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L'Europe fantôme

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L'Europe fantôme                    
 
Le 23 Avril passé et pour 2 jours s'est tenu à Moscou (1) la 8ème Conférence sur la Sécurité Internationale, rassemblant les délégations de 70 Etats, ainsi que des représentants d'Organisations internationales, ce qui représentait plus de 75 % de la population mondiale. Après le message de bienvenue de Vladimir Poutine en séance inaugurale, organisée en tables rondes, le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Choigu en assura la présidence, assisté de son très efficace vice-ministre Alexandre Fomin (2). Le Secrétaire général de l'ONU y était représenté par son adjoint direct E. Ramzy.
 
Cette Conférence est le miroir russe d'une Conférence identique tenue chaque année à Munich par les Etats d'Europe occidentale. Elle permet aux différents chefs d'état-major des armées des Etats représentés de se rencontrer, de manière plus ou moins informelle, de confronter leurs remarques sur l'état du monde et – bien sur – de nouer des relations utiles sur les dossiers du moment. Pour cette session, l'accent était mis sur l'usage et les protections possibles des engins balistiques, le cyberespace et les guerres hybrides, les dérives terroristes immiscées dans la gestion des conflits ("il n'y a pas de bon terrorisme"), l'inquiétante augmentation des conflits locaux (réels ou potentiels).
 
Le plus spectaculaire de cette 8ème session est l'absence totale (et le silence) des Occidentaux, USA et Européens réunis, depuis 2014 en raison du conflit ukrainien, et aussi de la guerre personnelle des Etats Unis envers l'Iran. Cette absence est non seulement celle des Etats et gouvernements (Royaume Uni, France, Allemagne en particulier) mais aussi de l'Union Européenne, de l'OTAN et de l'OSCE. Cela couronnant le boycott et les sanctions économiques infligées à la Russie.
Cette attitude est à la fois affligeante, infantile et redoutable pour les années à venir et envenime une situation internationale confuse, mal orientée vers la violence, dont les objectifs restent obscurs, souvent peu défendables et surtout inutilement dangereux. Le plus étonnant est le silence du Royaume Uni – pourtant principal organisateur, au temps de son Empire, du foutoir actuel - l'effacement à peu près total des efforts français (pas un mot sur 'barcane' en Afrique ), rien de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne. Autrement dit, l'ex-monde colonial qui pendant 200 ans construisit le monde actuel, dont les ruines sont désormais bien visibles,… est muet.
 
Regardons ce Non-évènement occidental sur son autre face : la Russie en a assez d'être l'éternel parent pauvre ou encore l'inusable méchant ours noir de la politique européenne. Donc, après quelques efforts infructueux, elle fait volte-face, et se tourne vers son immense territoire perdu, vers ces Républiques sorties de l'effondrement de l'URSS, vers le camarade chinois et vers un développement Asie centrale-Pacifique promis à un avenir plus prometteur. Le temps des humiliations et des sanctions devrait être dépassé.
Choisir la Chine comme alliée n'est pas nouveau : l'idéologie communiste est un lien, même si son interprétation est différente. Déjà, fin 1943, c'est la promesse de la Chine de ne pas bouger qui permit à Joukov d'alléger son front de l'Est et de foncer sur Stalingrad et le front Ouest. Puis, l'URSS triomphante se posa en "grande sœur" de l'évolution du système de Mao, ses camarades et ses successeurs.
De nos jours la donne est différente : la Chine de Mr XI anime un partenariat stratégique, économique et commercial, puisque qu'elle représente 24 % des échanges russes, la mise en commun de moyens de développement : Poutine offre son territoire à la One Belt One Road et ses différentes antennes européennes, Monsieur Xi apporte ses technologies innovantes et son inépuisable réserve de cerveaux et de main d'œuvre. Tout le monde sait maintenant aussi que la Chine a un énorme réservoir de brevets et plus de 80 % des "terres rares".
 
Lors des séances plénières ont surtout été évoqués la poudrière réactivée du Moyen Orient, la meilleure façon de faire évoluer la Syrie et l'Irak, l'indispensable nécessité de préserver l'Accord sur le nucléaire iranien. Un rapprochement entre les problèmes en mer de Chine avec le Japon et la Corée-Sud s'est profilé de même qu'une meilleure intégration de l'Inde dans ces pourparlers. La question Nord-Coréenne n'a que peu été évoquée puisque les manœuvres chinoises et sud-coréennes pour une troisième rencontre Kim-Trump étaient déjà entamées, bien que le fond du problème – la dénucléarisation nord-coréenne – ne soit en rien résolu. Le coup de com du 30 Juin est en fait une stratégie destinée à calmer les opinions, et soutenir le début de campagne électorale US.
Selon les analystes américains nous serions dans une nouvelle guerre froide, une sorte d'intimidation cybernétique à coups de drones, de missiles et d'observateurs satellisés (2). Toutefois dans une relation hyper classique les chefs d'états-majors russes, en marge des réunions plénières ont rencontré ceux du Pakistan, des Philippines, de Serbie, du Myanmar, de Corée du Nord, du Kazakhstan, … et ...chose inouie, de l'Inde. De même que des délégations du Vietnam, de Singapour.
Il est clair que la Chine est encore très loin d'avoir le même potentiel militaire que celui des USA et la Russie (qui a moins d'hommes alignables mais une approche matérielle très supérieure) sert d'appui militaire à la République Populaire.
Les pourparlers se sont terminés sans accord, mais de manière constante les menaces propagées par la Maison Blanche ont sous tendu beaucoup de remarques. La multiplication des sources potentielles de conflits encourage le continent asiatique dans son ensemble à s'organiser sur un front commun minimum. Plusieurs interventions ont souligné la différence d'approche culturelle qui nourrit les impasses entre le "confinement" délibéré américain et la lente mais tenace approche chinoise. L'intégration de l'Eurasie avec une dimension militaire est en marche. Le silence de l'Europe, qui subit une forte pression US, montre ses mésententes, donne souvent le spectacle de gamins qui ne savent plus remonter leur mécano. Il faudrait peut-être reprendre la phrase finale d'Anne Cheng lors de sa conférence inaugurale au Collège de France en 2008 : "la Chine évolue très vite et nous en restons très ignorants".
 
(1) Ces 2 journées diplomatiques se sont tenues à l'Hotel Radison de Moscou, gigantesque batiment stalinien, totalement rénové par la chaine hotelière américaine Radison, revendu en 2018 à un goupe touristique chinois.
(2) "l'homme qui monte"… ?
(3) En particulier selon Phil Stevens au Financial Times

Envoyé par l'auteur, 9 juillet 2019
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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