Logo
Imprimer cette page

Mécénat ou OPA ?

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
Évaluer cet élément
(0 Votes)
En avril 1814, Fontainebleau avait vu l’abdication de Napoléon ; ce château, en avril 2014, semble devenu le théâtre de l’abdication des élites républicaines. Inspiré de celui de Marie-Antoinette à Versailles, le théâtre impérial construit par Napoléon III est devenu le "théâtre Cheikh Khalifa bin Zahed al-Nahyan", suite aux 5 millions de pétrodollars déboursés par l’émir d’Abu Dhabi, pour financer des travaux de restauration. Laissons de côté les commentaires désobligeants relatifs à la nationalité et à la religion du financier, concentrons-nous sur les faits.

L’affaire s’est enclenchée sous Nicolas Sarkozy dans la foulée de l’accord historique conclu avec les Émirats, sur le Louvre Abu Dhabi. C’est M. Renaud Donnedieu de Vabres qui, en 2007, a accepté cette "contrepartie". Or s’il y a contrepartie, il ne s’agit plus de mécénat : le mécène est, par définition, un homme aussi riche que généreux, qui ne marchande pas son aide. Il est normal de le remercier, par des discours, des cérémonies, d’apposer une plaque sur un mur, bien en vue, rappelant son geste méritant. S’il y a une vraie "contrepartie" du mécénat, elle est dans l’estime que la population et de tous les amoureux de l’art, d’où qu’ils viennent, portent au bienfaiteur ; bref, en ce qu’autrefois on nommait "la Renommée".
Or ici, puisque l’émir achète un nom, il ne s’agit plus de mécénat mais d’une vile OPA, déguisée en mécénat. Cette offre d’achat, ici, n’est même pas publique : c’est une offre d’achat privatisant un bien public. Or acheter le nom de Napoléon pour (à terme) 10 millions d’euros, c’est brader le patrimoine historique … Le patronyme de Napoléon a donc été soldé, vitam aeternam, pour moins de la moitié du salaire annuel d’un sportif parisien, tel Zlatan Ibrahimovic qui a gagné 23,5 millions d'euros en 2013.

On a peine à croire qu’un ministre ait si mal conseillé l’émir car, pour ce qui est de renforcer la renommée d’Abu Dhabi, c’est raté : la bronca va bon train et une pétition circule pour exiger le maintien du nom d’origine. Mme Filippetti va-t-elle rattraper cette bévue ? On pouvait l’espérer, tant M. Hollande, homme de gauche, s’est employé à défaire les œuvres de son prédécesseur, homme de droite. De plus, on se souvient que, lors de la campagne présidentielle, la future ministre de la culture avait publiquement regretté que le nom de l’entrepreneur lorrain, Wendel, soit inscrit sur les murs du centre Pompidou Metz. Wendel, qui a reçu en 2012 la distinction de "Grand Mécène de la Culture", n’avait pourtant pas demandé qu’on baptise le centre "Pompidou-Wendel". Ce genre d’achat de nom, travesti en mécénat, est courant en Amérique du Nord, pas en France, ainsi que le déclare Gilles Fuchs créateur de l’Adiaf (1): "je pense que le mécénat se caractérise avant tout par la générosité et la discrétion" (2). 
Mais la collusion des fonctionnaires de la Culture avec le marché et la finance a sournoisement engendré la servilité des hommes de l‘Etat : le prestige de servir le Bien public leur est apparu fort terne, face aux plaisirs (et aux avantages sans doute) de complaire à l’oligarchie financière. La ministre a donc mangé son chapeau, pour venir, tout sourire, inaugurer le théâtre de Fontainebleau, avec Cheikh Sultan Bin Tahnoon al-Nahyan, membre de la famille royale.  

Que faire ? Il y a peu de chance qu’on débaptise le théâtre ; des complications diplomatiques seraient en vue. Peut-être faudrait-il plutôt pétitionner pour qu’un projet de loi interdise explicitement de vendre nos appellations d’origines contrôlées. D’ailleurs celles-ci ne sont-elles pas inaliénables au même titre que n’importe quel patrimoine culturel de la France ? N’y-a-t-il pas, là, une grave infraction au principe d’inaliénabilité, caractéristique du droit français ? Les descendants de l’Empereur vont-ils attaquer en justice pour défendre les droits d’auteur de leur ancêtre, Napoléon III, constructeur du théâtre ? Ce serait tout à leur honneur… et à leur avantage si on se souvient des précédents exploits de M. Renaud Donnedieu de Vabres.

Ainsi, quand le bâtiment du ministère de la Culture, rue Saint-Honoré à Paris, a été emballé d’une résille en métal qui dénaturait les lignes de l’édifice initial, celui de l’architecte Georges Vaudoyer, ses héritiers attaquèrent l’Etat. Le tribunal administratif de Paris condamnait, en 2007, le ministère à leur payer un euro symbolique tout en déclarant irrecevable la demande de dépose de la résille. Mais il laissait ouverte la voie d’une demande gracieuse devant le ministre, celle-ci étant susceptible de recours. Afin d’éteindre tout risque de poursuite du contentieux, Renaud Donnedieu de Vabres a signé aux héritiers Vaudoyer un chèque de 300 000 euros... contre l’avis du comptable de son propre ministère. Selon le site du Nouvel Obs (3), la Cour des Comptes note que "la convention conclue à cette occasion, par laquelle l’État a contracté une dette qui n’existait pas, suscite d’importantes réserves".

On notera les coïncidences de dates des deux affaires (2007) et le "contracté une dette qui n’existe pas" ! Ainsi marche l’affairisme culturel : distribution dans l’urgence de chèques pour colmater des brèches que le ministère crée lui-même par impéritie et non-respect des lois (du droit moral en particulier ); puis, les caisses étant vides, recours flagorneur au premier carnet de chèques venu… plus quelques hausses d’impôts et le bal peut continuer….. Est-il admissible que l'autorité de tutelle ait laissé Mme Baldassari déraper de 30 à 52 millions d’euros, pour rénover le musée Picasso ? 
Les relations de l'Etat et de la Culture ne sont affaire de convictions ni de gauche, ni de droite : c'est une affaire d'intérêts financiers...

(1) Association pour la Diffusion Internationale de l'Art Français
(2) Martine Boulart, "Artsistes et mécènes" Ellipse, 2014, p.384. 
(3) http://rue89.nouvelobs.com/2010/02/14/avec-donnedieu-des-ayants-droit-touchent-300-000-fois-la-mise-138147

http://sourgins.over-blog.com/
SOURGINS Christine



Historienne de l'art
Essayiste


Etudes d'Histoire de l’Art en Sorbonne
Ecole du Louvre (Diplômée en muséologie )
Maîtrise d’Histoire.

Christine Sourgins connaît bien les musées pour y avoir travaillé, les artistes et le grand public par son engagement
     dans les structures associatives.
Son parcours lui a procuré un poste d’observation des réalités de la vie artistique en France,
     ainsi qu’une indépendance de pensée et d’expression.

Ouvrages
Les mirages de l’Art contemporain, La Table Ronde, (2005)
      Prix Humanisme Chrétien de l'Académie d’Education et d’Etudes sociales (AES) (2007)
Contribution à l’ouvrage collectif  Lettres à mon libraire, éditions du Rouergue, (2009)
 
Nombreuses publications
Conflits actuels, Liberté politique, Artension, Catholica, Képhas, La Nef, Commentaire,
Appartient au comité de rédaction de Commentaire et de Ecritique
 
Sur le net
sourgins.fr

Chroniques radiophoniques
Dans le cadre du "Libre journal de Aude de Kerros" (Radio Courtoisie)

Dernier de SOURGINS Christine

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.