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La stratégie de l’Iran ...

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La stratégie hybride de l’Iran face à Trump
 
CHRONIQUE - Nous ne sommes pas dans la guerre napoléonienne. Pas de déclaration de guerre, pas de batailles frontales, pas de règle du jeu diplomatique. Comme dans la cyberguerre, il s’agit de rendre très difficile l’attribution des actes hostiles.
 
Depuis que Donald Trump a renié l’accord nucléaire avec l’Iran du 14 juillet 2015 qu’avait signé John Kerry, les États-Unis ont entrepris d’étrangler économiquement le régime des mollahs, en lui interdisant de vendre son pétrole à l’étranger. L’idée des Américains est de priver la Perse de toute prééminence régionale actuelle ou future, en l’obligeant à renoncer non seulement à tout enrichissement d’uranium (étape obligatoire pour qui veut construire la bombe atomique), mais aussi à l’influence qu’elle a gagnée au cours des vingt dernières années sur quatre capitales arabes (Beyrouth, Bagdad, Damas, Sanaa).
Pour tenter de desserrer l’étranglement économique que lui font subir les Américains, l’Iran a choisi de s’attaquer à leur maillon faible au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite. Cette monarchie sunnite, alliée stratégique des États-Unis depuis 1945, présente actuellement trois faiblesses, qui s’ajoutent à la médiocrité de ses forces armées : elle est mal aimée par les opinions publiques occidentales ; elle s’est imprudemment engagée dans une guerre contre les houthistes (montagnards chiites) du nord Yémen, qu’elle ne parvient pas à gagner ; elle comprend une minorité chiite qui se sent méprisée par le pouvoir et qui habite les régions pétrolières.

Les forces armées iraniennes obéissent à une stratégie de guerre hybride. Nous ne sommes pas dans la guerre napoléonienne. Pas de déclaration de guerre, pas de batailles frontales, pas de règle du jeu diplomatique. Tous les moyens sont bons pour parvenir au but stratégique qui a été fixé par le guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei, mais pas question de les faire connaître à l’ennemi ou d’en faire la publicité à des fins de propagande intérieure. Comme dans la cyberguerre, il s’agit de rendre très difficile l’attribution des actes hostiles.
Le bombardement par drones, le 14 septembre 2019, de deux installations pétrolières majeures de l’Arabie saoudite, la raffinerie géante d’Abqaiq et le champ d’exploitation de Khurais, a forcé le Royaume à diviser sa production par deux et a provoqué un renchérissement de 15 % du prix international du baril. C’est un exemple parfait de guerre hybride, asymétrique, graduée. Ce sont les houthistes (amis de Téhéran) qui revendiquent l’attaque, alors qu’ils se trouvent à plus de 800 km des cibles. On utilise des drones bon marché et anonymes contre une puissance disposant d’avions intercepteurs ultramodernes. On provoque la stupeur de l’ennemi, sans l’attaquer directement. On crée un choc économique (hausse du prix du brut, report de la vente en Bourse de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco), à même de faire réfléchir l’ennemi washingtonien.

Si elle voulait riposter par des frappes contre l’Iran, la Maison-Blanche aurait besoin de preuves irréfutables, car Téhéran nie toute responsabilité. Échaudée par les fausses preuves que le secrétaire d’État américain Colin Powell avait présentées, contre l’Irak, au Conseil de sécurité de l’ONU en février 2003, l’opinion publique américaine n’est pas disposée à se contenter d’un simple faisceau de présomptions. Il y a des "faucons", comme le sénateur républicain Graham, qui réclament des frappes contre l’Iran. Mais le président est très réticent à faire la guerre. D’abord, il n’a jamais été intellectuellement un néoconservateur ; il s’est toujours méfié des gens qui prétendaient pouvoir apporter la démocratie par la force. Il a saisi que renverser un régime était une chose, gérer ensuite le pays en était une autre.

Ensuite, Donald Trump, conseillé par le chef d’état-major des armées, le général Joseph Dunford (qui est tout sauf un va-t-en-guerre), a compris que, dans cette crise, il lui serait très difficile de bien maîtriser l’escalade. Bien sûr qu’il serait facile à l’US Air Force de procéder à un bombardement punitif de l’Iran, sur telle ou telle de ses installations militaires. Mais ce serait un acte de guerre caractérisé, auquel les Iraniens n’auraient d’autre choix que de riposter frontalement. La cible la plus facile pour eux serait les soldats américains basés en Irak. Trump se retrouverait alors piégé, lui qui avait promis, dans la campagne électorale, de mettre un terme aux aventures américaines en terre d’islam. Une nouvelle guerre d’Irak torpillerait toutes ses chances de réélection en novembre 2020. Il est donc vraisemblable que si riposte américaine il y a, elle sera également difficilement traçable, comme une cyberattaque paralysant les réseaux de communication militaires iraniens.

La seule inconnue est le nombre de mois qu’il faudra à Téhéran et Washington pour s’accorder sur le seul deal acceptable par les deux parties et que tout le monde connaît : la Perse renonce à jamais à l’arme nucléaire, mais elle conserve son influence sur l’axe chiite au Moyen-Orient.

Paru dans Le Figaro, 17 septembre 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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