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Quel droit d'ingérence ?

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Sans doute fallait-il protéger du massacre la population de Ben Ghazi, mais on pouvait le faire de toute autre manière. Après tout, il y a plus de quarante ans que le colonel Kadhafi terrorise une partie de son peuple tout en faisant profiter la population libyenne d’une situation économique nettement plus favorable qu’en Égypte ou en Tunisie. De surcroît, en s’engageant brutalement, la France était obligée de constater qu’il n’y avait pas d’opposition véritablement organisée. En fait, la rébellion de Cyrénaïque, inspirée des révolutions égyptienne et tunisienne, avait des sources au moins autant tribales qu’idéologiques. Plus que la liberté, les populations de cette région souhaitaient voir disparaître la pression des tribus kadhafiennes, ressortant les emblèmes du premier souverain libyen et des tribus Senoussi. En laissant reconnaître la légitimité de cette opposition, la France s’est engagée dans un bourbier diplomatique et stratégique.
Diplomatiquement, la position française, même soutenue par les Britanniques, n’a pas fait l’unanimité dans l’Union européenne. En dehors de l’Italie et de l’Espagne, elle s’est rangée derrière l’Allemagne dans un attentisme évident. Même les États-Unis toujours prompts à défendre la démocratie et les droits de l’homme ont éprouvé beaucoup de réticence à s’engager, et au bout de quinze jours, leur appui semble faible, bien que la coalition soit menée par l’Otan.
Stratégiquement, à partir du moment où la résolution onusienne l’y obligeait, la coalition ne pouvait véritablement engager que les forces aériennes. En fait, quand la France a décidé d’intervenir, rien n’était véritablement prêt dans nos forces, à preuve le long délai mis par le Charles de Gaulle pour être engagé sur zone.
On peut se demander quel but réel recherchent la France et la Grande-Bretagne : protéger les populations, renverser Kadhafi ? Favoriser la partition de la Libye ? Visiblement, on a cru que, comme en Tunisie et en Égypte, le régime kadhafien s’effondrerait après quelques bombardements. C’était méconnaître le poids des tribus proches de Kadhafi, et l’importance de ses moyens militaires, constitués pour une bonne part de mercenaires grassement payés. On a oublié aussi les liens très forts tissés par Tripoli avec les chefs d’État d’Afrique noire. Ils sont largement subventionnés par le régime kadhafien, et comme leur légitimité est souvent plus que discutable, ils se gardent bien de soutenir la coalition. On notera d’ailleurs que la résistance de Kadhafi inspire aujourd’hui nombre de chefs d’État arabes : au Yémen, en Syrie, à Bahreïn, on n’hésite plus à tirer sur les manifestants. D’ailleurs, en Égypte comme en Tunisie, les nouveaux éléments installés au pouvoir semblent écorner les acquis des révolutions de cet hiver, et partout renaît un islamisme qui n’était qu’assoupi.

En même temps qu’en Libye, la France est engagée en Afghanistan et en Côte d’Ivoire. En Afghanistan, les Français sont depuis 2001 aux ordres de l’Otan et des Américains, qui gèrent ce conflit avec une maladresse invraisemblable. Les alliés européens, particulièrement français et britanniques, qui ont l’habitude de ce genre de terrain, auraient pu rappeler que dans un pays où l’on s’entretue depuis la plus haute antiquité, chercher un succès impliquait des forces beaucoup plus nombreuses et une politique différente à l’égard des populations.

Enfin, la France est engagée en Côte d’Ivoire. Depuis la disparition d’Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire vit dans un régime de plus en plus instable. Cela est dû pour une large part à la structure démographique de cet État. La crise ivoirienne, ce n’est pas seulement Gbagbo-Ouattara. On oublie qu’il y a au moins une demi-douzaine d’ethnies en Côte d’Ivoire, dispersées entre trois groupes de population : les Kwa, les Kru et les Gour. Il n’est pas inintéressant qu’aux élections de l’automne dernier, tout un groupe ethnique n’a pas voté Gbagbo, comme on s’y attendait, mais Ouattara ; c’est sans doute la raison pour laquelle Gbagbo a pu parler de trahison. L’autre raison de division de la Côte d’Ivoire est religieuse. On compte 40 % de musulmans, 35 % de chrétiens et 25 % d’animistes. On s’étonne d’ailleurs de constater que les églises chrétiennes ne se soient pas davantage fait entendre pour appeler au calme. Il est vrai que les chrétiens sont très divisés : si on compte 20 % de catholiques, les protestants sont divisés entre églises historiques et évangéliques. On semble avoir oublié l’influence de Simone Gbagbo, très engagée dans le milieu évangélique fortement implanté dans le sud, comme les autres chrétiens, tandis que les musulmans sont au nord. Le président Ouattara aura sûrement beaucoup de difficultés pour pacifier un pays en guerre civile depuis dix ans, d’autant que Gbagbo et son parti appartenaient à l’internationale socialiste, ce qui explique les visites à Abidjan ces temps derniers du député radical de gauche François Loncle et de Roland Dumas.

On le voit, les bonnes intentions des droits de l’hommistes sont, comme souvent dans ces cas, contrecarrés par les réalités stratégiques et socio-politiques, mais aussi par les réalités humaines. Tout cela interpelle ce qu’on appelle "le droit d’ingérence humanitaire". Est-ce une si bonne chose ?

Paru dans La Nef, mai 2011

DREYFUS   Francois-Georges

Né le 13 septembre 1928
Marié - 3 enfants

Professeur d'université

Universitaire
Agrégé d'histoire
Docteur ès lettres
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (depuis 1991).
Chaire d'Histoire et de géopolitique des mondes européens au XX°s.
Membre du Synode régional de l'Eglise luthérienne de Paris.

Lauréat de l’Académie française (1967) (1975)

Ouvrages
Les Forces religieuses dans la société française (1966)
Le Syndicalisme allemand contemporain (1968)
Le Temps des révolutions (1969)
Histoire des Allemagnes (1970)
Histoire es Gauches en France (1975)
Histoire générale de l’Europe (1980)
De Gaulle et le Gaullisme (1982)
Des évêques contre le pape (1985)
Les Allemands entre l’Est et l’Ouest (1987)
Histoire de la démocratie chrétienne en France (1988)
L’Allemagne contemporaine (1991)
L’Unité allemande (1993)
Histoire de la Résistance (1996)
Le IIIè Reich (1998)
1919 – 1939 : l'Engrenage (2000)
Histoire de Vichy (2002)
Une Histoire de la Russie (2005)

Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l’Ordre national du Mérite
Commandeur des Palmes académiques
Commandeur du Mérite de l'Ordre du Saint-Sépulcre
Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne
Officier de l’Ordre de la couronne de Belgique

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