % du revenu disponible.
 
Pour sortir de la Grande Dépression, Franklin Roosevelt lança une politique de grands travaux, assortis de mesures sociales rééquilibrant la répartition des revenus. Lyndon Johnson lui emboita le pas avec son projet de Great Society, sensé éradiqué la pauvreté. Cette politique prit le nom de keynésianisme. Mais, Johnson commit une tragique erreur en intensifiant la guerre au Vietnam. Les Etats-Unis ne pouvaient s’offrir cette politique du beurre et des canons. Richard Nixon en prit acte en août 1971. Alors que les Accords de Bretton Woods lui enjoignaient de réduire le déficit budgétaire pour maintenir la parité du dollar avec l’or, il choisit de sacrifier la monnaie américaine pour éviter la récession et assurer sa réélection. Le keynésianisme fut rendu responsable de l’inflation qui en résultat. Dès lors, ses jours étaient comptés. Apparue alors l’économie de l’offre que Jean-Sébastien Say théorisa jadis. Promu par Paul Craig Roberts, secrétaire d’état au Trésor de Ronald Reagan, elle se traduisit par un déficit budgétaire accru et une politique monétaire restrictive. Le déficit était en partie dû à une réduction des tranches d’impôt les plus élevés qui par un effet de ‘ruissellement’, selon son promoteur Jack Kemp, devait se propager jusqu’aux classes défavorisées. Cette politique fut un succès en termes de croissance et d’emplois. Mais, elle accrut le déficit de la balance commerciale et ne fit rien pour les faibles revenus.
 
Les thèses défendues par Paul Craig Roberts, et les économistes Jack Kemp et John Williamson (père du Consensus de Washington), firent leur chemin, et se traduisirent dans le temps par la déréglementation de nombreux secteurs de l’économie. La réforme emblématique de cette nouvelle politique dite néolibérale, est la loi de modernisation des services financiers de 1999, plus connue sous le nom de Gramm-Leach-Bliley Act, du nom de ses parrains au Congrès. Elle remplace le Glass-Steagall Act de 1933 et ouvre la voie à une spéculation financière effrénée et frauduleuse qui conduira, avec l’aide de la politique monétaire laxiste du gouverneur de la Réserve fédérale, à la crise financière de 2008. Confrontés à cette crise qu’ils n’avaient pas anticipée et dont l’ampleur les surprit, les dirigeants politiques et le gouverneur de Réserve fédérale choisirent de secourir les grandes banques alors qu’il eut fallu congédier leurs dirigeants, déclarer un moratoire, et venir en aide aux débiteurs naïfs et aux épargnants floués.
Sous l’effet de cette crise, le déficit du budget battu un nouveau record en s’élevant à 1.412 milliards de dollars en 2009, soit 9,8 % du produit intérieur brut. La réduction du déficit de la balance commerciale de 762 milliards en 2006 à 384 milliards ne doit pas faire illusion. Elle est due à la récession qui suivit la crise. La récession passée, le déficit de la balance commerciale reparti à la hausse pour atteindre 552 milliards en 2017. Le néolibéralisme qui a remplacé le keynésianisme n’a pas donné les résultats escomptés par ses adeptes – loin s’en faut.
 
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la situation économique actuelle conduit inévitablement à une nouvelle crise dont l’intensité sera plus forte que celle de 2008. Les autorités, ayant dilapidé les munitions nécessaires pour y faire face dans une maîtrise imparfaite de la crise de 2008, seront démunies.
Dans cette affaire, les Américains n’ont cessé de reporter la responsabilité de leurs erreurs sur les autres. Donald Trump ne fait pas exception.

Envoyé par l'auteur, 2 juillet 2018
BASLE Jean-Luc

Né le 14 septembre 1942
Marié - 2 enfants



Economiste
 

Diplômé de Columbia University et de Princeton University

Directeur de Citigroup New York (1972-1995)
Enseignant associé aux Ecoles de Saint-Cyr Coêtquidan
Vice-président de l’Institut de Locarn



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