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Charles Benoist ou la recherche du "meilleur gouvernement"

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Né et mort (1861-1936) à Courseulles-sur-Mer, la petite ville du Calvados où le général de Gaulle reprendra contact avec la terre de France le 14 juin 1944, Charles-Augustin Benoist se trouve au purgatoire depuis trois quarts de siècle. Qui se souvient de ce "publiciste", comme on disait alors, qui fut rédacteur au Temps et chroniqueur à la Revue des Deux Mondes, deux des plus prestigieuses institutions de la Troisième République ? De ce surdoué (il fut tour à tour ou simultanément journaliste, grand reporter, professeur, historien, essayiste, homme politique et diplomate), auteur de plusieurs livres importants, que les modernes histoires des idées politiques s'autorisent, bien à la légère, à passer sous silence ?

Titulaire de la chaire d'histoire constitutionnelle à l'Ecole libre des Sciences politiques à partir de 1895, député de Paris de 1902 à 1919, élu à l'Académie des Sciences morales et politiques en 1908, président de la très conservatrice Fédération républicaine pendant la Grande Guerre, Charles Benoist apparaît alors, selon l'heureuse définition de Gilles Le Béguec et Jacques Prévotat, comme "un libéral modéré, préoccupé de maintenir l'héritage et de rénover la doctrine, en trouvant des réponses aux problèmes de l'ère moderne" (1). Ce résumé ne donne qu'une idée schématique d'une quarantaine d'ouvrages qui exerceront une profonde influence sur les élites du temps, parmi lesquels
Sophismes politiques de ce temps (1893), La Crise de l'Etat moderne (1895), La Réforme parlementaire (1902), Les Lois de la politique française (1928), La Monarchie française (1935), sans oublier de passionnants Souvenirs en trois volumes dont l’auteur confiait à la fin de sa vie : "Ils sont ce qu'ils sont, je ne les désavoue pas. Peut-être se groupent-ils, assez exactement, autour de quatre ou cinq sujets importants ; peut-être même forment-ils un 'ensemble' et ainsi n'auront-ils pas été sans quelque influence et ne seront-ils pas, un peu de temps encore, sans quelque utilité." (avant-propos à La Monarchie française) L'Histoire et la Politique, au sens le plus élevé (les majuscules sont de Charles Benoist) y occupaient la plus grande place.
En dehors des titres déjà cités, l'attention est attirée par les cinq volumes consacrés à Machiavel et à son influence, auxquels Benoist adjoignait son essai biographique sur le plus illustre machiavélien de l'ère moderne : Le Prince de Bismarck, psychologie de l'homme fort (1899). Le monument élevé à la mémoire - et à la gloire - du Florentin, prolongé par la stèle en l'honneur du Prussien, ressortit à la recherche d'un grand modèle politique. Parallèlement, les deux tomes de L'Organisation du travail (Plon, 1914) illustrent l'idée corporatiste, fondement récurrent de toutes les théories de la réforme du travail, dont le prolongement politique sera le grand dessein de la représentation professionnelle : "Ranger les citoyens selon leurs professions, et non plus, ou non plus seulement, suivant leurs opinions, ce serait donc se rapprocher de la vie, se modeler sur elle, conformer les institutions politiques aux réalités sociales", explique l’auteur. Seule, selon lui, la représentation des forces sociales est en mesure d'assurer une représentation réelle du pays - du "pays vrai et vivant", dont la République s'est, jusqu'à présent, montrée si peu soucieuse. Dans la préface du second tome de L'Organisation du travail, il affirmait "la nécessité de nettoyer les marges de l'Etat, où s'étaient installées toutes sortes de formations parasites ; [...] de le consolider en en reprenant les fondements sur la base de la profession."

On comprend, dès lors, que le machiavélisme et le corporatisme, ces deux piliers de la pensée de Charles Benoist le conduiront tout naturellement, encore que tardivement, à l'Action française. A dire vrai, il était bien plus séduit par la critique vigoureuse, argumentée, du régime parlementaire développée sans relâche par Maurras, Bainville et Daudet, que poussé par une réelle adhésion à l'idée monarchique : "Quand, ayant déjà franchi les portes de la vieillesse, j'ai pris le chemin de la Monarchie, expliquera-t-il, je n'y suis pas allé en néophyte enthousiaste, en converti illuminé, mais en républicain désespéré" (2) Le culte de Machiavel et de Bismarck, le souvenir d'une phrase de Renan ("Le premier pas est que la France reprenne sa dynastie"), une amitié plus que trentenaire avec Maurras le décident à sauter le pas. Le 17 mars 1928, il est "reçu dans la Monarchie" par Charles Maurras en personne lors d'un banquet qui réunit un millier de participants à la salle Bullier. Il n'entend pas, pour autant, renoncer à sa liberté de jugement (et de critique) : "En devenant le compagnon de combat des monarchistes, note Pierre Birnbaum, Charles Benoist conserve simplement des idées antérieures exprimées alors en tant que conservateur républicain" (3). S'il reconnaît à la monarchie le grand mérite d'imposer l'unité ("l'unité du pouvoir, l'unité du commandement"), il inscrit à son passif de n'avoir pas réussi à unifier le droit civil et d'avoir été marquée par une instabilité ministérielle chronique. Une telle sévérité peut surprendre de la part d'un converti de fraîche date, mais on n'a pas été républicain pendant un demi-siècle sans en conserver quelques stigmates ! Elle ne dissuadera pas le duc de Guise, chef de la Maison de France, de confier, l'année suivante, à Charles Benoist l'éducation du "Dauphin", Henri, le futur comte de Paris.

Dans Les Lois de la politique française (1928), il s'expliquera longuement sur ce ralliement, résultat d'un "travail de tête" qui ne le privait pas de sa lucidité : "L'adhésion que j'apporte ici est un acquiescement de la raison, fondé sur l'étude et sur la pratique ; elle n'a point été donnée d'un élan. Je ne suis arrivé que par une longue marche à la persuasion que le gouvernement héréditaire d'un seul est le meilleur des gouvernements, mais il faut bien retenir que le meilleur gouvernement n'est jamais que le moins mauvais. [...] Conclure à la supériorité de la monarchie, ce n'est pas jeter au peuple la clé retrouvée du Paradis perdu. Il serait périlleux à l'extrême de le bercer d'illusions trop grandes, la désillusion serait trop amère et la colère provoquée par elle abattrait tout." Un an avant son ralliement, il publiera un de ses essais les plus percutants : Les Maladies de la Démocratie, au nombre de quatre, selon lui : "parlementarite", "électorite", "n'importequisme", "comitardite". Revenant sur cette classification dans ses Souvenirs, il proposera d'en ajouter une cinquième : la "sinistrite", dont il donnait cette définition : "fatal - inévitable et funeste – 'glissement à gauche' du gouvernement dans les démocraties parlementaires, ainsi, sans doute, que dans toute démocratie concevable dont la nature est d'être entraînée par son propre poids." Quatre-vingts ans plus tard, la remarque n'a, semble-t-il, rien perdu de sa justesse...

En 1930, il publie l'un de ses ouvrages les plus importants :
Canovas del Castillo, la Restauration rénovatrice (Plon). C'est, à travers la carrière d'un célèbre historien et homme politique du XIXe siècle, une étude très fouillée du mécanisme de la restauration espagnole de 1874, généralement considérée comme un modèle du genre. Les trois temps de la conjuration classique (préparation, exécution, organisation) sont décrits en détail, mais, plutôt que de conjuration, l'auteur préfère parler de "mouvement d'opinion provoqué, combiné, dirigé, autant que possible, par un seul chef". Il recommande disposer d'une doctrine claire, d'un programme simple, d'un personnel compétent ; de se tenir prêt à faire face à toute situation, à agir avec rapidité, décision, modération. "Par-dessus tout, ajoute-t-il, il faut éviter de paraître douter de soi, de paraître ne pas savoir où l'on va, ni comment on y va. Il faut donner sur-le-champ l'impression de l'assurance, de la certitude, faire goûter par avance le bienfait de l'ordre que l'on veut restaurer, prouver que l'on fera mieux et que déjà l'on vaut mieux que ce qu'on travaille à remplacer." Cette théorie du "contre coup d'Etat" allait, soit dit en passant, contre l'enseignement de Maurras, partisan déclaré du renversement de "la Gueuse" par tous les moyens, "même légaux". Elle sera en outre mal assimilée par le princier élève de Charles Benoist, qui n'en retiendra qu'une incitation à la manœuvre, à l'intrigue, à la manipulation.

Après la Grande Guerre, Charles Benoist avait été nommé par Clemenceau ministre de France à La Haye ; il avait longuement hésité avant d'accepter ce poste, dans le secret espoir qu'il le conduirait un jour à l'ambassade de France près le Saint-Siège. L'avènement du Cartel (1924) avait ruiné ce projet. Ses dernières années seront occupées par la rédaction de ses
Souvenirs et par diverses collaborations : notamment, à L'Echo de Paris (sous le pseudonyme de "Junius") et à la très maurrassienne Revue Universelle. Au lendemain de sa mort, le 11 août 1936, Gaëtan Sanvoisin écrivit dans Le Figaro : "Il aurait pu être ministre, plusieurs fois ministre […]. La voie des promotions gouvernementales s’était ouverte, large, devant lui, il avait préféré l’indépendance." Et Maurice Reclus, son confrère de l’Institut : "C'était un orienteur, et il le fut en homme d'esprit, de bonne volonté et de bon sens".
Vingt ans plus tôt, dans un camp de prisonniers en Allemagne, un jeune officier avait lu les Sophismes politiques de ce temps et retenu cette idée-force qu’il ne pouvait exister de monarchie, d’aristocratie ou de démocraties "pures" : "Un gouvernement est toujours une cote taillée entre ces trois termes où chacun d’eux est dosé différemment suivant les pays et les époques" (4), avait-il noté, en citant la définition que Charles Benoist donnait du "gouvernement organique" : "celui qui se moule le mieux sur la nation du moment, qui la représente le mieux tout entière". Ce prisonnier se nommait Charles de Gaulle. Quarante-deux ans plus tard, il fondera la Cinquième République, sortie en partie des idées de Charles Benoist.

(1) Jean-François Sirinelli (sous la direction de), Histoire des Droites en France, I, Gallimard, 1992, p. 286. Voir aussi Gilles Le Béguec, "Charles Benoist ou les métamorphoses de l'esprit modéré " in Contrepoints, décembre 1976.
(2) Souvenirs, III, Plon, 1934, p. 41. Voir aussi Jean-Éric Gicquel, "Charles Benoist : Itinéraires d'un républicain rallié à la monarchie", in La Revue administrative, novembre 2003.
(3) Histoire des Droites en France, III, p. 432.

(4) Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, I, 1905-1941, Robert Laffont, collection "Bouquins", p. 323.

BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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