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La France dans la Guerre du Pacifique

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La France dans la Guerre du Pacifique
 
Été 1945. Océan Pacifique. La capitulation sans conditions de l’Empire du Soleil Levant est effective depuis le 15 août. À bord du cuirassé américain Missouri, le 2 septembre, le général Leclerc reçoit au nom de la France la reddition du Japon. La Guerre du Pacifique, volet asiatique de la Deuxième Guerre Mondiale, prend officiellement fin quatre mois après le volet européen.
 
Dans le Pacifique, la France offrait deux visages : d’abord celui de la France libre qui donnait aux alliés une formidable base stratégique avec la Nouvelle Calédonie, et gagnait ainsi une place légitime dans le camp des vainqueurs. Mais aussi celui de l’Indochine, qui, contrainte et forcée, s’était rangée dans le camp de Vichy et avait accepté un modus vivendi avec le Japon.
L’histoire des iles françaises du Pacifique pendant la Deuxième Guerre Mondiale est très mal connue en Métropole. Elle ne rentre pas dans les petites cases du prêt à penser. Elle échappe complètement aux critères qui définissent officiellement le bien et le mal pour cette période troublée. Alors, pour l’histoire officielle, autant éviter de s’y attarder… et c’est dommage, parce qu’on va de surprise en surprise en la découvrant. Les ÉFO (Établissements français du Pacifique) et la Nouvelle Calédonie se sont ralliés à la France Libre dès le mois de septembre 1940 (Wallis et Futuna se rallieront en 1942). Mais les administrateurs locaux qui avaient fait ce choix courageux furent très vite remplacés par des missi dominici de la France libre. Ces derniers ne connaissaient pas toujours le contexte local et mirent très vite une pagaille indescriptible dans les iles.
 
À Tahiti, de Gaulle envoya en mission d’inspection le gouverneur général Richard Brunot. Celui-ci, sans mandat approprié, s’autoproclama gouverneur général des ÉFO. Se comportant comme un tyran, il épura massivement, licencia, emprisonna, déporta ou exila ses opposants (pétainistes ou gaullistes de la première heure), et finit par proclamer l’état de siège. Cette situation de mini-dictature et de guerre civile jeta le discrédit sur l’administration française aux yeux des populations locales, complètement effarées de voir les Français s’entretuer, mais aussi aux yeux des Américains qui n’avaient déjà pas une affection particulière pour la colonisation française. Le haut-commissaire de France dans le Pacifique, le capitaine de vaisseau Georges Thierry d’Argenlieu, remplaça Brunot par le lieutenant-colonel Orselli qui remit de l’ordre à Tahiti, mais le mal était fait. Orselli lui-même écrira à René Pleven en 1944 : "Il y a quelque chose que les parents, amis et camarades de ceux du Bataillon du Pacifique (…) ne pardonneront jamais à la France, c’est l’attitude de jeunes fonctionnaires métropolitains qui ont appelé les Tahitiens au sacrifice pour la France, mais qui se sont bien gardés d’en prendre le risque eux-mêmes."
 
À Nouméa, le gouverneur Henri Sautot s’est très vite opposé aux hommes et aux directives venues de Londres, les uns comme les autres se révélant très éloignés des réalités du terrain. Thierry d’Argenlieu se rendit très impopulaire, au point qu’il fut séquestré et menacé de lynchage par les partisans de Sautot. Ce dernier fut donc limogé le 5 mai 1942, et expulsé de Nouvelle Calédonie manu militari. D’Argenlieu et le nouveau gouverneur Monchamp restèrent en butte à l’hostilité des populations locales jusqu’à la fin de leurs mandats respectifs. Seule la dynamique de la victoire des Alliés et la présence de dizaines de milliers de soldats américains sur l’archipel firent passer au second plan le rejet des édiles gaullistes par les populations, européens et mélanésiens confondus. Nouméa sera la deuxième plus importante base militaire du Pacifique après la base américaine de Pearl Harbour.
 
L’autre visage de la France dans le Pacifique est celui, très particulier également, de la colonie française d’Indochine. Faute de pouvoir faire autrement, l’Indochine s’était accommodée d’une "présence" japonaise sur son territoire pendant cinq ans… Cela servit de prétexte à Roosevelt, anticolonialiste et francophobe, pour rejeter dans un même opprobre la colonisation française en Extrême-Orient et toute l’action de la France dans le Pacifique pendant la guerre.
 
Le conflit du Pacifique avait commencé le 8 décembre 1941 avec l’attaque japonaise contre Pearl Harbour. Mais l’Indochine s’était trouvée confrontées au Japon beaucoup plus tôt. Le 22 septembre 1940, soit plus d’un an avant le début de la guerre, l’armée japonaise (qui occupait déjà une partie de la Chine) attaque l’Indochine française. La France ne trouve alors aucun allié pour venir à son aide. Les États-Unis, qui entretiennent des relations diplomatiques avec le régime de Vichy, poussent au contraire la France à négocier à n’importe quel prix. Roosevelt ne lèvera pas le petit doigt pour sauver l’Indochine. Il n’y a rien à attendre de Britanniques, hostiles à Vichy, et pour cause… La colonie est donc désespérément seule. Dans ces conditions, qui, redisons-le, ne sont pas celles d’une Guerre du Pacifique qui n’existe pas encore, Vichy négocie avec Tokyo un modus vivendi.C’est un pis-aller, certes peu glorieux, mais qui évite l’extermination pure et simple de la colonie. À partir de ce moment-là l’Indochine va se développer dans une sorte de bulle de plus en plus déconnectée du reste du monde. Après l’attaque japonaise contre Pearl Harbour, l’étanchéité de cette bulle sera quasi totale. Cinq années de paix, de quasi prospérité et d’une excellente gestion du gouvernement général de l’amiral Decoux se paieront au prix fort après la capitulation du Japon. Notons que la marine française d’Indochine, remporta à Koh Chang, le 21 janvier 1941, la seule victoire navale française de la Deuxième Guerre Mondiale, en envoyant par le fond la quasi-totalité de la flotte thaïlandaise, pourtant puissamment armée par le Japon .
 
La France fut éliminée d’Indochine par le coup de force japonais du 9 mars 1945. Dans les combats du 9 mars, le taux de pertes des troupes françaises contre l’armée japonaise fut de 20%, ce qui est supérieur au taux de pertes à la bataille de Verdun. Cela suffit à réfuter les accusations de capitulation qui coururent après coup contre les Français d’Indochine et contre l’amiral Decoux. De la première agression japonaise de septembre 1940 au coup de force du 9 mars 1945, en passant par la victoire de Koh Chang et la guerre contre la Thaïlande, les Français d’Indochine se sont battus, et même fort bien battus, seuls contre tous. Malgré cela, la France fut accusée de collaboration avec le Japon. Elle ne fut pas jugée digne de recouvrer sa colonie après la capitulation japonaise.
À Potsdam, au mois de juillet 1945, les Alliés se réunirent sans les Français pour se partager le gâteau indochinois. Faute majeure aux conséquences incalculables. Il reviendrait aux Chinois de recevoir la reddition japonaise au nord du 16e parallèle. Les Britanniques remplieraient cette fonction au sud du même parallèle. Les Français d’Indochine, militaires et civils, resteraient prisonniers des Japonais vaincus. Les Américains, peu présents sur place, se contenteraient d’installer au pouvoir à Hanoi leur petit protégé de l’époque, un certain Ho Chi Minh…
 
Ces Français d’Indochine, qui subissaient les pires atrocités depuis le 9 mars, c’est-à-dire depuis plus de six mois, s’attendaient naïvement à voir arriver des libérateurs. Ils virent arriver, à l’automne 1945, d’impitoyables épurateurs qui ne connaissaient souvent rien à l’Indochine. Georges Thierry d’Argenlieu, promu amiral depuis peu, a été nommé haut-commissaire de France et commandant en chef en Indochine dès le 16 août. Il va faire preuve des mêmes qualités de fidélité inconditionnelle au général de Gaulle, et de la même autorité cassante qui donnera, en Indochine, les mêmes résultats néfastes qu’en Nouvelle Calédonie.
 
De trop d’erreurs accumulées, de la volonté des communistes de faire main basse sur toute l’Indochine, de l’aide précieuse qu’ils reçurent pour cela des Américains, de la volonté des Chinois d’occuper ce qu’ils ont toujours considéré comme leur fief, d’une guerre civile franco-française transposée en Extrême-Orient par quelques fanatiques, de l’irréalisme d’un pouvoir métropolitain qui n’avait rien compris à l’évolution inéluctable des pays d’Indochine vers l’indépendance, d’une victoire des Alliés complètement ratée au niveau de l’Indochine, de tout cela allait naître une guerre de trente ans, d’abord guerre française d’Indochine puis guerre américaine du Vietnam.
RIGNAC Paul

Né en 1955
Marié - trois enfants


Essayiste, écrivain


Licence en droit
 
* Au service d’associations humanitaires œuvrant dans le Sud-Est Asiatique.
     Sa fréquentation du terrain humanitaire et de ses acteurs l’a amené à écrire sur l’histoire commune et sur le choc des cultures entre la France et l’Asie.
* Directeur de collection chez Arconce Éditions (Maison d’édition régionaliste)
     Ses recherches le portent à une réflexion sur les identités culturelles, leurs fondements, leurs limites et leurs possibilités d’ouverture dans un monde de plus en plus globalisé.
 
Ouvrages
Indochine, les mensonges de l’anticolonialisme (2007) - La guerre d’Indochine en questions (2009) - Une vie pour l’Indochine (2012) - La désinformation autour de la fin de l’Indochine française (2013) - Le Mystère des Blancs (2013) - Charolles, une promenade en photos (2013) -
 
Coauteur de
Présence française outre-mer
     publié par l’Académie des sciences d’outre-mer (Editions Karthala)
Dictionnaire de la guerre d’Indochine, à paraître prochainement (Robert Laffont, collection Bouquins).
 
Conférences 
Régulièrement sollicité pour des conférences
     (Commission française d’histoire militaire, ... et pour diverses manifestations du souvenir de l’Indochine française)

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