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L'abandon honteux des chrétiens d'Orient
 
L'anxiété qui a saisi les Coptes après qu'ils furent visés par un nouvel attentat islamiste dans une banlieue du Caire le 5 janvier 2019 (qui a tué le policier tentant de désamorcer la bombe), l'impossibilité qui est faite à cette communauté dont l'évangélisation remonte à saint Marc de fêter son Noël en pleine quiétude nous rappellent le problème plus large, et fort ancien, du sort fait aux chrétiens en terre d'islam.
Depuis leur victoire dans la Seconde Guerre mondiale, les Occidentaux ont su apporter de grands bienfaits à l'humanité tout entière. Scientifiquement, ils lui ont fait partager leurs grandes inventions, comme la pénicilline ou Internet. Juridiquement, ils ont construit l'ONU, institution qui n'est pas parfaite mais qui est un vrai progrès par rapport à feu la Société des Nations. Les droits de l'homme et la démocratie sont loin de s'appliquer partout dans le monde mais ils constituent la seule référence de gouvernance qui existe internationalement. Même la puissante Chine communiste du président à vie Xi Jinping n'ose ouvertement proposer son modèle d'autocratie dans les grands forums où elle s'exprime.
 
Les Occidentaux ont mis au point de terribles armes de destruction massive, mais ils ont réussi jusqu'à présent à en stopper la prolifération. Leurs réussites dans l'aéronautique civile ont permis le tourisme de masse, qui a centuplé les contacts humains entre différentes nations. Les Occidentaux ont réussi à ancrer dans la vie internationale le principe d'un minimum de solidarité en faveur des nations victimes d'une catastrophe naturelle ou sanitaire. Lorsque l'Afrique fut touchée par une épidémie de maladie à virus Ebola en 2014, ils ne restèrent pas les bras croisés.
Économiquement, ils ont créé le FMI et l'OMC ; ce ne sont pas des systèmes immunisés contre tout accident financier ou commercial, mais ils ont tout de même réussi à éviter le retour des longues dépressions du type de celle de 1929.
Bref, si tout n'est assurément pas rose dans le monde d'aujourd'hui (destruction de l'environnement, accroissement des inégalités, etc.), il reste indéniable que, sous l'impulsion des Occidentaux, de vastes succès politiques, techniques, sanitaires et sociaux ont été accomplis en l'espace de deux générations.
 
Mais il y a un domaine où la planète a indéniablement régressé depuis 1945, et où la responsabilité occidentale est patente. C'est celui de la liberté de conscience et de religion. L'intolérance religieuse n'a pas régressé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; elle a progressé. Certes, le christianisme a continué à se réformer, acceptant la science, assumant ses racines juives, promouvant l'œcuménisme. Mais l'islam a, curieusement, parcouru le chemin inverse. Il a abandonné la voie réformatrice que lui avait montrée Mohammed Abduh (1849-1905). Ce grand théologien d'al-Azhar et mufti égyptien s'est battu pour faire admettre la nécessité de l'ijtihad (interprétation des textes sacrés), de l'enseignement des sciences, de l'adaptation des lois au monde moderne. Il proclamait l'existence du libre arbitre et fustigeait la doctrine de la prédestination. Très en avance sur son temps, Abduh prêchait l'amitié interreligieuse. Il a beaucoup défendu les Coptes, qui avaient été stigmatisés lors de la révolte nationaliste du colonel Ahmed Urabi, qui tenta en vain, de 1879 à 1882, de débarrasser l'Égypte de l'influence britannique. Mais tout l'héritage intellectuel d'Abduh fut balayé, une génération plus tard, par l'émergence du mouvement radical et antioccidental des Frères musulmans, fondé dans la même Égypte par l'instituteur Hassan al-Banna en 1928. Diffusé à partir des années 1980 grâce à l'argent du pétrole saoudien, le puritanisme wahhabite empira encore les choses. Conscient des dangers du totalitarisme communiste, l'Occident s'est étrangement montré aveugle face à la montée du radicalisme en islam.

Dans leur pacte du Quincy de février 1945 avec Ibn Séoud, les Américains ne décèlent aucun inconvénient dans l'idéologie wahhabite. En 1975, ils abandonnent les chrétiens libanais victimes du camp "islamo-progressiste". Dans les années 1980, ils utilisent contre le communisme en Afghanistan l'arme de l'intégrisme islamique (qui se retournera contre eux vingt ans plus tard). En 2003, ils font la guerre pour imposer la démocratie en Irak ; la conséquence en est un chaos qui oblige les chrétiens à fuir une terre qui était leur bien avant la naissance de Mahomet. Aujourd'hui, pour leur protection, les chrétiens d'Orient n'ont pas d'autre choix que se tourner vers des autocrates (Sissi en Égypte, Assad en Syrie).
En s'abstenant de défendre les chrétiens d'Orient, l'Occident a commis une double erreur stratégique : il a donné un signal de faiblesse en abandonnant ses amis idéologiques ; il a renié son credo où, depuis deux siècles, figure en première place, la tolérance religieuse.

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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