Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

L’invention de la Syrie

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(7 Votes)
L’invention de la Syrie
 
Regard d’une historienne sur les relations franco-syrienne
 
Si la géopolitique contemporaine tente de fournir des clefs de lecture aux évènements tragiques que la France vient de subir, on n’accorde bien souvent que peu ’importance à l’histoire des relations franco-syrienne. Pourtant, la désignation de notre pays comme cible privilégiée par l’organisation État islamique s’inscrit sans aucun doute dans le temps long d’une relation étroite et conflictuelle.
Il importe de comprendre la genèse de cette histoire franco-syrienne que l’organisation État islamique aime à souligner en nous associant aux croisés. Si ce terme semble à nos yeux fort inapproprié, il témoigne cependant d’une évidente reconstruction historique à laquelle la France a largement participé.
 
Sous la plume des premiers orientalistes naît une Syrie fantasmée, héritière de l’antique Assyrie
C’est au milieu du XVIIIe siècle qu’une France aux finances chancelantes porte ses regards vers un nouvel eldorado où elle espère trouver fortune et aventure : l’Orient. Progressivement encadrés par l’État monarchique, savants et scientifiques étoffent l’orientalisme érudit du XVIIe siècle, inventoriant et cartographiant ces contrées qui déjà font rêver. Ils s’approprient un Orient à leur manière, et, fidèle à l’esprit de la Renaissance, se plaisent à en valoriser l’histoire antique. Sous leurs plumes naît une Syrie fantasmée, héritière de l’antique Assyrie.
Une telle perception contribue à faire de ces lointains territoires un espace plus familier, en jetant un pont culturel sur la Méditerranée comme sur les siècles passés.
Mais l’appropriation demeure fictive. Ce pays aux contours géographiques discutés n’a d’existence que sur le papier. Dans la réalité, l’Orient est terre ottomane, et la Syrie a pour nom Bilad al Sham. Il n’empêche que cet Orient mythique continue de faire rêver l’Occident, et tout particulièrement la France.
 
La Syrie, une projection française qui méconnaît la réalité de l’Orient
La Révolution française n’efface pas cette envie d’ailleurs. Car le jeune général Bonaparte cherche à desserrer l’étau qui menace d’étrangler la France sur le sol européen. Mais comment concilier les nouvelles valeurs républicaines et le principe de la liberté des peuples avec une politique expansionniste ? C’est notamment à Volney que l’on doit une nouvelle et habile articulation de la politique extérieure française, désormais au service d’une prétendue "régénération de la civilisation arabe", même si là encore, il s’agit d’une projection proprement intellectuelle, qui méconnaît la réalité de l’Orient. C’est donc avec l’ambition proclamée de libérer les Arabes du joug ottoman que Bonaparte se lance en 1798 dans l’expédition d’Égypte et de Syrie. Mais ni les Arabes musulmans ni les chrétiens d’Orient ne se reconnaissent dans le discours français. Bonaparte ne reçoit pas le soutien escompté, et le rêve se brise face à la réalité.
 
Un imaginaire collectif où la France se rêve en éternelle protectrice de la Syrie
En France, en revanche, l’invention de la Syrie comme rêve d’Orient s’est désormais profondément enracinée dans l’imaginaire collectif, largement relayée par les peintres orientalistes.
 
Les Français ne renoncent pas longtemps à leur ambition de royaume arabe, bientôt incarnée par Muhammad Ali qui, en l’Égypte, leur offre l’image espérée d’un nouveau civilisateur. L’Europe regarde d’un œil circonspect ce rapprochement franco-égyptien, première étape d’une réaffirmation de la France sur la scène internationale en dépit du cordon de sécurité imposé lors du congrès de Vienne en 1815. Dès 1832, la campagne de Palestine, au cours de laquelle le fils du vice-roi d’Égypte met la main sur la Syrie, bouleverse par le jeu de l’alliance franco-égyptienne l’équilibre européen. Les Britanniques soutiennent les Ottomans et, à leur suite, l’Europe entière s’enflamme autour de la question syrienne, alors que les habitants de la région ne se reconnaissent encore que dans le Bilad al Sham. Entre 1839 et 1841, la fameuse crise d’Orient manque de faire basculer l’Europe dans la guerre. Véritable casus belli, le problème syrien dépasse les simples ambitions territoriales des nations européennes et s’inscrit au cœur d’un imaginaire collectif. Signe révélateur, chacune des apparitions officielles de Napoléon III est saluée par la fameuse romance En partant pour la Syrie qui fait désormais figure d’hymne national. Mettant en scène le chevalier Dunois appareillant pour la croisade, ce chant populaire est emblématique d’une France qui se rêve en éternelle protectrice de la Syrie.
 
L’expédition de 1860 exploite largement cette thématique, qu’elle inscrit désormais dans une perspective religieuse. Sous prétexte de porter secours aux chrétiens du Mont-Liban, la France prend à nouveau pied au Levant. Toutefois, ayant tiré les leçons de la crise d’Orient, Napoléon III prend soin d’inscrire cette intervention dans un cadre international. Le rêve d’Orient français renaît alors avec une fougue inouïe, portant même la réhabilitation de l’émir Abd el-Kader. Guizot de son côté mène une politique culturelle offensive visant à promouvoir l’histoire commune à la France et à la Syrie.
 
Une "France du Levant" s’esquisse ainsi dans le discours français à la fin du XIXe siècle. Elle n’a de réalité que les liens tissés au cours du siècle précédent, mais s’appuie pourtant sur un discours historique qui met en avant des relations ancestrales entre les deux pays. Ce discours, qui pénètre également le Levant, nous est aujourd’hui renvoyé par l’organisation État islamique. C’est aussi sur ce socle pseudo-historique que la France dispute à l’Angleterre son aire d’influence dans la région. Les accords Sykes-Picot, âprement négociés en 1915, dépècent l’Empire ottoman dans le plus grand secret. Ces lignes tracées à coups de règle vont bientôt s’ériger en frontières entre zones d’influence puis entre zones mandataires.
 
Il serait cependant très injuste de réduire le destin de la Syrie à celui de jouet des ambitions françaises. L’incorporation de nombres de concepts occidentaux dans les productions intellectuelles ottomanes alimente d’intenses débats politico-religieux. Alors qu’au miroir de l’Occident, l’Orient s’engage sur la voie de la modernisation, on distingue également de vraies dynamiques intellectuelles orientales, dont atteste l’écrasante personnalité de Muhamad Abduh, et qui participent pleinement à dessiner le devenir de la région.

La rhétorique historique autour de l’ancienneté des relations franco-syrienne concourt à justifier le mandat de la France au Levant
Au sortir de la Grande Guerre, un nouvel ordre mondial fondé sur l’État-nation et articulé autour de la Société des Nations se met en place selon un principe fédéraliste. Le sort des espaces libérés de la tutelle des vaincus, parmi lesquels les anciens territoires ottomans, reste en suspens. Sous couvert d’intérêts philanthropiques, les appétits des vainqueurs sont satisfaits et la France partage avec la Grande-Bretagne l’administration de ces territoires. Une fois encore, la rhétorique historique autour de l’ancienneté des relations franco-syrienne concourt à justifier le mandat de la France au Levant. S’ouvre alors une autre page d’histoire entre la France et la Syrie, plus intime mais aussi infiniment plus conflictuelle.
 
Maysaloun, le premier divorce franco-arabe
Le premier divorce franco-arabe se joue en Syrie à l’aube même de la période mandataire, en 1920. Dès la fin de la guerre, l’émir Faysal, fils du roi Hussein à qui l’on a promis en 1915 un grand royaume arabe, tente d’affirmer ses prétentions au trône sur la scène internationale. Sa tâche est compliquée par la rivalité franco-britannique au Proche-Orient. En Syrie, les élites du Bilad al Sham, arc-boutées autour du projet de royaume arabe, le désignent arbitrairement comme roi de Syrie. Mais Faysal est déjà conscient de l’impasse dans laquelle il se trouve. La realpolitik qu’il tente de mener en négociant secrètement des accords avec Clémenceau ne résiste pas à la radicalisation des positions dans les deux camps : en septembre 1920, l’arrivée du général Gouraud traduit la volonté de la France d’affirmer par la force la présence française, et les faibles troupes chérifiennes sont rapidement vaincues à la bataille de Maysaloun. Avec leur défaite s’effondre le rêve de royaume arabe. La France réussit à s’imposer, mais fait désormais figure d’ennemie. La relation mandataire entre la France et la Syrie se bâtit sur les décombres de cette bataille.
 
Le mandat, une nouvelle page d’histoire franco-syrienne, plus intime mais aussi infiniment plus conflictuelle
Pour répondre à la feuille de route de la Société des Nations, la France doit mettre en place des États. Elle les dessine à sa guise, tentant de percevoir dans la réalité complexe du territoire qui lui a été confié des logiques ethniques, communautaires ou religieuses. Elle crée tout d’abord un État du Grand Liban, en 1920, accordant à la communauté maronite un territoire qui lui assure une assise économique tout en préservant sa supériorité numérique. Le reste des territoires du Levant subit les hoquets d’une politique administrative française hésitante : d’une myriade d’États, territoires, gouvernements et sandjaks émerge finalement un État syrien unique, néanmoins grevé de quelques autonomismes culturels. De cet "agrégat de Municipes", selon l’expression chère à Robert de Caix, la France espère toujours être l’indispensable modérateur et ainsi préserver sa place au Levant.
 
Chaque contestation politique au Levant suscite à plus ou moins brève échéance une réaction de force de la part de la France, obnubilée par le maintien de l’ordre
Mais le personnel français en poste au Levant, essentiellement militaire, est empreint d’une vision, voire d’une expérience coloniale. Si ces hommes organisent avec efficacité les territoires qui leur sont confiés, leur offrant une structure administrative aboutie et fonctionnelle, l’amorce d’une vie politique au Levant, prévue elle aussi par le mandat, est pour eux une mission inédite. Par nature, le personnel militaire se montre peu enclin à tolérer une opposition, souvent assimilée au désordre. Ainsi, chaque contestation politique suscite à plus ou moins brève échéance une réaction de force de la part de la France, obnubilée par le maintien de l’ordre. La contagion redoutée d’une éventuelle rébellion dans les possessions françaises d’Afrique du Nord et la crainte obsidionale des Français vis-à-vis de leurs voisins britanniques contribuent à multiplier les occasions de confrontation. Parmi les heures les plus conflictuelles du mandat, on peut rappeler la révolte druze de 1925 à 1927, qui n’est autre que la première insurrection nationale syrienne pendant laquelle Damas est bombardée, en octobre 1925. Il faut également évoquer la grève générale de 1936, qui paralyse la Syrie pendant 40 jours, ou encore l’insurrection du mois de mai 1945, qui est en réalité la toute première guerre de décolonisation française, au cours de laquelle une fois encore les Français […] bombardent Damas. Nos contemporains sont-ils conscients de ces importants traumatismes ? Car c’est à l’aune de la France, et au prix de renoncements successifs, que l’identité nationale syrienne s’est construite, abandonnant toute vue sur le Liban en 1937, acceptant petit à petit les frontières imposées par le mandat et contrainte d’admettre l’amputation de son territoire d’Alexandrette en 1939.
 
L’instrumentalisation de ce passé par l’organisation État islamique souligne le nœud gordien qui existe encore entre nos deux pays
L’organisation État islamique proclame aujourd’hui la fin de cet ordre hérité du passé mandataire. Si l’heure est à l’unité nationale plus qu’à l’autoflagellation, retenons toutefois que le premier sentiment national syrien, aujourd’hui bousculé, s’est forgé dans l’ombre de ce rêve d’Orient tout droit issu de notre imaginaire collectif, et en réaction à la présence française. Et s’il n’est pas possible de tirer de cette histoire commune et traumatique un lien direct avec les sauvages tueries du 13 novembre, l’instrumentalisation de ce passé par l’organisation État islamique souligne le nœud gordien qui existe encore entre les deux pays.
En témoigne la destruction du site archéologique de Palmyre qui a eu pour principal objet de réduire à néant l’action française de valorisation de ce patrimoine. L’usage du terme de croisés à notre égard, ou la participation active de Français radicalisés dans la conduite des attentats, viennent étayer cette perspective. Mais au-delà de la fonction mobilisatrice d’un ressentiment que l’on pourrait qualifier de postcolonial, il importe de souligner qu’une telle instrumentalisation sert aussi les intérêts d’un mouvement terroriste millénariste venu d’Irak, profondément en quête d’une légitimité syrienne.
Bousculés par une actualité douloureuse, ne perdons pas de vue que nous sommes tous le fruit de notre histoire.
CHAMPCHESNEL de Helene

 



 
 
Doctorat d’histoire en Sorbonne
 
Maître de conférences à Sciences-Po Paris
     Dispense d'un cours sur "L’invention de la Syrie".
Historien-Conseil valorisant le patrimoine privé et notamment celui des entreprises
Editeur www.historien-conseil.fr
 
Ouvrages
Auteur de plusieurs publications
     dont une histoire de France parue en janvier 2016 aux éditions First
 
 

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version