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Le FN, socialiste ou… gaulliste ?

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Le Front national est-il socialiste ou… gaulliste ?
 
Depuis la prise du pouvoir au Front national par Marine Le Pen et surtout l’arrivée à la direction du Parti et son omniprésence dans les médias de l’ancien chevènementiste Florian Philippot , court la rumeur que le FN serait devenu socialiste, donc de "gauche", voire d’ "extrême gauche"… !
Cette rumeur est, pour des raisons électorales évidentes, entretenue et amplifiée par la "droite" libérale qui craint qu’une partie de ses électeurs ne rejoigne les rangs d’un FN plus crédible sur la défense de l’identité nationale face à l’invasion migratoire, et qui tente alors de les convaincre que l’arrivée au Pouvoir de Marine Le Pen ne ferait que substituer à un socialisme étouffant un autre socialisme tout aussi étouffant, perpétuant ainsi le déclin économique de la France, en oubliant d’ailleurs que "la décadence est au premier chef morale et politique et non point économique ou technique" (Julien Freund (1921-1993).
Certes, Philippot semble se réclamer aujourd’hui davantage du gaullisme que du chevènementisme, mais aux yeux des libéraux ce n’est pas une excuse absolutoire, peut-être même serait-ce une circonstance aggravante. N’a-t-on pas lu naguère, sous une plume libérale reconnue : "Nous devons tuer de Gaulle, comme on tue le père, pour pouvoir nous émanciper et rejoindre le train des nations libres, efficaces et modernes" (Mathieu Laine, La France est foutue, J-C. Lattès, 2007). En réalité, l’étatisme que détestent tant les (ultra)libéraux d’aujourd’hui, avant d’être un héritage de la "gauche", est d’abord un héritage du gaullisme !
Bref, gaullisme et lepénisme (version Marine), même combat…socialiste ?
 
Rappelons d’abord, à la suite de l’historien Pierre Rosanvallon, que "lorsque Pierre Leroux invente le terme de "socialisme" en 1830, c’est pour l’opposer plus à l’individualisme qu’au capitalisme". De sorte que "le socialisme s’inscrit (…) sans difficulté dans la vision chrétienne de l’égalité". Et Rosanvallon précise : "Au début des années 1830, les pionniers que sont les Buchez, Chevé, Pierre Leroux pensent la cité de l’avenir à partir de l’univers chrétien. Comme le christianisme, le socialisme a voulu réaliser une communauté de frères, beaucoup plus qu’une société d’égaux (…) Le socialisme tel qu’il a été formulé au XIXème siècle, n’a jamais été fondé sur l’idée d’une rupture radicale avec la société de corps. Tout au contraire. L’Eglise a d’ailleurs pour cette raison longtemps été culturellement plus opposée à l’individualisme absolu qui impliquait le suffrage universel qu’au partage exigeant que revendiquait le socialisme" (Le sacre du citoyen, Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992, pp.17-18).
 
Dans le même esprit, l’historien et politologue René Rémond (1918-2007) a observé : "Le chemin a souvent paru plus court et moins encombré d’obstacles qui conduirait du catholicisme au socialisme qu’au libéralisme" ("L’Eglise et la liberté", Les Quatre Fleuves, 1974, n°3, p.48).
Toujours dans le même esprit, l’historien et sociologue Emile Poulat (1920-2014) notera : "L’Eglise romaine a été antisocialiste, anticommuniste, c’est entendu, tout le monde le sait. Pourtant de plus longue date et conjointement ensuite, elle n’a cessé de dénoncer le libéralisme, de s’affirmer et de se montrer antilibérale" (cf. Eglise contre Bourgeoisie, Casterman, 1977, p.10). En effet, une des réalités sociologiques majeures de ces plus de deux siècles postrévolutionnaires, c’est non la collusion, suggérée par certains écrits anticléricaux, mais le conflit entre l’Eglise et la bourgeoisie, d’où le titre volontairement provocateur de l’ouvrage suscité d’Emile Poulat. En réalité, le catholicisme est en conflit tout à la fois avec le libéralisme et le socialisme, c’est un "jeu à trois", un "conflit triangulaire" pour reprendre le titre du chapitre V du livre de Poulat (Eglise contre Bourgeoisie, pp.173-205).
 
On a totalement oublié, si on l’a jamais su, que c’est parce qu’il s’oppose à l’individualisme, que La Tour du Pin (1834-1924), l’un des maîtres du catholicisme social d’origine contre-révolutionnaire, n’hésite pas à se dire "socialiste". En 1898, dans Trois idées politiques, Maurras (1868-1952) définissait la monarchie comme un Etat "hiérarchique, socialiste et communautaire". En 1925 encore, le critique littéraire René Gilloin (1881-1971) écrivait : "Socialisme s’oppose à individualisme, et n’implique pas autre chose que l’affirmation d’un droit éminent de la société sur ce qui n’est possible qu’en elle et par elle, ce droit pouvant être d’ailleurs, suivant les cas, un droit de propriété, d’administration, de contrôle ou de simple regard (passages soulignés par nous)" (Questions politiques et religieuses, Grasset, 1925, p.5 (n.1).
 
Bien entendu, il ne serait venu à l’idée de personne, à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle, de classer à "gauche" un La Tour du Pin ou un Maurras, sous prétexte que s’opposant à l’individualisme, ils voyaient en l’Etat un instrument nécessaire du bien commun, à l’image de Léon XIII (1810-1878- 1903) affirmant dans son encyclique Immortale Dei de 1895 : "aucune société ne saurait exister s’il n’y a quelqu’un qui commande à tous et qui imprime à chacun une même impulsion efficace vers un but commun : il en résulte qu’une autorité est nécessaire à la société civile (c.à.d., ici, la société politique, n. de l’A.) pour la régir". Pie XII (1876-1939-1958), dans une allocution du 5 août 1950, n’hésitait pas à déclarer : "…aucune institution sociale, après la famille, ne s’impose aussi fortement, aussi essentiellement que l’Etat".
Mais aujourd’hui, un véritable "brouillage libéral" fait que sont systématiquement soupçonnés de s’être ralliés au socialisme (peu ou prou marxiste) ceux qui, en même temps qu’ils rejettent les canons de l’ultralibéralisme économique, souhaitent l’action protectrice de l’Etat. Ils se retrouvent classés à "gauche", voire à l’"extrême gauche", par une classe politico-médiatique complètement enfumée par ce brouillage libéral, cela ne pouvant au demeurant que réjouir la véritable gauche socialo-communiste (toutes tendances confondues) ravie de se voir ainsi attribué, par ricochet, le monopole exclusif de la dénonciation des excès du libéralo-capitalisme !
 
Telle fut la mésaventure arrivée naguère au général de Gaulle (A) ; telle est la mésaventure qui arrive aujourd’hui au Front national de Marine Le Pen (B), tant les libéraux n’arrivent pas à imaginer une opposition au libéralisme qui ne soit pas teintée de marxisme ! (C’est ce genre d’opposition absolument étrangère au marxisme que met en lumière François Huguenin, dans Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté, CNRS éditions, 2009, ouvrage cependant uniquement centré sur la pensée communautarienne américaine, sans grand rapport avec la pensée antilibérale française, conservatrice (à la Burke) ou réactionnaire (Maistre, Bonald, Le Play, La Tour du Pin, Maurras…) et donc peu à même d’aider à la comprendre).
 
(A)
En ce qui concerne le général de Gaulle, on sait que ce dernier a toujours été convaincu du rôle irremplaçable de l’Etat en matière économique, idée que l’on retrouve très apparente dans son article "Mobilisation économique à l’étranger", paru le 1er janvier 1933, dans la Revue militaire française, dont certains, à l’époque, ont imprudemment tiré la conclusion que son auteur était attiré par le fascisme italien….
En matière sociale, la position de Charles de Gaulle est tout aussi nette quant au rôle indispensable de l’Etat-protecteur: en pleine guerre, dans un discours du 1er avril 1942, il affirme avec force : "La sécurité nationale et la sécurité sociale sont, pour nous, des buts impératifs et conjugués" (Discours et messages, tome1, Pendant la guerre, 1940-1946, Plon, 1970, p.180).
En 1945, de Gaulle n’est absolument pas effrayé par l’idée des nationalisations, bien au contraire ; dans son discours du 2 mars 1945, à l’Assemblée consultative, il affirme avec force :
"Nous déclarons que l’Etat doit tenir les leviers de commande. Oui désormais c’est le rôle de l’Etat d’assurer lui-même la mise en valeur des grandes sources de l’énergie : charbon, électricité, pétrole, ainsi que des principaux moyens de transport : ferrés, maritimes, aériens et des moyens de transmissions dont tout le reste dépend. C’est son rôle d’amener lui-même la principale production métallurgique au niveau indispensable. C’est son rôle de disposer du crédit, afin de diriger l’épargne nationale vers les vastes investissements qu’exigent de pareils développements et d’empêcher que des groupements d’intérêts particuliers puissent contrarier l’intérêt général (souligné par nous)".
 
Serge Berstein, historien réputé du gaullisme, qui cite ce texte (Histoire du gaullisme, Perrin, 2001, p.77), y voit un discours de "gauche" ! Vision hémiplégique d’un discours économique et social qui peut tout aussi bien, et sans doute d’abord, être rattaché à la pensée de la vraie droite, la droite antimoderne (au sens maritanien du terme), contre-révolutionnaire et catholique, bref, la droite traditionaliste mâtinée de thomisme, pour laquelle l’Etat garant du bien commun doit aussi s’occuper d’économie.
Evidemment, le libéral se fera un malin plaisir à mettre en parallèle les déclarations du général de Gaulle et le "programme commun de gouvernement" conclu en 1972 entre le PS et le PCF, rejoints ensuite par les radicaux de gauche, qui proclamait dans sa deuxième partie (au chapitre II), dans des termes, pas très éloignés, quoiqu’un peu plus abrupts…, de ceux du Général : "Pour briser la domination du grand capital et mettre en place une politique économique et sociale nouvelle, rompant avec celle qu’il pratique, le gouvernement réalisera progressivement le transfert à la collectivité des moyens de production les plus importants et des instruments financiers actuellement entre les mains des grands capitalistes dominants".
 
Ajoutons que de Gaulle, en 1958, ne sera pas davantage effrayé par la planification, ce qui tout aussi imprudemment que ceux qui l’avaient soupçonné de sympathie pour le fascisme en conduira d’autres (ou peut-être les mêmes, notamment parmi les libéraux…) à le soupçonner de sympathie pour le communisme…. Toujours est-il que, dès son retour au Pouvoir en 1958, le général de Gaulle fait de la planification une "ardente obligation" suivant l’expression même qu’il emploiera dans son allocution télévisée du 8 mai 1961. Mais il est vrai que cette planification qui se veut "indicative" et "incitative" n’a rien à voir avec la planification soviétique qui, doublée des contraintes collectivistes, se veut, elle, autoritaire. Le Plan deviendra peu à peu "le lieu institutionnel par excellence où la lutte des classes, reconnue comme telle, était transformée en consensus sur un minimum d’avancées(…) un Grenelle permanent, une négociation permanente entre les classes sociales" (Jacques Julliard, "Julliard-Gauchet : la France en proie à la tentation de l’immobilisme", Le Figaro, 5-6 nov. 2005). Au fond, la planification s’inscrira – en même temps que la "participation" – dans l’objectif du Général de réaliser, par-delà l’opposition des classes sociales, l’unité nationale.
 
Dès l’entre-deux Guerres, l’idée de planification séduira de nombreux cercles de "droite" comme de "gauche" qui se retrouveront dans le "planisme", cette idéologie issue au départ de milieux socialistes européens (notamment belges) désireux de rompre avec le marxisme internationaliste et collectiviste, tout en maîtrisant le capitalisme. L’idéologie planiste attirera aussi bien des "non-conformistes des années 30" plutôt issus de la droite "réactionnaire", que des dissidents communistes et socialistes qui n’hésiteront pas, pour certains, comme par exemple Marcel Déat venant de la SFIO, à s’engager dans la Collaboration, ou encore des (néo)saint-simoniens, dont au premier rang des polytechniciens, qui mettront leurs idées technocratiques au service d’un régime de Vichy bien obligé, pour faire face aux restrictions de toutes sortes dues aux lourdes réquisitions allemandes, de se lancer dans la planification.
Le planisme, indépendamment des circonstances de la défaite, constituait pour beaucoup une idée destinée à trouver une "troisième voie" entre socialisme et libéralisme, que certains historiens, dans la lignée de l’israélien Sternhell, aiment à assimiler systématiquement à un fascisme (cf., par exemple, Denis Boneau, "le planisme, une idéologie fasciste", Réseau Voltaire, 3 novembre 2004).
 
On sait que le général de Gaulle lui aussi était à la recherche d’une "troisième voie", dans l’espoir de rassembler la Nation en dépassant le clivage gauche/droite entendu comme l’opposition socialisme/capitalisme : "Il n’y a plus la gauche et la droite"  s’exclame-t-il le 17 novembre 1948 – ce qui bien sûr lui vaudra une nouvelle fois l’imputation de "fascisme"… – tandis que le RPF, fondé l’année précédente, essaye de mettre au coude à coude des hommes venus de tous les horizons politiques, de l’ "extrême gauche" à l’ "extrême droite", tout en affichant une très nette volonté d’exclure de ce "rassemblement" les communistes, car ce sont "des séparatistes qui servent les ambitions d’une domination étrangère" (Charles de Gaulle, lettres, notes et carnets, 8 mai 1945-18 juin 1951, Plon, 1984, p.229).
Indéniablement, cette "troisième voie" gaulliste entre le capitalisme et le socialisme – destinée évidemment, dans l’esprit du Général, à assurer la plus grande cohésion sociale possible, et ainsi à conforter l’unité nationale – est un produit du catholicisme social qui a tant marqué de Gaulle au temps de sa jeunesse, ainsi que l’a soutenu Jean Touchard (Le Gaullisme (1940-1969), Le Seuil, 1978). L’ancien ministre Edmond Michelet (1899-1970), lui-aussi convaincu de l’existence de liens puissants entre la "doctrine sociale" gaulliste et la doctrine sociale catholique, écrit :
"Je crois pouvoir affirmer avec sérénité que le Général n’a jamais lu ni même feuilleté "Le Capital"(…) Je pense que s’il est un personnage que le Général connaît mieux que Marx, c’est peut-être le très ignoré aujourd’hui La Tour du Pin (…) Je ne force absolument pas les mots ni les choses en affirmant que toute la doctrine sociale du Général est celle que lui ont enseignée (…) les jésuites, qui considéraient (…) Albert de Mun comme le leader du catholicisme social" La Querelle de la fidélité. Peut-on être gaulliste aujourd’hui ?, Fayard, 1971, p.9).
L’influence de La Tour du Pin sur la pensée du général de Gaulle ne doit pas être sous-estimée, notamment au travers de la "doctrine corporatiste", tant par son volet économique que par son volet politique, les deux étant, au demeurant, étroitement imbriqués. Le Général ira jusqu’à écrire : "…les doctrines sociales de la "révolution nationale" : organisations corporatives, charte du travail, privilèges de la famille, comportaient des idées qui n’étaient pas sans attraits" (Mémoires de guerre, III, p.117), hommage – surprenant pour ceux qui ignorent la "doctrine sociale" catholique – à un des aspects, loué par l’Episcopat de l’époque, de la politique du Maréchal Pétain.
 
La Tour du Pin reste, à coup sûr, l’un des principaux théoriciens d’une doctrine qui souhaite mettre fin à la lutte des classes – lutte qui brise l’unité nationale et affaiblit la nation face aux idéologies internationalistes et mondialistes – en y substituant une collaboration au sein de chaque profession en vue, ainsi que l’écrivait Pie XI (1857-1922-1939) qui adhérait à cette perspective, de regrouper "les hommes non pas d’après la position qu’ils occupent sur le marché du travail, mais d’après les différentes branches de l’activité sociale auxquelles ils se rattachent" (Encyclique Quadragesimo anno, 1931). Mettre fin à la lutte des classes n’implique d’ailleurs pas seulement de rejeter les doctrines socialistes et marxistes qui la dogmatisent tout en l’exacerbant, mais aussi de refuser l’individualisme libéral qui est lui aussi un puissant facteur dissolvant de la cohésion et de l’harmonie sociales, et donc de l’unité de la nation.
Mais pour La Tour du Pin, le corporatisme ne se limite pas au seul domaine économique, il est "une organisation de la société en corps professionnels aussi bien dans l’ordre politique que dans l’ordre économique. Il fournit aux corps élus comme les conseils municipaux, provinciaux, les parlements même, la représentation des intérêts – qu’on ferait mieux d’appeler la représentation des droits – en place de celle des partis, comme la fournit uniquement à défaut de cette organisation, le suffrage universel ou censitaire… " (Vers un ordre social chrétien, 1907).
Le général de Gaulle ne pouvait qu’être séduit par une pensée – manifestement contre-révolutionnaire – proposant, au plan constitutionnel, de remplacer le "régime des partis" par un "régime corporatif", un "régime des partis" pour lequel il n’aura toujours que sarcasmes, car les partis, à ses yeux, sont une "malfaisance organique" ainsi qu’il l’écrit à son fils Philippe quelques jours après son célèbre discours de Bayeux du 16 juin 1946 (Lettres, notes et carnets, 8 mai 1945 – 18 juin 1951, Plon, 1984, p.201). Rappelons que c’est à la même époque qu’est publié le pamphlet de Simone Weil (1909-1943), écrit après la défaite de 1940, dans lequel la philosophe soutient que les partis sont par vocation (rien ne s’oppose tant à la vérité que l’opinion) et par profession (propagande et servilité) l’expression du mensonge, que loin d’être des acteurs de la démocratie, ils sont tous totalitaires en germe et en aspiration, et qu’en conséquence leur suppression "serait du bien presque pur" Note sur la suppression générale des partis politiques, Flammarion, 2006, publiée à l’origine en 1950 dans la revue La Table Ronde).
Rappelons aussi que, autour des années 1960, la plupart des chantres en France du "régime corporatiste", au demeurant plutôt antigaullistes pour cause d’ "Algérie française", ne rechignaient pas à en chercher le modèle dans l’Etat "nationaliste" portugais de Salazar…. Nous ne nous hasarderons évidemment pas à prétendre que ce dernier ait pu avoir quelque influence, même modeste, sur de Gaulle. Il n’en demeure pas moins que l’un comme l’autre, à un moment donné, a été plus ou moins influencé par La Tour du Pin. Les traces de cette influence, pour ce qui concerne le Général, se retrouvent indéniablement dans son discours de Bayeux, dans lequel il envisageait une "deuxième chambre", certes élue essentiellement par les conseils généraux (aujourd’hui départementaux) et municipaux, mais comptant aussi des représentants des organisations économiques, des associations familiales et des milieux intellectuels :
"Il est clair et il est entendu que le vote définitif des lois et des budgets revient à une Assemblée élue au suffrage universel et direct. Mais le premier mouvement d’une telle Assemblée ne comporte pas nécessairement une clairvoyance et une sérénité entières. Il faut donc attribuer à une deuxième Assemblée, élue et composée d’une autre manière, la fonction d’examiner publiquement ce que la première a pris en considération, de formuler des amendements, de proposer des projets (…) Tout nous conduit donc à instituer une deuxième Chambre dont, pour l’essentiel, nos Conseils généraux et municipaux éliront les membres. Cette Chambre complètera la première en l’amenant, s’il y a lieu, soit à réviser ses propres projets, soit à en examiner d’autres, et en faisant valoir dans la confection des lois ce facteur d’ordre administratif qu’un collège purement politique a forcément tendance à négliger. Il sera normal d’y introduire, d’autre part, des représentants des organisations économiques, familiales, intellectuelles, pour que se fasse entendre, au-dedans même de l’Etat, la voix des grandes activités du pays" (Charles de Gaulle, Discours et Messages, 1940-1946, Berger-Levrault, 1946, pp.729-et s.).
 
Cette idée, d’inspiration indiscutablement "corporatiste", que l’on retrouve nettement – répétons-le – chez La Tour du Pin (cf., par exemple, Aphorismes de politique sociale, Nouvelle Librairie Nationale, 1899, p.19), de Gaulle la reprendra dans son discours d’investiture comme dernier Président du Conseil de la IVème République en juin 1958, sans cependant pouvoir la concrétiser au départ dans le texte constitutionnel du 4 octobre instituant la Vème République, mais ce qu’il tentera de faire en 1969, à l’occasion du référendum sur la "régionalisation".
On notera que, par rapport au discours de Bayeux, le projet référendaire de 1969 – dont le rejet entraînera le départ du Général – accentuait nettement l’inspiration corporatiste, puisqu’il faisait du Sénat "rénové" la Chambre de première lecture des projets de loi. En effet, le Sénat "rénové" envisagé dans le projet, en réunissant l’ancien Sénat et le Conseil économique et social, en étant "saisi par priorité de tous les projets de loi", et en présentant ses avis et propositions d’amendement "avant que les députés aient pris position en la matière" ouvrait, selon les mots mêmes du général de Gaulle "aux catégories économiques et sociales françaises la participation directe à la préparation des lois" (Charles de Gaulle, Discours et Messages, tome 5, Vers le terme, 1966-1969, Plon, 1970, p.397). C’est en fait sur cette donnée, et non sur la "régionalisation" que le projet référendaire de 1969 provoqua une levée de boucliers des partis qui y voyaient une atteinte intolérable à leur monopole de la représentation des intérêts de la Nation, et n’admettaient pas que le pouvoir législatif échappât au suffrage universel, du moins pour partie puisque le projet ne touchait pas à la prérogative de l’Assemblée nationale, élue au suffrage universel direct, d’avoir le dernier mot dans la procédure législative.
 
Le projet économique et social gaulliste, même si la référence religieuse n’est pas explicite, relève indiscutablement d’un humanisme d’inspiration chrétienne. Ici aussi, Serge Berstein fait une fois de plus fausse route : d’une part, il voit dans ce projet l’influence du "christianisme social", semblant confondre de manière assez étonnante ce dernier, d’inspiration protestante et plutôt "progressiste", avec le "catholicisme social" d’inspiration fondamentalement contre-révolutionnaire ; d’autre part, il situe la vision gaullienne de la société dans la perspective du Bergson (1859-1941) des Deux sources de la morale et de la religion (1932), au motif que de Gaulle "juge que les progrès matériels accomplis par l’humanité souffrent d’un déséquilibre lié au déficit d’âme qui leur donnait un sens… " (op.cit., p.318), alors qu’on peut tout aussi bien, et sans doute mieux, rattaché cette vision à ce courant chrétien effrayé par la technique et les robots, si bien incarné par Bernanos (1888-1948) principalement dans deux ouvrages : d’une part, La Grande Peur des Biens-Pensants (Grasset, 1931), consacré à la gloire d’Edouard Drumont, une des principales figures de l’antisémitisme nationaliste français du XIXème siècle, d’autre part, La France contre les Robots (Grasset, 1947)au titre particulièrement et suffisamment évocateur. C’est en tout cas dans cette vision que s’inscrivait de Gaulle lorsqu’il écrivait : "…Depuis longtemps, je suis convaincu qu’il manque à la société mécanique moderne un ressort humain qui assure son équilibre" (Mémoires d’espoir, tome 1, Le Renouveau 1958-1962, Plon, le livre de poche, 1970, p.173).
 
Certains ont établi des rapports entre la pensée économique et sociale du général de Gaulle et celle de Napoléon III : "Les deux hommes se livrent (…) à une critique très sévère de la société industrielle contemporaine, qu’ils fondent sur la triple dénonciation du capitalisme, du machinisme et du libéralisme", soutient Francis Choisel ("Bonapartisme, Gaullisme, catholicisme social", in Yves Ledure (dir.), Histoire et culture chrétienne. Hommage à Mgr Marchasson, Beauchesne, 1992, p.221). On a sans doute oublié que, devant certaines mesures impériales destinées à limiter les ravages de la société industrielle, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) n’hésitait pas à affirmer, en forme de "brevet" de la part d’un socialiste… : "Nous sommes en plein socialisme ! (sic)". En vérité, "pour Louis Napoléon, l’ordre n’est pas tant une valeur pour elle-même qu’une valeur synonyme de sécurité et de prospérité d’une part, de concorde nationale et de progrès de tous d’autre part… " écrit pertinemment Raphael Dargent (Napoléon III : l’Empereur du peuple, préf. de Philippe Seguin, éd. Jacques Granger, 2009), qui imagine que "Louis Napoléon aurait peut-être adopté la formule contemporaine qui veut que "la sécurité est la première des libertés" ». Ajoutons qu’il aurait peut-être adopté aussi la formule de Charles Péguy : "L’ordre, l’ordre seul fait la liberté, le désordre fait la servitude" ; un Péguy (1873-1914) dont on n’ignore pas l’influence certaine qu’il aura sur le jeune de Gaulle….
Francis Choisel estime que Napoléon III et de Gaulle "abhorrent tout autant le socialisme, le communisme et l’étatisme" (op.cit.). Sur l’ "étatisme", nous ne partageons pas l’avis de l’auteur qui préfère parler de "dirigisme" ; mais la nuance est parfois des plus minces lorsque ce "dirigisme" se conjugue, dans le gaullisme, avec l’existence de nombreuses nationalisations, en fait des étatisations.  
Cela n’empêche pas que de Gaulle, tout comme d’ailleurs Napoléon III, reste attaché à la liberté et à l’initiative privée. A Strasbourg, le 7 avril 1947, il s’exclame : "Que l’esprit d’entreprise, d’initiative, l’émulation soient dans tous les milieux encouragés et récompensés !". Francis Choisel, qui cite ce discours (op.cit., p.223), rappelle que "Louis Napoléon, dans L’Extinction du paupérisme, affirme vouloir maintenir à l’industrie "cette liberté qui seule fait sa vie" (…) Et devenu empereur, il assure : "Je m’efforce tous les ans de diminuer les entraves qui s’opposent depuis si longtemps à la libre expansion de l’initiative individuelle [Discours du trône du 15 janvier 1865]". Un programme qui reste d’une actualité criante….
 
Ce qui inspire à la vérité le gaullisme en matière économique, ce n’est ni le socialisme, ni le libéralisme, c’est le "colbertisme", de sorte que "la vieille tradition colbertiste française demeure jusque dans les politiques industrielles conduites par les gouvernements les plus libéraux de la Vème République. S’il en était besoin la croissance régulière d’un droit public économique en donnerait la preuve" (Jacques Caillosse, "La réforme administrative et la question du droit", L’Actualité juridique de droit administratif, 1989, n°1, p.5).
Il faut évidemment se garder de tout anachronisme, car le gaullisme et le colbertisme ne peuvent être purement et simplement identifiés, ne serait-ce que parce que le colbertisme, stricto sensu, ne fut pas favorable à l’agriculture, au point que certains accusaient Colbert de l’avoir ruinée et de s’être comporté en quelque sorte comme un anti-Sully (cf. Aimé Richardt, Colbert et le colbertisme, Tallandier, coll. Figures de proue, 1987). Au contraire, l’agriculture fut une des préoccupations
majeures de De Gaulle, de sorte que c’est dans ce souci de conserver à la France une activité agricole puissante qu’il faut chercher l’une des principales raisons pour lesquelles il finit par accepter – ce qui n’était pas assuré à son retour au Pouvoir en 1958 – le Traité de Rome et le Marché commun, ce dernier lui paraissant le plus à même de permettre à la France de devenir le "grenier" de l’Europe des Six. La PAC (politique agricole commune) fut évidemment la traduction de cette politique qui, cependant, ne donna pas à la longue tous les résultats qu’escomptait au départ le Général…, qui, selon les mots de son ministre de l’Agriculture Edgar Pisani, dans la "basse-cour" qu’était le Marché commun, ne voulait qu’il n’y eut qu’un seul "coq" : la France !
 
(B)
Il est clair que c’est bien aussi une espèce de "colbertisme", toutes choses égales, que prône depuis quelques années le Front national de Marine Le Pen, et qui lui vaut, de manière ubuesque, l’accusation par les milieux (ultra)libéraux d’être de "gauche", c’est-à-dire "socialiste" peu ou prou "marxisant !
Ici encore, le "brouillage libéral" et la prépotence de l’ "économisme" sont tels que tout programme prônant tant soit peu une intervention de l’Etat dans le domaine économique et social sonne comme un programme de gauche, voire d’ "extrême gauche" !
Concernant le programme du FN, se trouvent dans le collimateur des (ultra)libéraux, pêle-mêle, le projet de "nationalisation, même partielle et temporaire, des banques de dépôt en difficulté", une certaine "sanctuarisation" des services publics (La Poste, notamment, étant appelée à redevenir un établissement public de l’Etat), sans oublier la retraite à 60 ans et le maintien de la semaine des 35 heures, le tout sous l’égide d’un "Etat-stratège", concept auquel ne rechigne pas de se référer un Manuel Macron, tendant ainsi à accréditer, malgré la réputation de libéral de l’intéressé, que ledit concept est "socialiste"…
 
Mais qu’est-ce qu’un "Etat-stratège" ? La réponse, ici encore, se retrouve chez de Gaulle qui, dans sa conférence de presse du 16 mai 1967, déclare avoir choisi l’ "esprit d’entreprise" contre la "contrainte totalitaire", c’est-à-dire avoir choisi l’esprit "qui consiste à ouvrir la carrière à la liberté", ajoutant aussitôt : "Mais nous rejetons absolument le laisser-faire, laisser passer, et nous voulons qu’en notre siècle ce soit la République qui conduise la marche économique de la France"(souligné par nous).On aura évidemment saisi que, comme souvent dans la bouche du Général, la "République" doit être équiparée ici à la "Res publica", c’est-à-dire à l’ "Etat".
Or, pour les libéraux, l’Etat c’est l’ennemi ! (cf., par exemple, Nicolas Lecaussin, Cet Etat qui tue la France, Plon, 2005). A l’occasion de la campagne pour l’élection présidentielle de 1995, le journaliste et économiste Paul Fabra n’alla-t-il pas jusqu’à écrire : "Nous allons maintenant élire notre ennemi"…(Les Echos, 24-25 février 1995), traduisant ainsi le thème de la "nuisance étatique" à la mode chez les intellectuels libéraux.
Les (ultra)libéraux veulent un Etat modeste, un Etat minimal, et pour tout dire un Etat réduit à l’impuissance. Car, il est clair qu’un Etat qui se contente d’être un simple arbitre entre les intérêts particuliers, autrement dit un Etat "impartial" selon les vœux du philosophe allemand Jürgen Habermas, farouche partisan du dépassement de l’Etat-nation, un Etat "creux" qui ne peut reconnaître que des droits, est un Etat paralysé.
A terme, c’est bien l’abolition de l’Etat que vise l’ultralibéralisme. Le philosophe catholique Bernard Dumont observe avec raison : "Une même perspective messianique inspire l’anarchisme et l’ultralibéralisme, visant la réconciliation de l’homme avec lui-même par l’abolition de l’Etat, tenu pour l’un des obstacles majeurs au plein épanouissement des virtualités humaines" ("Vers un Etat invisible ?", Catholica, n°36, fév. 1993).
Déjà Maurras avait observé que le libéralisme n’était au fond que le nom "bien élevé" de l’anarchisme, ce qu’il traduisait plaisamment en affirmant que "le libéral c’est l’anarchiste qui ne néglige pas ses mots, va dans le monde et prend soin de son nœud de cravate"… !
Le Front national, depuis son origine, rejette, tout comme le gaullisme (d’appellation d’origine... !), cette idée d’abolition de l’Etat pour réaffirmer la nécessité d’un Etat-Puissance, tout à la fois tuteur et protecteur, avec ses pouvoirs exorbitants, y compris dans la sphère économique et financière dont les libéraux voudraient l’exclure, ne rêvant que d’un Etat-Républiqueréduit à la simple fonction de serviteur des citoyens. On se souviendra à cet égard que, sous la Présidence de Georges Pompidou, l’universitaire et politicien radical Roger-Gérard Schwartzenberg, reprenant des thèses déjà anciennes, notamment celles des célèbres juristes du début du XXème siècle Léon Duguit (1859-1928) et Maurice Hauriou (1856-1929), tenta de défendre à nouveau l’ "Etat-République" contre l’ "Etat-Puissance" que symbolisait alors l’Etat gaullien version Pompidou, souvenir d’une conception monarchique devenue insupportable à une certaine "société civile" considérant l’Etat avant tout comme un mal (cf. Roger-Gérard Schwartzenberg, "L’Etat-Puissance et l’Etat-République", Le Monde, 8 janv. 1972. Cet article fut très vivement critiqué, notamment par le philosophe maurrassien Pierre Boutang (sous le pseudonyme de Criton qui fut en son temps celui de Maurras…) dans le quotidien gaulliste La Nation du 10 janv. 1972). De fait, Schwartzenberg répliquait au discours prononcé, lors de la traditionnelle cérémonie de présentation des vœux des Corps Constitués au Chef de l’Etat, le 1er janvier 1972, dans lequel le Président Pompidou déclarait notamment : "L’histoire nous montre que notre peuple, voué par nature aux divisions et à l’individualisme le plus extrême, n’a pu, au cours des siècles, constituer la nation française que par l’action de l’Etat. Successivement les rois, la République, l’Empire puis à nouveau la République ont, avec patience et acharnement, construit et reconstruit l’Etat dans ses institutions et dans son administration comme protecteur de notre unité, de notre indépendance et de notre liberté(souligné par nous)".
 
L’Etat-Puissance est évidemment aujourd’hui le seul en mesure de défendre la Nation tant contre une mondialisation anarchique et sauvage, dont l’invasion migratoire est l’un des signes les plus alarmants, que contre une construction européenne jacobine qui la prive progressivement de toute souveraineté (monétaire, budgétaire, fiscale, juridique, diplomatique et même militaire).
L’ "Etat-stratège", que prône le Front national sur le plan économique et social, s’inscrit évidemment dans la vision d’un Etat-Puissance porteur d’une stratégie globale souverainiste, et pour tout dire nationalistedès l’instant où ce dernier – que l’on ne doit pas confondre avec un quelconque impérialisme – consiste à "résoudre chaque question par rapport à la France" (Maurice Barrès, Scènes et Doctrines du nationalisme (1902), éditions de Trident, 1987, p.63). Telle fut incontestablement l’attitude du général de Gaulle : "Il faut saisir toute l’importance que le concept de la "Nation" a représenté pour Charles de Gaulle afin de mieux comprendre sa personnalité : il a toujours tenu la prospérité ou le déclin de la Nation comme une question de premier ordre et toujours associé étroitement le destin de la Nation à sa vocation personnelle. C’est pourquoi le nationalisme constitue le noyau de la philosophie gaulliste(souligné par nous). Il ne saurait être question de gaullisme si ce concept fondamental de la "Nation" était écarté" (Chen Lemin, Directeur de l’Institut des Etudes de l’Europe occidentale à l’Académie chinoise des sciences sociales, "Le gaullisme et le nationalisme", De Gaulle en son siècle, Journées internationales organisées par l’Institut Charles de Gaulle, 19-24 nov. 1990, Unesco-Paris).
 
Il faut bien reconnaître que, depuis la disparition de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou et le ralliement progressif depuis 1992 (Maastricht) de la plupart des "gaullistes" patentés à une construction européenne étouffante, totalitaire, il ne reste plus guère sur le créneau souverainisme/nationalisme, du moins parmi les principales formations politiques, que le Front national, ce dernier se trouvant soumis depuis quelque temps à un feu croisé (les "munitions" de l’un pouvant aussi servir à l’autre, et vice versa…) : + d’un côté, les (ultra)libéraux s’alarment d’une alliance nationalisme/socialisme, systématiquement assimilée à un "fascisme", nous l’avons dit, par une certaine historiographie à la Sternhell, et de là, à un "national-socialisme", pour ne pas dire, mais le suggérer hypocritement au "nazisme"… ; + d’un autre côté, le Président Hollande, dans une déclaration le 18 avril 2015 à Canal+, ironise sur le fait que "Marine Le Pen parle comme un tract du Parti communiste des années 1970" ! Même Bernard Tapie s’en mêle : "…la retraite à 60 ans, la semaine de 35 heures, on augmente le SMIC, on étatise tout. Pour moi le Front national est un vrai parti de gauche (sic). Ce parti est devenu fréquentable" (11 mai 2015, "Ruth Elkrief", BFMTV).
Certains politologues ajoutent à la confusion, soit en inventant la notion de "gaucho-lepénisme" (Pascal Perrineau), soit en rattachant la critique du FN contre les monopoles et les profits capitalistes qui sacrifient l’intérêt national à un "socialisme archaïque" (Marc Crapez). C’est à croire que ces politologues ont oublié totalement la doctrine sociale catholique… bien qu’il soit plus qu’hasardeux de rechercher prioritairement l’inspiration du programme économique et social du FN dans cette doctrine, d’autant que, par ailleurs, le FN, sous prétexte de lutte contre un islam conquérant, prône une "laïcité" agressive qui, pour ne pas paraître discriminatoire vis-à-vis de cet islam, n’épargnerait évidemment pas le catholicisme !
 
Mais enfin…, en restant sur le seul plan économique et social :
- On ne peut oublier Léon XIII (1810-1878-1903) et sa célèbre encyclique Rerum Novarum de 1891 dans laquelle le Pontife condamnait la cupidité de la bourgeoisie et la concentration des richesses entre les mains "d’un petit nombre d’hommes opulents et ploutocrates (sic)", tout en dénonçant la prétention des socialistes à vouloir supprimer la propriété privée (remède pire que le mal), et qui, parallèlement, faisait référence, à de multiples reprises, au rôle protecteur de l’Etat.
- On ne peut oublier Pie XI qui, dans son encyclique Quadragesimo anno de 1931 déjà citée, dénonçait "le pouvoir économique discrétionnaire aux mains d’un petit nombre d’hommes, dépositaires et gérants d’un capital qu’ils administrent à leur gré". Souvenons-nous que le ministre des Finances du Front populaire et futur premier Président de la IVème République, le socialiste Vincent Auriol, se réclama à la Chambre de cette encyclique pour justifier la réforme "étatiste" des statuts de la Banque de France….
 
- On ne peut oublier, plus près de nous et à la grande incompréhension et colère des libéraux, les multiples condamnations du "capitalisme sauvage" par Jean-Paul II (1920-1978-2005) et par le Pape actuel François.
- On ne peut oublier le Pape Benoît XVI écrivant en 2009, en pleine crise du libéral-capitalisme : "La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop hâtivement la fin de l’Etat. Lié à la solution de la crise actuelle, son rôle semble destiné à croître, tandis qu’il récupère nombre de ses compétences(souligné par nous)" (encyclique Caritas in veritate, juin 2009).
- On ne peut oublier que le même Pontife n’hésitait pas à déclarer – ce qui a dû ulcérer bien des (ultra) libéraux et notre "société civile" si allergique aux "fonctionnaires" – : "la fonction publique est importante au point de revêtir un caractère presque sacré (sic)" (discours aux Préfets italiens, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’unité italienne, 14 octobre 2011).
On ne peut davantage oublier que celui qui, aujourd’hui, est le Pape émérite Benoît XVI, alors qu’il était encore le Cardinal Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, se livra en 1984 à une charge particulièrement sévère contre le libéralisme, cette idéologie "individualiste, rationaliste et hédoniste" que le Prélat rattachait à la "bourgeoisie du tertiaire" et qu’il rendait responsable des malheurs de l’Eglise depuis vingt ans ! Jamais le titre de l’ouvrage cité plus haut d’Emile Poulat, Eglise contre bourgeoisie, n’avait semblé plus pertinent… (Cette attaque du futur Benoît XVI contre la bourgeoisie et son idéologie libérale se situe dans un entretien accordé par le Prélat à la revue italienne Gesu, dont plusieurs extraits furent repris dans la presse française de l’époque, en particulier : Le Figaro, 10 nov. 1984, Le Nouvel Observateur, 16 nov. 1984, La Croix, 23 nov. 1984).
A s’en tenir à certaines analyses, pas un Pape, depuis deux siècles, n’échapperait à l’accusation de "gauchisme" ! En témoigne l’ire du libéral Guy Sorman à l’encontre du Pape François qu’il accuse d’être hostile à "l’économie de marché", "au capitalisme" et à "la finance internationale", et d’avoir épousé "la cause des écologistes intégristes", concluant : "On comprend que la Gauche et les médias aiment ce Pape, quand il ne parle pas de Jésus. Mais quelle est l’utilité du Pape s’il pense comme tout le monde ? Il ne fait que cautionner les bien-pensants, ceux qui ne pensent pas par eux-mêmes mais pensent comme tout le monde (…) François n’est qu’un homme politique parmi d’autres, dans le sens du vent" ("Un Pape rouge et vert", Contrepoints, 13 mai 2015).
 
Il devient urgent de (re)lire Poulat ! Et tout aussi urgent d’abandonner la grille Gauche/Droite telle qu’elle est entendue comme opposant le socialisme et le libéralisme !
FREMIOT Gerard

Né le 1er octobre 1946
Marié





Docteur en Sciences Politiques
Diplômé d’études supérieures de Droit Public
licencié en droit, en histoire, et ès arts,
Diplômé en Droit canonique

Ancien auditeur de l’institut des Hautes Etudes de Défense Nationale


A mené, jusqu’en 2012, une carrière de fonctionnaire dans plusieurs administrations et cabinets ministériels( Défense, Intérieur, etc.).
Parallèlement, a assuré des enseignements dans divers établissements supérieurs publics et privés ( Paris II, Paris IV-Sorbonne, Faculté libre de Paris, etc.).

Ouvrages
Articles de géopolitique et d’histoire des idées politiques. 
L’Etat : le grand retour ?
     Préface de Paul-Marie Coûteaux, Paris, Muller édition,124 p.



Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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