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Barrès et Jaurès

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Barrès et Jaurès

Lorsque le candidat de la droite à l’élection présidentielle de 2007 citait Jaurès et Blum, il faisait scandale à gauche. On y criait un peu vite à la provocation, en oubliant que Jaurès et Blum eussent été bien surpris – et probablement indignés - d’apprendre qu’ils n’appartenaient qu’à la seule gauche, alors que l’enfant de Carmaux et le petit Alsacien de Paris estimaient – à juste titre ! – qu’ils étaient français avant d’être socialistes… On n’a pas eu à s’interroger sur l’éventuelle réaction de la droite libérale devant une éventuelle référence de la candidate de la gauche socialiste à Barrès : ce cas de figure ne s’est pas présenté. Elle ignorait probablement que l’un des premiers visiteurs qui se présenta au domicile de Jean Jaurès à l’aube du 1er août 1914 était Maurice Barrès…

Le chef du parti socialiste avait été assassiné la veille au soir. Introduit par deux militants, le président de la Ligue de la Patrie française fut accueilli par Léon Blum, auquel il remit une lettre destinée à la fille de Jaurès - une superbe jeune femme, qui lui rappela l’une des statues de la place de la Concorde. Il lui dit qu’il aimait son père, qu’il avait toujours souffert de devoir être séparé de lui. Puis il monta saluer la dépouille, veillée par Marcel Sembat (qui deviendra, quelques jours plus tard, ministre du gouvernement d’Union sacrée, avec Blum comme chef de cabinet). Jaurès gisait, exsangue, la tête enveloppée de linge. "Quelle solitude, songea Barrès, autour de celui dont je sais bien qu’il était, car les défauts n’empêchent rien, un noble homme, ma foi oui, un grand homme. Adieu, Jaurès, que j’aurais pouvoir librement aimer !" Lorsqu’il redescendit, Mlle Jaurès l’attendait. Elle avait lu sa lettre et elle l’en remercia. Il avait écrit :
"J’aimais votre père, alors même que nos idées nous opposaient l’un à l’autre et que je devais résister à la sympathie qui m’entraînait vers lui. L’assassinat sous lequel il succombe, quand l’union de tous les Français est faite, soulève un deuil national." Quelque temps plus tard, il notera dans ses Cahiers : "Quand je pense qu’il y a chaque semaine un crétin pour me reprocher d’avoir écrit une lettre à Mlle Jaurès. […] Je ne suis lié à aucun parti et j’ai l’horreur de tout ce qui veut du dehors me contraindre. […] Je m’attriste qu’il y ait des gens pour rester en arrière, je m’attriste de toutes ces influences qui empêchent, restreignent notre aptitude à nous unir."

Ils s’étaient connus à la Chambre des députés. Jaurès y avait été élu par le Tarn à 26 ans ; il siégeait alors au centre-gauche. Barrès avait 27 ans lorsque les électeurs de Nancy l’avaient envoyé au Palais-Bourbon ; il avait alors l’étiquette "révisionniste", c’est-à-dire boulangiste. Leur carrière parlementaire avait connu les mêmes aléas : Jaurès, élu en 1885, avait été battu en 1889, élu en 1893, à nouveau battu en 1898, réélu en 1902. Barrès, élu en 1889, avait été battu en 1893, en 1896, puis en 1903 ; il n’avait été réélu qu’en 1906. Le jeune Barrès se sent socialiste, et recommande de l’être "utilement, en négligeant les points qui nous séparent pour cultiver les désirs d’amélioration qui nous sont communs à nous, hommes de gauche, comme à eux, homme de droite". Cinq ans plus tard, il se voit offrir la direction d’un ancien quotidien boulangiste, La Cocarde, dont il souhaite faire "un journal d’opposition républicaine où se grouperont socialistes et intellectuels" : " Il est certain que nous allons à une transformation sociale, écrit-il ainsi le 16 février 1895. Et je désire avec tous nos amis du parti socialiste qu’elle se fasse par l’éducation des masses, par l’effort conscient des individus. […] Je vais plus loin que le rêve marxiste; j’entrevois avec un grand bonheur cette organisation spontanée de l’humanité telle que la voyait Proudhon, se conformant à l’harmonie, non plus sous la pression des lois mais par le simple jeu des nécessités naturelles."
Ce programme convient parfaitement à Jaurès, qui recommande à Barrès son secrétaire, Eugène Cross, ainsi qu’à Blum, grand admirateur de Barrès, qui lui présente son ami Lucien Muhlfeld (il deviendra un collaborateur régulier de La Cocarde).

Entre temps, un événement capital va changer en profondeur la donne politique et intellectuelle : l’arrestation et la condamnation d’un obscur capitaine, faussement accusé de trahison au profit de l’Allemagne. Au départ, Barrès n’est pas antidreyfusard. Il écrit dans La Cocarde du 8 décembre 1894, deux semaines avant le verdict du conseil de guerre : "Le problème demeure de connaître si, oui ou non, le capitaine Dreyfus a trahi. Jusqu’à cette heure, nous l’ignorons."
Jaurès, lui, commence par ne pas mettre en doute le bien-fondé de la condamnation de Dreyfus. Il ne sera convaincu de son innocence qu’à la fin de 1897, comme Blum, comme Péguy. Avant d’être dreyfusard, Jaurès est hostile à l’État-major. C’est, au contraire, par souci de défendre l’armée que Barrès devient antidreyfusard – tout en demeurant socialiste. Candidat à l’élection législative partielle de Neuilly en 1896, il se réclame encore du socialisme. À nouveau candidat à Nancy deux ans plus tard, il professe toujours : "Nationalisme engendre nécessairement socialisme." Mais le mot a cessé d’avoir le même sens pour les partisans et pour les adversaires du prisonnier de l’île du Diable : "Quelle folie, écrit Barrès à la fin de 1896, ce socialisme ex cathedra qui exige des adhésions à des phrases, qui rejette des gens vivants, des concours non suspects, pour des abstractions à échéance indéfinie et équivoque, comme leur internationalisme." L’année suivante, condamnant dans Le Journal ce qu’il nomme "l’erreur internationaliste", il interpelle Jaurès : "Il ne s’agit pas de murmurer avec dégoût : patriotard ! patriotard ! Il ne s’agit pas davantage de substituer sa chimère à la réalité et des systèmes en l’air à une tradition vivante. Le nationalisme, vous dis-je, est la loi qui domine l’organisation des peuples modernes. Et, de toutes parts, ne voyez-vous réapparaître des nationalités ?"

La rupture avec les intellectuels de la gauche dreyfusarde intervient en décembre 1897. Blum se rend chez Barrès pour tenter de le rallier à leur cause. Barrès fait état de ses doutes sur la culpabilité de Dreyfus ("Je me demande si je ne me suis pas mépris", dit-il à propos de son consternant article "la Parade de Judas"). Mais il souhaite réfléchir encore avant de se prononcer. Quelques jours plus tard, Blum reçoit une lettre de Barrès : dans le doute, il choisit de se rallier à "l’instinct national", c’est-à-dire à l’antidreyfusisme.

La cassure est totale. Dreyfusards contre antidreyfusards : combat inexpiable entre deux camps qui s’affrontent en une lutte où tous les coups sont permis, selon la loi de toutes les guerres civiles. Anticléricalisme, antimilitarisme, d’un côté ; antisémitisme, antisocialisme, de l’autre. Il ne s’agit plus seulement de l’innocence ou de la culpabilité d’un homme (la question sera définitivement tranchée sur le plan judiciaire en 1906), il s’agit de la France, menacée par l’ennemi proche, qui a annexé une partie du territoire national. Le débat trouvera son épilogue en août 1914 avec la constitution de "l’Union sacrée". Pour l’heure, ni Jaurès ni Blum ne s’associent à l’excommunication de Barrès prononcée par La Revue blanche. Ils ne renient pas leur admiration pour le plus grand écrivain de l’époque.
Revenu à la Chambre en 1906, quelques mois avant la réhabilitation de Dreyfus, Barrès a plaisir à y retrouver Jaurès : "Il représente des questions qu’une société, que l’esprit humain ne peut pas éviter. Il les arrange dans un meilleur ordre." (Mes Cahiers, 14 juin 1906) "Quel rhéteur… Comme il ébranle les facultés d’enthousiasme. Ah ! S’il était patriote." (19 juin 1906) C’est à cette époque qu’il confie à son secrétaire, Jérôme Tharaud, qu’il en a assez de son nationalisme, qu’il "aspire à changer, à devenir un autre être".
En 1908, Barrès et Jaurès s’affrontent au cours de deux grands débats qui passionnent l’opinion publique : sur l’abolition de la peine de mort, sur le transfert des cendres de Zola au Panthéon. Les arguments qu’ils échangent sont de haut niveau, les attaques personnelles sont bannies. Ils se rencontrent régulièrement à la bibliothèque de la Chambre. En 1912, à propos desFormes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim, Barrès s’étonne d’entendre Jaurès faire état de son "sens cosmique". Il pense que la philosophie politique de Jaurès doit être rattachée à une philosophie religieuse, qui lui "permet d’élever ses conceptions au-dessus de l’horizon politique, au-dessus de la conception patriotique, […] d’être européen, mondial" (Mes Cahiers, septembre 1913).
L’assassinat de Jaurès peine profondément Barrès, même si, depuis quelque temps, ils ne se parlaient plus. Par la suite, il fera de nombreuses et chaleureuses allusions à l’ancien chef du parti socialiste dans ses Cahiers. Et nul doute que c’est en pensant à lui qu’il écrira dans Les Diverses familles spirituelles de la France, en 1917 : "Les socialistes surtout, nous devons les comprendre, parce que leurs idées flottent dans l’air et nous ont mille fois effleurés. Leurs idées, ce sont des oiseaux posés sur leur épaule et qui leur chantent un chant de consolation. Qui de nous n’a pas eu un instant ce beau chant près de son cœur ?" Ce chant n’a jamais cessé de se faire entendre. "Nous sommes les enfants de Jaurès et de Barrès », assurait Philippe Séguin (1).
 
(1) Philippe Séguin, entretien à L’Ena hors les murs, n° 371, mai 2007
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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