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Roland Barthes, ou la sagesse du sémiologue

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La sémiologie (1) est-elle une science comme les autres ?
A se fonder sur l’étymologie, on ne peut que répondre par l’affirmative ; à lire les livres de Roland Barthes, on ne peut qu’en douter. Car Barthes n’est ni un constructeur de système, ni un maître-penseur, bien qu’il ait beaucoup fréquenté Marx, Trotski et Sartre. C’est d’abord un brasseur d’idées, un explorateur des savoirs contemporains (linguistique, psychanalyse, structuralisme), l’expérimentateur d’une méthode fondée à la fois sur l’observation critique du réel et ce qu’il appelait "le plaisir du texte" ou mieux encore : "le bruissement de la langue" (titres de deux de ses ouvrages) : "Ce qui m’a passionné toute ma vie, confiait-il, c’est la façon dont les hommes se rendent leur monde intelligible."

Il naît à Cherbourg en 1915 au sein d’une famille bourgeoise et protestante ; il est, par sa mère, le petit-fils de l’une des figures les plus haut en couleur de l’épopée coloniale, Gustave Binger, un colosse tenant du lion et de l’hippopotame, explorateur des confins du Niger et de la Guinée, gouverneur de la Côte d’Ivoire dans les années 1890. Orphelin de père, le petit Roland passe son enfance à Bayonne dans un milieu féminin (2), où s’épanouit une sensibilité précoce. Il entame des études classiques, sanctionnées par une licence ès lettres mais interrompues par la tuberculose, qui le conduit à faire de longs séjours en sanatorium durant l’Occupation. Si cette inaction forcée l’oblige à renoncer à l’agrégation, elle est, en revanche, propice aux lectures : Michelet, Marx, Lénine, Trotsky, Sartre, et aussi Gide et Camus, auxquels il consacre ses premiers textes dans la revue
Existences, bulletin trimestriel de l'association "Les étudiants en sanatorium" (1942-1944).
Durant cette période, il donne également ses premières conférences sur Baudelaire, Whitman, Valéry, Michaux, obtient un diplôme d’études supérieures avec un mémoire sur la tragédie grecque (1941), et un certificat de grammaire et de philologie (1943). A la Libération, au lieu de choisir une prometteuse carrière de professeur, il devient chroniqueur à Combat, où il publie des articles qui seront ensuite rassemblés dans Le Degré zéro de l’écriture (1953). Dans cet essai-manifeste d’inspiration à la fois marxiste et sartrienne, il analyse ce qu’il appelle la "littérature neutre". Le prototype lui paraît en être L’Etranger de Camus, qui lui inspire cette superbe notation : "Un beau texte est comme une eau marine ; sa couleur est le reflet de son fond sur sa surface, et c’est là qu’il faut se promener et non dans le ciel ou dans les abîmes : il faut bien avouer que les idées sont toujours plus haut ou plus bas que la ligne des mots, et cette térébrante oscillation  est source de détresse ; mais la ligne des mots est belle."
Dans les années qui suivent, il voyage (Bucarest, Alexandrie, Rabat) et publie, toujours dans Combat et aussi dans Les Lettres nouvelles, des "petites mythologies du mois", qui lui assurent une première notoriété. Décortiquant une série de "mythes" modernes, tels que le catch, la nouvelle Citroën, l’épopée du Tour de France, l’affaire Dominici, l’iconographie de l’abbé Pierre, le visage de Garbo, les saponides et détergents, le strip-tease, le Guide bleu - symboles de la société "petite-bourgeoise" d’après-guerre, il livre une description magistrale d’un système de valeurs fondé sur des signes de la vie quotidienne : paroles, images, objets. Le recueil de ces Mythologies, paru en 1957 (3), l’impose auprès d’un large public, séduit par l’élégance du style, l’humour, la concision, la densité de ces textes. "A l’origine de l’écriture de Barthes, remarque Mathieu Lindon, il y a la tentation de la discontinuité." (Libération, 14 octobre 1993) A la fin de son essai Roland Barthes par Roland Barthes (Seuil, 1975), il évoque à la fois sa prédilection pour le fragment et sa méfiance pour la "totalité" : "Son premier texte ou à peu près (1942) est fait de fragments [...]. Depuis, en fait, il n'a cessé de pratiquer l'écriture courte. […] La Totalité tout à la fois fait rire et fait peur : comme la violence, ne serait-elle pas toujours grotesque (et récupérable alors seulement dans une esthétique de Carnaval) ?" Mettant en œuvre toutes les ressources d’une "nouvelle critique", il ne cesse de battre en brèche les fondements du langage institué : sa structure, son sens, ses clichés.

Attaché de recherches au CNRS (1956-1960), puis chef de travaux à la VI
e section de l'École pratique des hautes études et directeur d'études à partir de 1962, il consacre ses premiers séminaires à un "Inventaire des systèmes de signification contemporains", dont il tirera les Éléments de sémiologie (1965), le Système de la mode (1967) et L’Empire des signes (1970).
Professeur invité à l'Université de Genève (1971), il occupe la chaire de sémiologie du Collège de France à partir de 1977, année de la publication des Fragments d’un discours amoureux. Cette prestigieuse tribune ne fait pas de lui un savant : "S’il est vrai, confie-t-il dans sa leçon inaugurale, que j’ai longtemps voulu inscrire mon travail dans le champ de la science, […] il me faut bien reconnaître que je n’ai produit que des essais, forme tourmentée où l’analyse le dispute au romanesque et la méthode au fantasme." Dans cette première leçon, il explique également : "Il est un âge où l’on enseigne ce que l’on ne sait pas : cela s’appelle chercher. Vient peut-être maintenant l’âge d’une autre expérience, celle de désapprendre." Une expérience qu’il résume d’un mot : "Sapientia", et d’une singulière équation : "Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse et le plus de saveur possible".
L’enseignement qu’il dispensera durant trois ans ne sera qu’ "une longue leçon de méfiance à l’égard du savoir" (Bertrand Poirot-Delpech, Le Monde, 28 mars 1980). Il est, en cela, le disciple de Sartre : "J’ai toujours été non pas fasciné, le mot est absurde, mais modifié, emporté, presque incendié par son écriture d’essayiste, confiait-il à Jean-Jacques Brochier. Il a véritablement créé une langue nouvelle de l’essai, qui m’a beaucoup impressionné." (Le Magazine littéraire, février 1975) Curieusement, il avait déçu la génération de mai 68, qui se réclamait à la fois d’Althusser, de Lacan et de Barthes, venant chercher chez eux, écrit son biographe, Louis-Jean Calvet (Roland Barthes, Flammarion, 1991), "ce qu’on leur refusait ailleurs : un discours non conventionnel en même temps qu’une exigence théorique". Barthes n’avait guère apprécié l’hystérie des gauchistes et leur volonté de casser les institutions universitaires, dont il recommandait sans ambiguïté de jouer pleinement le jeu : "Ma carrière même prouve que je suis toujours resté attaché à l’idée de faire partie de l’Université" (4), confiait-il à Pierre Boncenne (Faites comme si je n’avais rien dit, Seuil, 2003).

Sémiologue, critique, mais aussi – et surtout – écrivain : "Ecrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre. La réponse, c’est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté ; mais comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse du monde à l’écrivain est infinie : on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse ; affirmés, puis mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure." (
Sur Racine, 1963) Cette liberté hautement revendiquée lui vaudra d’être attaqué à la fois sur sa droite (René Pommier, professeur à la Sorbonne, dénonce son "art d’ébahir les jobards par un habile mélange de sabir et de fariboles") et sur sa gauche (Alain Robbe-Grillet voit en lui un "penseur glissant", dont "la parole change, bifurque, se retourne… "). Il n’empêche : il a créé un style, une mode, il a suscité des disciples… Mais une vie privée compliquée (consacrée en grande partie à la drague homosexuelle, dont il est un pratiquant assidu et dont il donnera quelques aperçus dans le recueil posthume Soirées de Paris) et la mort de sa mère, dont il ne se guérira pas, le vouent à une relative solitude et sans doute à un certain détachement : "L’écriture n’est plus possible", note-t-il ainsi dans Journal de deuil.

En attendant le grand roman auquel il pensera toute sa vie mais auquel il ne travaillera que dans les dernières années, il se consacre à l’écriture autobiographique : après Roland Barthes par Roland Barthes, qui doit être considéré comme écrit par un personnage de roman, à la manière de la Vie de Henry Brulard de Stendhal, il publie La Chambre claire, son dernier livre, paru l’année de sa mort, à l’incipit proustien : "Un jour, il y a longtemps, je tombai sur une photographie du dernier frère de Napoléon, Jérôme." Je l’avais rencontré quelques semaines plus tôt devant une librairie de Montparnasse. Il était vêtu d’un imperméable gris et sa silhouette légèrement replète le rendait encore plus invisible du commun des passants. Mais j’ai encore en mémoire son regard extraordinairement attentif, profond, un "regard enregistreur", m’a-t-il alors semblé (c’est l’image qui m’est venue alors spontanément à l’esprit).
Le 26 février 1980, il sort d’un déjeuner avec François Mitterrand et Jack Lang. Devant le Collège de France, rue des Ecoles, il traverse sans regarder ; une camionnette de blanchisseur le renverse. Il ne meurt pas, mais il ne vaut guère mieux. Sa dépression chronique et une infection nosocomiale contractée à la Pitié ont raison de sa constitution un mois plus tard. "Si j’étais écrivain et mort, avait-il écrit, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques réflexions." La biographie de Louis-Jean Calvet, celle, plus récente, de Marie Gil (Roland Barthes. Au lieu de la vie, Flammarion, 2012), de nombreux travaux universitaires, des expositions et la réédition de ses Œuvres complètes au Seuil par son dernier disciple, Eric Marty, permettent de vérifier que ce souhait n’a pas été exaucé. "Trois décennies après sa mort, écrit Jean Birnbaum, qui a suivi ses cours au Collège de France, nous continuons à tourner autour de sa parole." (Le Monde Magazine, 27 mars 2010)


(1) A l’origine, terme de médecine créé par Littré : science des signes des maladies. Par extension : "science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale", selon la définition qu’en donne le linguiste Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale. Barthes étendra son champ aux "ensembles doués d’une véritable profondeur sociale".
(2) Homosexuel, Barthes restera toute sa vie très proche de sa mère avec laquelle il vivait. A sa mort (octobre 1977), il commencera un Journal de deuil (Seuil, 2009).
(3) Mythologies a été réédité en 2010 avec les photographies et les articles qui ont inspiré ces textes, par Jacqueline Guittard, maître de conférences à l’Université de Picardie.
(4) Même si, selon lui du moins, il n’en fit partie qu’à travers des institutions qu’il qualifiait de "marginales" parce qu’elles ne délivrent pas de diplôme : CNRS, Ecole pratique des Hautes études, Collège de France.

BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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