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L'absurde projet de réforme territoriale

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Cela arrive hélas de plus en plus souvent en matière de politiques publiques : la réforme territoriale projetée par le gouvernement Valls part de présupposés qui sont tous faux.

Nos régions seraient trop petites par rapport à celles de nos voisins européens ? La population moyenne de nos 21 régions métropolitaines (la Corse exclue) est de 2,9 millions d’habitants ; celle des 20 régions italiennes de 2,9 millions aussi. Celle des 17 communautés  espagnoles de 2,5 millions.
Reste l’Allemagne : en moyenne, ses 15 länder ont 5 millions d’habitants, mais comme ils sont très inégaux, sait-on que 8 sur 15 sont plus petits que la moyenne française ? Et si l’on ne considère que les 6 länder de l’ancienne Allemagne de l’Est, découpés après la réunification, leur moyenne est de 2,5 millions seulement.  
On peut aller plus loin : aux Etats-Unis, 20 Etats sur 50 ont moins de 3 millions d’habitants sans qu’il soit question de regrouper quoi que ce soit !

La France aurait surabondance de niveaux administratifs ?
Le fameux "millefeuille français" répété en boucle depuis 25 ans sans que personne, apparemment, ne se soit avisé d’aller voir ailleurs !
La vérité : l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ont, comme nous, des conseils locaux élus sur trois niveaux : un landstag, un conseil régional ou de communauté, un conseil de district (kreis) ou provincial, et des conseils municipaux. Seule particularité française : nos conseils communautaires qui ont pris de l’importance très récemment aux dépens des conseils municipaux sans être arrivé (et heureusement !) à s’y substituer. Cette complication, la seule  résulte de la loi Joxe de 1992 qui visait… à simplifier ! 
Quant à  l’Angleterre, elle a 4 niveaux (régions, comtés, districts, paroisses) mais la région rajoutée par Tony Blair est embryonnaire et la paroisse résiduelle : seuls comptent les 148 bourgs (urbains) ou comtés (ruraux), sensiblement plus nombreux, on le voit, que nos départements.

Au départ : quelques idéologues fumeux
Cette affaire ridicule de réforme territoriale est en fait sortie d’un tout petit groupe d’idéologues socialistes en mal d’idées et germanolâtres, comme le sont beaucoup de nos compatriotes, surtout de gauche, qui, depuis vingt-cinq ans, font une campagne insensée pour regrouper les régions et supprimer le département.
Esprits superficiels, ils sont partis d'une illusion : le hasard a fait que les plus grosses entités de nos voisins, en Allemagne (Rhénanie Nord-Westphalie : 17, 8 millions d’habitants, Bade-Wurtemberg : 10,7 , Bavière 12,5), en Italie (Lombardie : 9,8 millions), en Espagne (Catalogne : 7, 5 millions) - à comparer d’ailleurs avec l’Ile-de-France :  11,8 millions) ne sont pas loin de nos frontières. Et on n’est pas allé voir plus loin…
Tous nos voisins ont en revanche veillé à respecter les solidarités historiques. Si la Bavière est un gros land, ce n’est pas parce qu’en Allemagne tout est kolossal, c‘est parce que la Bavière a une histoire, comme l’Alsace, comme le Limousin, comme la Picardie.

Ceux qui découpèrent nos régions en 1964 eurent le même souci de retrouver le contour des anciennes provinces, conscients que si la Franche-Comté et la Bourgogne sont deux petites régions, l’histoire leur a donné un caractère différent (1). On ne refait pas un travail de ce genre tous les cinquante ans surtout s’il a été bien fait. Et que dire des coûts ? Quand le ministre Vallini annonce de 15 à 25 milliards d’économies à attendre, on est en pleine fantasmagorie. Le précédent de l'intercommunalité : [200 000 fonctionnaires de plus ! (2)] n'est pas encourageant. Sait-on qu'en matière de gestion publique, à la différence du secteur privé, les fusions de services entraînent toujours des coûts supplémentaires (3) ?
La réforme projetée sera non seulement inutile et coûteuse mais inhumaine : les misères plus profondes se trouvent aujourd'hui non pas en banlieue parisienne mais dans le Massif central, et on priverait ce dernier de ses deux capitales régionales !

Alors pourquoi ce branle-bas ? Les idéologues dont nous parlions ne se sont pas contentés d’agiter le thème des grandes régions dans des centaines de colloques, de commissions, de tribunes jusqu’à ce que cette absurdité soit prise au sérieux. Ils sont aussi allés à Bruxelles, à l’OCDE, au FMI, dénoncer inlassablement nos régions trop petites et le prétendu millefeuille français. A force, on les a crus. Et quand M. Valls veut donner à l’Europe l’illusion qu’il fait de vraies réformes, il met en branle le big bang territorial, en attendant que nos interlocuteurs européens s’aperçoivent que, à son habitude, il leur aura vendu du vent. 
 
(1) Seule erreur à notre sens dans le découpage de 1964 : la division entre Haute et Basse Normandie qui n’a pas lieu d’être.
(2) Sans diminution des effectifs des communes, bien entendu
(3) Les exemples abondent : Pôle Emploi, DGFP, France-Télévision, rapprochement Police-Gendarmerie. Il ne s'agit pas de coûts provisoires mais durables.

Paru dans Marianne, août 2014
HUREAUX  Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  - 7 enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

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