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À la source d'Ingmar Bergman

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À la source d'Ingmar Bergman
 
Le cinéma et le théâtre rendent hommage au génie suédois à l'occasion du centenaire de sa naissance.
 
Il y a cent ans, le 14 juillet 1918, naissait Ingmar Bergman. Onze ans après sa disparition, en 2007, son ombre s'étend toujours sur le septième art comme celle d'un arbre puissant aux racines ténébreuses, aux branches tourmentées. Le cinéma et le théâtre rendent hommage au grand metteur en scène suédois en ce début de saison. Outre une rétrospective de ses œuvres, deux documentaires, À la recherche d'Ingmar Bergman, de Margarethe von Trotta, et Bergman, une année dans une vie, de Jane Magnusson (sortie le 26 septembre), se font écho pour explorer la personnalité et l'influence du cinéaste : comment est-il devenu cette figure immense ?
 
En 1953, son film Monika va faire le tour du monde. Deux adolescents amoureux, un été sur une île de rêve, l'érotisme, le naturel - et l'usure amère. Déjà Bergman dissèque le couple, explore les visages. Godard admire l'audace du gros plan face caméra de Harriet Andersson, prenant le spectateur à témoin de sa désillusion. Dans Les Quatre Cents Coups, Truffaut envoie Antoine Doinel voler une photo de Monika. Les jeunes critiques des Cahiers du cinéma qui vont devenir les réalisateurs de la nouvelle vague admirent Bergman comme un maître. Sur leurs pas, Margarethe von Trotta, venue vingt ans plus tard étudier à Paris, va le découvrir à travers une de ses œuvres majeures, Le Septième Sceau.
 
Curieusement, les deux documentaires commencent par des extraits du Septième Sceau. Scènes saisissantes : on n'avait jamais donné à la Mort cette présence physique qui en fait un protagoniste du drame. Bergman, qui voyait dans le cinéma "un formidable moyen de dépasser les limites", admettait qu'on ne suive pas : "Soit on accepte l'allégorie, soit on ne voit qu'un acteur au visage blême dans un grand manteau noir." En tout cas, la sombre figure est révélatrice. On ne peut parler de Bergman sans parler de la mort, qui le hantait.
La même année 1957, il tourne Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, où le vieux professeur se voit dans un cauchemar sortir de son propre cercueil. "Il appartient à cette littérature de nuit du romantisme allemand", dit Margarethe von Trotta. Le cinéma lui fournit la puissance de rêve qui permet, dit-il "de percer le voile de la réalité, d'atteindre d'autres mondes, de condenser des situations et des tensions".
 
Bergman, une année dans une vie montre l'obsession créatrice du metteur en scène. Outre Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, il monte au théâtre un Peer Gynt très acclamé puis Le Misanthrope, prépare un Faust, commence un troisième film, entretient cinq ou six liaisons.
Bergman est aussi l'homme de toutes les névroses, et la façon magistrale dont il les a exploitées à travers ses personnages, masculins et féminins, est peut-être la part la plus contemporaine de son œuvre. "Je ne connaissais pas sa vie privée, dit Margarethe von Trotta, et j'ai essayé de montrer comment il a été poursuivi par ses démons." Angoissé, jaloux, maniaque, manipulateur, drogué de travail et de sexe pour échapper à la dépression et à la douleur des ulcères à l'estomac, cruellement indifférent à tout ce qui n'est pas son art, notamment à ses enfants, il a mis en scène "ses démons" avec une terrible vérité. L'interview de son fils Dan est impitoyable. Bergman ne fera jamais le moindre geste pour adoucir le ressentiment de son fils, au contraire. Mais il tourne Sonate d'automne, retrouvailles entre une pianiste obsédée par sa carrière et sa fille délaissée (Ingrid Bergman et Liv Ullmann). Pour lui, "le cinéma est un instrument prodigieux quand il s'agit de capter l'âme humaine, la façon dont elle se lit sur un visage".
 
"Je me sers de moi-même comme arbre et comme hache. En fait, c'est tout ce que j'ai", dit-il encore. Une matière première largement traumatique, déposée au fond de lui depuis l'enfance. Il a beaucoup raconté son enfance dans ses livres de souvenirs, la sévérité de son père pasteur, la lanterne magique qui lui ouvre la porte du cinéma. Il en a fait le merveilleux Fanny et Alexandre, plein d'effrois et d'enchantements. L'enfance va avec le cinéma, qui va avec le rêve. Ingmar est ébloui de pouvoir modifier le rythme d'une image en tournant plus ou moins vite la manivelle de son projecteur. Ce monde de l'illusion lui offre tout de suite un refuge idéal pour s'évader de la réalité trouble et violente. Il y aura aussi dans ses films des forains et des clowns, des magiciens, des comédiens. Des masques et des visages.
"Il crée des plans d'une beauté stupéfiante, mais il n'est jamais formaliste, remarque Margarethe von Trotta. Je me souviens de sa réponse à Theo Angelopoulos, qui se plaignait qu'il devienne de plus en plus difficile de faire du cinéma : “Mais pourquoi vous ne faites pas de la télé ? Vous trouvez plus facilement les financements, ça va vite et vous avez beaucoup de spectateurs.” Il était sans préjugés, sans arrogance. Pour lui, c'est le contenu qui comptait. Scènes de la vie conjugale a un côté telenovela, d'ailleurs il disait s'être souvenu de Dallas."
 
De la réalité triviale aux abîmes métaphysiques, du conscient à l'inconscient, sa caméra traverse toutes les strates de l'existence. Il parle aux cinéastes comme Woody Allen ou Olivier Assayas, ce qui n'empêche pas Roger Corman, réalisateur de séries B et distributeur d'art et essai, de se vanter joliment de l'avoir apporté dans les drive-in.
Dans Une année avec Bergman, un intervenant le voit comme un grand explorateu r: "On pense aux navigateurs des XVIe et XVIIe siècles partis à la découverte d'autres continents. Il a joué ce rôle avec une ambition quasi colonisatrice. Il veut conquérir de nouveaux territoires du cinéma, inconnus de nous, inaccessibles, et les rendre visibles."

Publié dans Le Figaro, 4 septembre 2018
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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