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"Les droits de l'Humanité"

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"Les droits de l'Humanité" : une dérive symptomatique de la politique française
 
Dans une lettre adressée jeudi 4 juin à Mme Corinne Lepage, le président Hollande a demandé à cette dernière de préparer "une déclaration des droits de l'Humanité". Cette notion nouvelle intrigue. Les déclarations des droits ont un sens précis. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 comme la déclaration des droits de l'enfant ou la Convention européenne des droits de l'homme définissent des libertés et des droits sociaux s'attachant à chaque personne, que l'État et la société en général se doivent de respecter. Ces droits et ses libertés ont une valeur juridique. Les individus les font valoir devant les tribunaux dont la mission est d'assurer leur respect et de sanctionner les violations dont ils peuvent faire l'objet : liberté de la presse, égalité des droits, propriété, sûreté, etc.
 
Les droits de l'Humanité, chers au chef de l'Etat, relèvent d'une nature différente. D'après sa lettre à Mme Lepage : "Après les droits de la personne, nous allons poser les droits de l'Humanité, c'est-à-dire le droit pour tous les habitants de la Terre à vivre dans un monde dont le futur n'est pas compromis par l'irresponsabilité du présent".
Les droits de l'humanité se présentent donc comme une nouvelle génération de droit, inspirés mais transcendant ceux de la personne. En termes concrets, quelle peut en être la signification ? L'idée est de faire émerger des droits que les générations futures pourraient faire valoir sur celles du présent, essentiellement sur le plan de l'écologie, de l'environnement et de la préservation des ressources, mais sans doute dans d'autres domaines : l'endettement, le développement économique et social, l'accès à la scolarisation, à l'eau potable, la paix mondiale, etc.
 
Cependant, d'un point de vue concret, opérationnel, la mise en œuvre de ces droits de l'Humanité paraît difficile à concevoir. De nombreuses questions viennent à l'esprit. Devant quel tribunal les générations futures pourront-elles traîner les générations anciennes pour leur "irresponsabilité" ? Quels individus ou institutions représentatifs des générations passées auront à assumer ces responsabilités ou sanctions ? Sous quelles formes interviendrait le dédommagement de l'Humanité nouvelle par l'ancienne ? Des indemnisations prélevées sur le passé ? Un blâme prononcé contre des générations disparues ? Peut-on ériger chaque génération de l'Humanité en personne morale susceptible de demander des comptes aux générations antérieures, l'Humanité de 2015 portant plainte contre l'Humanité de 1915, par exemple pour les dégradations commises sur les paysages de la Meuse lors de la Grande Guerre ? En pratique, quelle entité serait habilitée à agir en justice et envers quelle autre entité ? L'idée d'une repentance érigée en principe universel n'est pas éloignée de ce raisonnement.
 
En vérité, cette nouvelle génération de déclaration des droits de l'Humanité, ne saurait avoir d'autre portée que symbolique. Alors à quoi bon ? De telles déclarations à objectif moral abondent déjà, édictées par l'Assemblée générale de l'ONU, le PNUD, l'UNICEF, le Conseil de l'Europe, etc. La demande du chef de l'État est toutefois intéressante par les leçons à en tirer sur l'esprit de la vie politique actuelle.
- Elle reflète avant tout l'impuissance des dirigeants politiques à traiter les difficultés et les enjeux du présent : le chômage qui touche de 3,5 à 6 millions de personnes, la sécurité, l'immigration, la désindustrialisation, la montée de l'abstention et du vote protestataire. Face à l'incapacité chronique des pouvoirs publics à apporter des réponses aux préoccupations et aux souffrances du présent, la tentation de fuir la réalité dans la communication sous toutes ses formes -depuis la polémique politicienne de bas étage, les débats de principe éthérés, jusqu'à l'envolée lyrique et grandiloquente- s'impose avec de plus en plus de force.
 
- La dérive narcissique de la vie politique : on pourrait imaginer qu'un président, ou un homme politique en général, ait à dessein de rendre service à son prochain de manière pragmatique, comme il le peut, avec les moyens du bord. Mais, avec les droits de l'Humanité, on s'élève au-dessus du commun des mortels, on touche au quasi divin, à l'ambition sublime d'atteindre l'homme dans son universalité, voire même à l'espèce humaine. L'institution présidentielle telle qu'elle est vécue aujourd'hui, entre l'impuissance quotidienne et le culte de la personnalité, porte en elle -au-delà d'un homme en particulier- un risque de glissement mégalomaniaque qui peut sembler préoccupant.
 
- Enfin, un franchouillardisme douteux est à l'œuvre. Est-ce bien à la France, qui représente 3% du PIB mondial (contre 4% en 1960), de donner à la planète toute entière de grandes leçons de morale ? Bien sûr, la France est porteuse d'un "message" universel, historique, mais encore faut-il que celui-ci soit fondé sur des actes et une exemplarité, par exemple en matière d'aide au développement, et non de grandes proclamations abstraites, sans véritable portée, touchant au destin de l'Humanité -le H majuscule est essentiel… Avant de vouloir exercer un leadership moral de l'espèce humaine il serait souhaitable que la France montre plutôt l'exemple de sa capacité à se réformer pour lutter contre l'exclusion de sa jeunesse par le chômage de masse, la pauvreté et la ghettoïsation urbaine, le repli identitaire sous toutes ses formes. Ensuite, elle sera mieux placée pour donner de grandes leçons à l'Humanité.

Figarovox, 8 juin 2015
TANDONNET Maxime

Né le 7 octobre 1958
Marié – 3 enfants



Haut fonctionnaire


Institut d’études politiques de Bordeaux (1976-1979)
Université de Californie Santa Barbara (1980-1981)
Ecole nationale d’administration (1990-1992)

 

Conseiller pour les affaires intérieures et l’immigration
     au cabinet du Président de la République (2007-2011)
Conseiller technique 
     au cabinet du ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur, chargé de l'immigration (2005-2007) 
Inspecteur général de l’administration au ministère de l’Intérieur (2000-2005)
Chargé de mission pour les questions européennes et internationales
     à la délégation aux affaires internationales du ministère de l’Intérieur (1996-2000)
Postes préfectoraux (1992-1995)
     * Directeur de cabinet du préfet d’Indre et Loire (1992-1993)
     * Directeur de cabinet du préfet des Yvelines (1993-1994)
     * Sous-préfet de Saint-Jean-de-Maurienne (1994-1995)
Secrétaire des affaires étrangères (1983-1989)
     * Premier secrétaire à l’ambassade de France au Soudan (1983-1985)
     * Rédacteur à l’administration centrale du ministère des affaires étrangères (1986-1989)

Chargé d’un enseignement sur les questions européennes à l’ENA (2001 à 2004)
Membre du jury du concours de recrutement d’attaché principal 
     de la ville de Paris de 2001 à 2004 (présidence du jury en 2004).

Ouvrages
L’Europe face à l’immigration (2001)
Immigration, la nouvelle vague (2003)
L’Année politique – Union européenne – Editions Tendances et Evènements en 2001, 2002, 2003, 2004
Immigration, sortir du chaos (2006) 
     Prix Lucien Dupont de l’Académie des sciences morales et politiques 2007
Géopolitique des migrations – la crise des frontières – Ellipses (2007)
1940, un autre 11 novembre – Tallandier (2009)
La France Libre (ouvrage collectif) – collection bouquins Robert Laffont 2010

Au coeur du Volcan (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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