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Une "vraie" droite

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La (‘’vraie’’) Droite face au piège ‘’libéral-conservateur’’

Robert Ménard, le courageux maire de Béziers va tenter, lors du "Rendez-Vous" qu’il organise dans sa ville les 27-28 et 29 mai prochains, de regrouper ‘’les droites’’ autour de «  l’épine dorsale » que serait, à ses yeux, le Front national (qui, dit-il, « ne gagnera pas tout seul »), un parti dont nous avons soutenu récemment que son inspiration économique et sociale antilibérale pouvait se rattacher au gaullisme [cf. notre article dans Magistro du 13 mars 2016 : ‘’ Le Front national est-il socialiste ou…gaulliste ? ‘’].
Le Figaro du 11 mai, de son côté, nous apprend que c’est bien en revanche le libéralisme qui sera « le fil conducteur » pour les candidats à la ‘’primaire’’ de ‘’la droite’’, autrement  dit ‘’Les Républicains’’, l’ex-UMP  dont les ténors n’ont cessé et ne cessent de revendiquer, la plupart du temps de manière indue, leur filiation avec le gaullisme.
 
La question se pose alors : Où est donc la ‘’vraie’’ droite ?
 
A la vérité, il n’y a plus, depuis plusieurs dizaines d’années en France, de ‘’vraie’’ droite, du moins – pour reprendre la célèbre distinction maurrassienne – dans le « pays légal », même s’il en existe encore  une dans le « pays réel ». C’est le constat que faisait il y a trente ans le Professeur Stéphane Rials [Le Débat, janv. 1985, p.37] affirmant : « Il n’y a pas aujourd’hui – dans le ‘’pays légal’’ s’entend – de vraies droites », et qui poursuivait :
« Les mouvements ou partis dits de droite ne revendiquent et, semble-t-il, ne subissent aucune filiation avec la droite ni même les ‘’centres’’ du siècle dernier. Ils vont sans mémoire. Ils errent sans symbolique propre : le R.P.R. arbore le bonnet phrygien et M. Giscard d’Estaing dédie Démocratie française à Gavroche….Ils n’ont pas d’histoire singulière ou de contre-tradition à opposer à l’envahissante mémoire de gauche – cette mémoire qui ne se veut pas ‘’courte’’ (…) Ces droites prétendues, et qui maintenant se disent telles avec un petit sourire mi-satisfait mi-inquiet, ces droites n’en sont pas : elles sont ‘’à droite de’’ la gauche sans nul doute mais elles ne sont pas ‘’de droite’’. Elles sont, si l’on veut, des droites ‘’situationnelles’’. Et mieux vaudrait, à leur propos, parler d’une famille ‘’modérée’’. Les ‘’modérés’’, dans le terme même, veulent modérer, nuancer, infléchir tout au plus une évolution, celle que l’on observe depuis des décennies et dont le contenu ne s’écarte guère de ce qu’était, ramené à l’essentiel, le projet des gauches d’autrefois. Ils souhaitent que cette évolution s’accomplisse sans violences et s’effectue sans douleurs, dans le maintien des libertés et avec la sauvegarde d’espaces épargnés. Mais ils ne croient pas pouvoir en suggérer une autre, antithétique [souligné par nous]. Démocratie française,sous les dehors d’un certain optimisme, fut une parfaite illustration du matérialisme résigné et non dialectique des modérés de la dernière décennie. » [Sur cette même question, on lira également : Frédéric Bluche, Stéphane Rials, ‘’Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine’’, Revue de la recherche juridique, 1983, n°3, pp.611 et s.].
 
 Déjà, quelque dix ans avant Stéphane Rials, l’historien Jean-Christian Petitfils notait : « Les diverses droites, à l’exception peut-être de la droite traditionaliste [souligné par nous] sont toujours d’anciennes gauches. » [La Droite en France de 1789 à nos jours, PUF, ‘’Que sais-je ?’’, 1976, p.7].
 
Le libéralisme n’échappe pas à la règle : il est bien une ancienne gauche, car les pensées socialistes et les pensées libérales s’abreuvent à la même source : Les Lumières.
 
 La distinction Gauche/Droite, fondée depuis des lustres sur l’opposition socialisme/libéralisme est donc complètement brouillée, et pour tout dire parfaitement illusoire. En effet, l’adéquation totale faite de nos jours entre Droite et Libéralisme relève d’une confusion extrêmement grave, qui a été dogmatisée par la quasi-totalité des politologues ‘’estampillés’’ et vulgarisée par les médias, en s’appuyant notamment sur les travaux de l’historien René Rémond (1918-2007), en particulier sa célèbre thèse [La droite française de 1815 à nos jours, 1954] sur les prétendues trois ‘’droites’’ : une ‘’droite’’ légitimiste et contre-révolutionnaire, une ‘’droite’’ orléaniste et libérale, une ‘’droite’’ bonapartiste et autoritaire. C’est bien à partir de cette grille, devenue LA grille de référence en la matière un peu partout et notamment à Science-Po, que l’adéquation Droite=Libéralisme domine aujourd’hui l’analyse politique commune, alors qu’elle est totalement hérétique d’un point de vue historique et philosophique.
 
Il est donc essentiel que les participants au « Rendez-Vous de Béziers », s’ils veulent sérieusement fédérer une ‘’vraie’’ droite, aient bien conscience que le libéralisme n’est pas de droite (I), et ne se laissent pas piéger par un prétendu ‘’libéralisme conservateur’’ (II).
 
 
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 (I)  Une ‘’vraie’’ droite ne peut pas être libérale
Le libéralisme s’est effectivement retrouvé  – en quelque sorte mécaniquement et malgré lui –   A droite en raison du « mouvement sinistrogyre » parfaitement analysé par Albert Thibaudet (1874-1936), que René Rémond considérait comme le ‘’père’’ de l’histoire des idées politiques en France,  et bien illustré par exemple par André Tardieu (1876-1945) dans La profession parlementaire [Flammarion, 1937, pp.63-91]. Ce mouvement, entamé au XIXème siècle, s’est traduit par l’apparition successive, sur la gauche de l’échiquier politique de nouveaux courants toujours plus modernes et toujours plus progressistes, repoussant à droite, faute de place…, l’idéologie libérale, née elle-même à gauche, car fille – et même ‘’fille aînée – des ‘’Lumières’’ et de la Révolution, l’obligeant alors à côtoyer, à son corps défendant, et tout en la combattant, la vraie droite fondamentalement antimoderne et anti-progressiste !
Le politologue et historien du droit et des idées Guillaume Bernard qui, lui, perçoit aujourd’hui l’apparition d’un « mouvement dextrogyre » mettant fin au « mouvement sinistrogyre » de Thibaudet, résume parfaitement l’analyse de ce dernier : depuis la Révolution et jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, écrit-il,
« les nouveaux courants – idées et partis – sont apparus à gauche de l’échiquier politique et ont repoussé à droite les familles de pensées qui existaient auparavant. A l’exception de la droite contre-révolutionnaire, tous les courants classés aujourd’hui à droite ont pris leurs sources dans une doctrine progressiste. Au XVIIIème siècle, le libéralisme était une doctrine de « gauche » passée au « centre » au XIXème et à droite au XXème siècle. De même, au cours de la IIIème République, le radical-socialisme est passé de l’extrême gauche au centre gauche. Ainsi, pendant deux siècles, la gauche a-t-elle intellectuellement influencé la droite » [Le Figaro, 30 octobre 2013].
 
Du fait de ce « mouvement sinistrogyre », l’ ‘’espace droite’’ de notre échiquier politique s’est donc trouvé progressivement colonisé intellectuellement par la gauche, via d’abord et principalement les pensées libérales. Si en effet le libéralisme, en raison d’un trop-plein à gauche, s’est retrouvé relégué A droite, il n’est pas DE droite, dès l’instant où il postule le primat de la liberté dans tous les domaines, alors qu’une vraie pensée de droite est fondée essentiellement sur le primat de la vérité, une vérité évidemment métahistorique, impliquant notamment une loi morale immuable et universelle. Relisons à cet égard l’un des principaux initiateurs du libéralisme au début du XIXème siècle, Benjamin Constant (1767-1830), qui écrivait :
« J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique, et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité [souligné par nous]. » [Mélanges de littérature et de politique, 1829].
Dans cette optique, le libéralisme est une philosophie qui repose sur la souveraineté absolue de l’individu, sur sa volonté de faire de sa propre conscience le critère du bien et du mal, ce qui implique à tous les niveaux – religieux, moral, politique… – la « dissolution des repères de la certitude » [Claude Lefort, Essais sur le politique, Le Seuil, 1986, p.29]. Cette philosophie postule donc qu’il ne peut y avoir de vérité définitive, car la ‘’vérité’’ est trouvée à partir du libre conflit des opinions, elle résulte d’une recherche permanente. L’écrivain libéral Guy Sorman résume parfaitement ce qu’est la philosophie libérale lorsqu’il écrit :
« …la réflexion libérale n’a ni Dieu ni maître [souligné par nous], ni textes sacrés de référence, elle est totalement une recherche… » [L’Etat minimum, Albin Michel, 1985, p.50].
 
 Il est nécessaire de bien saisir que le refus de croire en une vérité définitive – si ce n’est la liberté, non seulement seule vérité, mais seule source de vérité (ce qui exclut toute vérité ‘’extérieure’’, tout dogme) – est un des éléments fondamentaux du libéralisme qui explique, pour le moins, le malaise des libéraux face aux grandes questions sociétales actuelles (avortement, GPA, mariage homosexuel, euthanasie, etc.) :
« D’après Schmitt, le principe fondamental [du libéralisme] autour duquel s’ordonne tout le reste, est que la vérité s’établit à partir du libre conflit des opinions. Dans une telle perspective, il n’y a pas de vérité définitive (…) Le libéralisme s’imagine qu’à condition de reléguer les questions qui concernent les valeurs et sont sources de conflit à la sphère privée [souligné par nous]... » [Chantal Mouffe, ‘’penser la démocratie moderne avec, et contre, Carl Schmitt’’, Revue française de science politique, vol.42, n°1, fév.1992, pp.84 et 89, en référence à Carl Schmitt, Parlementarisme et démocratie, Le Seuil, 1988].
 
En définitive, la philosophie libérale, en affirmant l’indépendance absolue de la liberté humaine par rapport à la vérité, se fait inlassablement le chantre de la liberté individuelle. Il y a 50 ans, le philosophe Marcel Clément (1921-2005), alors rédacteur en chef du périodique catholique l’Homme nouveau, observait excellemment : « …aujourd’hui on traite ‘’d’homme de droite’’ des hommes qui sont en réalité des hommes de gauche au sens de 1789, c’est-à-dire qu’on traite ‘’d’homme de droite’’ ceux qui défendent la liberté individuelle » [‘’L’ouverture au monde est-elle l’ouverture à gauche’’, Centre d’études politiques et civiques(CEPEC), 1966].
 
Sous la plume de Guy Sorman, sus-cité, on aura reconnu le célèbre slogan « ni Dieu, ni maître » qui servait de programme aux anarchistes de la fin du XIXème siècle. On se rappellera alors que pour Maurras, il n’y avait pas de différence de nature, mais seulement de degré, entre le libéralisme et l’anarchisme. Le maître de l’Action française considérait que le libéralisme n’était au fond que le nom ‘’bien élevé’’ de l’anarchisme : « Le libéral, c’est l’anarchiste qui ne néglige pas ses mots, va dans le monde et prend soin de son nœud de cravate » !
 
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Benjamin Constant ne représente certes pas à lui seul le libéralisme. Ce dernier n’est pas un ‘’bloc’’. Il est protéiforme. L’historien Raoul Girardet (1917-2013), dans son cours à ‘’Science-Po’’ dans les années 1970-1980, insistait beaucoup sur ce point. On peut sans doute avancer que, d’une certaine manière, le libéralisme s’infléchit grosso-modo aux alentours de 1830, notamment avec Tocqueville (1805-1859), considéré après Constant comme l’autre initiateur principal du libéralisme au XIXème siècle.
  
Le libéralisme d’avant 1830 – celui de Constant – procède indéniablement de l’héritage révolutionnaire, et est très profondément marqué par les ‘’Lumières’’, Chez Constant, la défense de la liberté se fait dans une perspective hédoniste. Par ailleurs, Constant apparaît comme un disciple de Condorcet (1743-1794) et, profondément optimiste comme ce dernier, il croit dans le progrès inéluctable de l’espèce humaine, se traduisant par une égalité qui est toujours un bien.
 
Le libéralisme d’après 1830 – celui de Tocqueville – se dégage relativement de l’héritage révolutionnaire et se teinte, de ce que les historiens des idées désignent généralement sous l’appellation de ‘’conservatisme’’, notion particulièrement ambigüe sur laquelle nous allons revenir. Chez Tocqueville, la défense de la liberté est d’abord l’expression de la dignité de l’homme et non celle de ses désirs. Et si la marche vers l’égalité (la démocratie) lui paraît irréversible, indéniablement pessimiste contrairement à Constant, il craint que la démocratie, loin de conduire à la liberté, ne conduise à la servitude. Tocqueville, mais aussi, dans une certaine mesure, Constant percevront que la souveraineté absolue du Peuple, chère à Rousseau, se substituant à la souveraineté absolue du Roi, présente un danger extrême. Cependant, mieux que Constant, Tocqueville – qui savait très bien que la souveraineté ‘’absolue’’ du Roi n’était pas illimitée : s’il pouvait, en théorie, tout faire, le Roi ne le faisait pas, car il se sentait soumis à toutes sortes de limites : droit divin, droit naturel, lois fondamentales, privilèges multiples…  –  soulignera la dangerosité d’une souveraineté du peuple qui, elle, ne peut qu’être illimitée : « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire… » [De la démocratie en Amérique, vol. I]. Tocqueville a fort bien saisi que le peuple souverain sans limites conduit à des formes de gouvernement tout aussi abominables que la plus brutale des monarchies.
 
Il est donc vrai qu’apparaît, à partir de la première moitié du XIXème siècle, un libéralisme que l’on dit ‘’conservateur’’ qui, avec bien des nuances, de Tocqueville jusqu’à Raymond Aron (1905-1983) dans la seconde moitié du XXème siècle, en passant, entre multiples autres, aussi bien par le protestant Guizot (1787-1874) que par le catholique Montalembert (1810-1870), va essayer de tenir un ‘’juste milieu’’ entre les excès de la Révolution et le rejet de cette dernière par la droite contre-révolutionnaire, ‘’antimoderne’’(au sens de Maritain). Tenter de tenir le ‘’juste milieu’’ sera l’objectif notamment des libéraux ‘’doctrinaires’’ (Guizot, Rémusat, Royer-Collard…) qui chercheront à favoriser la prépondérance des ‘’classes moyennes’’, celles qui peuvent vivre hors du salariat et avoir de la liberté et des loisirs, et qui sont donc capables d’exercer avec indépendance le pouvoir politique (Tocqueville, a contrario, n’était pas favorable à cette prépotence des classes moyennes).
 
L’historien des idées Philippe Bénéton définit les « conservateurs » comme ceux « qui épousent la cause de la liberté mais entendent l’associer à la religion, qui acceptent la modernité (l’indépendance individuelle, l’égalité de droit) mais ne récusent pas pour autant l’héritage classique (l’importance du civisme, des valeurs morales) » [‘’Libéralisme et démagogie’’, Le Figaro, 23 janvier 1984].
 
C’est ici que, dans l’idée de faire émerger à nouveau une ‘’vraie’’ droite, il faut prendre garde à imaginer que le libéralisme dit ‘’conservateur’’ soit un véritable ‘’conservatisme’’ propre à constituer le socle d’une droite traditionaliste.
En vérité, le libéralisme, fût-il ‘’conservateur’’, est un véritable piège pour qui veut la renaissance de LA Droite.
 
 
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(II)  Le piège  libéral ‘’conservateur’’

Le conservatisme est en fait une notion ambigüe (conserver quoi ?) qui souffre sans doute d’être une idéologie d’inspiration anglo-saxonne, au demeurant mal assimilable en France. André Tardieu, qui fut  Président du Conseil sous la IIIème République, effrayé par les excès du parlementarisme et désireux d’un renforcement du pouvoir exécutif, idées que certains retrouveront dans le célèbre ‘’discours de Bayeux’’ (1946) du général de Gaulle, notait avec humour :
« Il est (…) impossible que notre République, constituée comme elle est, puisse être conservatrice (…) dans sa masse, elle va à gauche, comme les fleuves vont à la mer. Le jacobin, selon le mot de M. Charles Maurras, sort du libéral, ainsi que le fruit de la fleur. La France est, à cet égard, différente de l’Angleterre. On n’y connait point de ministre, qui ait osé dire, comme Pitt, à la Chambre des Lords : ‘’C’est à vos ancêtres, les barons anglais, que nous sommes redevables de nos lois et de nos constitutions.’’ Rien de tel chez nous. Quand l’Angleterre, au XVIIIème siècle, a senti naître sur son sol un mouvement analogue à celui d’où est sortie la Révolution française, elle a exporté en Amérique ses républicains et son conservatisme s’en est trouvé mieux assis. La France a conservé pour l’usage interne ses révolutionnaires, auxquels elle a généreusement ajouté les révolutionnaires étrangers. » [La profession parlementaire, op.cit., p.82].
 
C’est sans doute Raymond Aron qui analyse le mieux ce qu’est vraiment le conservatisme en l’identifiant au ’’traditionalisme’’, autrement dit  à la pensée antimoderne radicalement hostile aux ‘’Lumières’’. Pour Raymond Aron, en effet, l’essence du conservatisme est la préservation des ‘’vieilles traditions’’ et en conséquence, soutient-il, le véritable conservateur développe six convictions, sentiments ou impératifs : 1- le conservateur croit qu’une volonté divine gouverne la société ; 2- il affectionne la vie traditionnelle ; 3- il croit que la société civilisée exige des ordres et des ‘’classes’’ et qu’elle aspire à être commandée ; 4- il pense que propriété et liberté sont inséparables ; 5- il a foi dans les coutumes ; 6- il craint les innovations. Aron en conclut que les deux thèmes principaux du conservatisme sont l’inégalité et la tradition [cf. Raymond Aron, Espoir et peur du siècle. Essais non partisans, Calmann-Lévy, 1955, pp.62-64].
 
Si l’on reprend les thèmes énumérés par Aron, il est parfaitement clair que conservatisme et libéralisme sont largement antinomiques : en particulier, on sait que le libéralisme, en parfait héritier des ‘’Lumières’’, veut émanciper l’individu d’une quelconque autorité divine qui prétendrait gouverner la société par des règles que cet individu ne se serait pas imposé lui-même, qu’il veut l’égalité des droits, qu’il croit au progrès et est tout à fait étranger à l’idée de décadence à laquelle, au contraire, est sensible le conservatisme. Seul le thème du lien entre propriété et liberté n’est pas étranger à la pensée libérale, sans d’ailleurs lui être spécifique contrairement à une idée répandue. C’est un thème que l’on retrouve aussi bien dans la pensée traditionaliste – ce qu’observe justement Raymond Aron – que dans la pensée socialiste, par exemple chez Proudhon qui, bien qu’ayant proclamé que la propriété c’était « le vol », défendra la petite propriété, surtout rurale, comme contre-pouvoir : « Où trouver une puissance capable de contre-balancer cette puissance formidable de l’Etat ? Il n’y en a pas d’autre que la propriété » [Théorie de la propriété, Librairie internationale, 1871, p.137].
 
A la lecture de l’analyse du conservatisme faite par R. Aron, on comprend pourquoi le philosophe et économiste autrichien Friedrich von Hayek (1899-1992), farouche ennemi de l’étatisme, du socialisme et du keynésianisme, considéré par beaucoup comme l’un des chefs de file du ‘’libéralisme conservateur’’ au XXème siècle, ait pris soin de prendre nettement ses distances d’avec le conservatisme, reprochant aux ‘’conservateurs’’ d’être prisonniers d’un stock d’idées héritées [ cf. La constitution de la liberté, Litec, 1994, spécialement les pages 393-406 intitulées : « Pourquoi je ne suis pas un conservateur »].
 
En réalité, en France, bien que cela puisse paraître paradoxal au premier abord, la plupart des (libéraux) ‘’conservateurs’’ rejettent le ‘’conservatisme’’, puisque ce dernier, si l’on suit Aron, n’est que l’autre nom du ‘’traditionalisme’’, donc une réaction contre la modernité, c’est-à-dire une réaction contre la Révolution, la Révolution philosophique et politique de 1789 bien sûr, mais aussi parallèlement la Révolution industrielle.
L’Anti-modernité va donc s’opposer, d’une part à la démocratie libérale, produit de la Révolution philosophico-politique, d’autre part à la société libérale-capitaliste, produit de la Révolution industrielle.
C’est dire si la cassure entre la vraie droite antimoderne et la prétendue ‘’droite’’ libérale est particulièrement profonde, laissant difficilement place à quelque compromis, que tente de manière illusoire le libéralisme dit ‘’conservateur’’, et, compte tenu d’une politologie dominante qui ne semble connaître que ‘’LA’’ droite libérale, brouillant au maximum le concept de Droite.
 
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Qu’est-ce donc alors qu’un ‘’conservateur’’ en France ? Notre histoire politique depuis deux cents ans nous aide à le comprendre :
          - c’est sans doute d’abord celui qui refuse la ‘’fuite en avant’’ : d’où sa peur panique des révolutions politiques, sociales, morales… (1848, Commune de 1871, Epuration de 1945, mai 1968…)
          - mais c’est parallèlement celui qui refuse tout autant le ‘’retour en arrière’’ : d’où son acceptation progressive des ‘’acquis’’ des révolutions qui, sur le moment, l’ont pourtant effrayé…. C’est ainsi que le conservateur ne remettra pas en cause les principes de 1789, tout en rejetant bien sûr 1793 : pour lui, la Révolution n’est pas un ‘’bloc’’, ce qui le mettra en porte à faux tant avec les ‘’traditionalistes’’ qu’avec les vrais ‘’républicains’’ qui, les uns et les autres, la considèrent comme un ‘’bloc’’, condamnable pour les premiers, louable pour les seconds ; le conservateur ne remettra pas en cause une certaine ‘’libération’’ des mœurs, qui pourtant l’avait horrifié en 1968 ; et ainsi de suite…, car il panique à l’idée que le moindre ‘’retour en arrière’’, auquel d’ailleurs il ne croit pas et ne souhaite peut être pas, puisse entraîner par la suite une plus grande ‘’fuite en avant’’. Il devient alors le conservateur des révolutions !....
 
Le (libéral) ‘’conservateur’’ est au fond un ‘’modéré’’ qui aime tout à la fois stabiliser les choses et composer, contrairement au ‘’traditionaliste’’ qui adopte plus volontiers des positions rigides et irréductibles.
 
En réalité, les modérés, dans leur crainte de paraître ‘’réactionnaires’’ – insulte suprême !! – et conséquemment dans leur désir permanent d’accommodement avec leurs adversaires situés sur leur ‘’gauche’’, n’ont pratiquement jamais le courage de professer leurs convictions conservatrices. Tardieu, qui fut à trois reprises Président du Conseil entre la fin de 1929 et le printemps 1932 et qui évoluera progressivement vers un conservatisme très affirmé, teinté de plus en plus d’antiparlementarisme, allant jusqu’à financer les ligues nationalistes sur les fonds secrets, notera : « …la Chambre bleu horizon (…) quatre ans durant (…) prit parti, étant modérée, contre ses idées et pour ses adversaires » [op.cit., p.87]. il rappellera que, déjà, sous la Révolution, les ‘’modérés’’ de l’époque iront jusqu’à voter la mort du Roi, alors qu’ils y étaient hostiles, et qu’André Chénier pensait à eux en parlant, dans une formule assassine, des « autels de la peur »…[op.cit., p.84]. On n’oubliera pas non plus l’écrivain et académicien Abel Bonnard (1883-1968) – évidemment ‘’sentant le soufre’’ aujourd’hui, parce qu’ancien ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse de Vichy – et son talentueux pamphlet intitulé précisément Les Modérés (1936), dans lequel il pointait leur lâcheté et leur médiocrité ; on pourra y lire cette observation sévère et pleine d’humour :
« Pour les pensées et les sentiments, le réactionnaire vit dans une ruine mais elle est à lui. Le modéré loge à l’auberge ; il emprunte à n’importe qui des idées qu’il n’aura que pour un moment et il est plaisant d’observer que ces gens qui, jusqu’à ces derniers temps, ont été des hommes nantis, possédant hôtel, château ou villa, sont intellectuellement des vagabonds sans feu ni lieu. Leur grand argument contre le réactionnaire est de dire que, par l’isolement où il s’est réduit, il se condamne à n’agir en rien sur le temps présent. Croient-ils donc le modifier davantage en s’abandonnant à lui ? Quelle influence la fumée a-t-elle sur la direction du vent ? (…) En disant qu’il est de son temps, l’homme médiocre se vante et se trompe (…) Le modéré…ne tient plus au passé, il n’agit pas sur le présent, il sera surpris par l’avenir. »
Et Bonnard enfonce le clou :
« Toute la nature des modérés les conduit au sentiment où elle s’avoue : c’est l’admiration qu’ils ont pour leurs adversaires (…) N’ayant point de doctrine qui leur soit propre, et selon laquelle ils puissent être et agir, leurs opinions sont déterminées par celles des gens à qui ils croient s’opposer. Ils sont modérés, non point par des principes qui leur appartiennent, mais en faisant un pas de moins dans le même sens que leurs adversaires, en étant un peu plus timides dans les mêmes décisions, en s’abandonnant aux mêmes excès avec un reste de pruderie, en versant une goutte d’eau dans un vin qui n’est pas le leur : leur sagesse consiste à être moins fou d’une ligne (…) Les modérés pensent pouvoir tout arranger par le dialogue, la conciliation, le compromis, bientôt suivis de la compromission et de la reddition pure et simple à l’adversaire, à son vocabulaire pour commencer [passages soulignés par nous]. »
 
Ce portrait du ‘’modéré’’ fait par Abel Bonnard est à compléter tout naturellement par celui du ‘’libéral’’ fait par le célèbre polémiste Léon Daudet (1867-1942), fils d’Alphonse Daudet, compagnon de route de Maurras, dans son ouvrage percutant et intitulé fort injustement, au premier abord, Le stupide XIXème siècle, titre qui se comprend mieux par sa suite : exposé des insanités meurtrières qui se sont abattues sur la France depuis 130 ans, 1789-1919, et paru en 1922. Daudet précise donc :
« Le libéral est un homme qui vénère le Bon Dieu mais qui respecte le diable. Il aspire à l’ordre et il flatte l’anarchie. Cela dans tous les domaines, notamment intellectuel et politique. » Et Daudet poursuit : il est l’homme des « concessions à perpétuité (…) Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réactionnaire [passages soulignés par nous]. »
 
Reconnaissons que ces portraits du ‘’modéré’’ et du ‘’libéral’’ – ce sont les mêmes personnages! – n’ont pas vieilli. Ils sont d’une actualité stupéfiante et alarmante ! L’est d’ailleurs tout autant la charge virulente que faisait au début du XIXème siècle Félicité de Lamennais (1782-1854) contre la veulerie des ‘’Bien-Pensants’’ :
« La faiblesse de leur caractère et le peu d’étendue de leur esprit les inclinent à croire que dans toute contestation, la sagesse consiste à se tenir également éloigné des opinions et des prétentions opposées, et que toute lutte, quel qu’en soit l’objet, doit se terminer par des concessions mutuelles. Cette sorte de gens,la plus dangereuse peut-être quand il lui arrive d’être au pouvoir dans les temps difficiles [souligné par nous], ne sert qu’à conduire avec moins de bruit les nations à leur ruine, Elle ne détruit pas, mais laisse détruire. Elle ne fonde rien, mais empêche de rien fonder et de rien réparer. »
 
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Le libéralisme prétendument ‘’conservateur’’ est en réalité totalement étranger au véritable conservatisme tel que l’a bien cerné Raymond Aron, comme nous l’avons vu plus haut, et qui se rattache manifestement à la pensée antilibérale, antimoderne, dont les maîtres sont, entre beaucoup d’autres, Bonald, Maistre, La Tour du Pin, Maurras, Maritain (1ère manière) … auxquels il convient d’ajouter particulièrement :  –  d’une part, l’espagnol Donoso Cortés (1809-1853) et sa critique du parlementarisme libéral au travers de deux de ses principes : d’un côté la discussion qui a tendance à devenir perpétuelle et donc difficile à arrêter lorsqu’il s’agit de prendre une décision [d’où, par exemple, l’ article 49-3 voulu par les rédacteurs de la Constitution de 1958)], de l’autre côté la publicité des débats, incompatible avec certains aspects nécessairement secrets de la décision politique, critique qui se double de sa théorie de la dictature (temporaire) de ‘’salut public’’ en cas de situation exceptionnelle ;  – d’autre part, l’allemand Carl Schmitt (1888-1985) et son ‘’décisionnisme’’, spécialement ici-aussi en situation exceptionnelle. Les constitutionnalistes savent combien ces deux derniers auteurs ont, via Julien Freund et René Capitant, inspiré plusieurs articles de notre Constitution, ceux visant à affirmer vigoureusement un « parlementarisme rationalisé » [hélas amputé sérieusement par la réforme sarkozienne de 2008], et aussi et surtout le fameux article 16, dont par ailleurs on peut aussi retrouver l’inspiration dans l’article 14 de la Charte de 1815.
 
Nonobstant donc toutes les nuances que l’on voudra entre d’une part, le libéralisme dit ‘’conservateur’’ qui est manifestement gêné par l’idée de souveraineté absolue de l’individu et se teinte d’une certaine dose de holisme, et d’autre part, le libéralisme dit ‘’libertaire’’ qui en toutes circonstances magnifie l’individualisme et rejette la moindre conception holiste de la société, et qui va, pour faire court, de Locke (1632-1704) aux anarcho-libertaires de mai 68, il y a bien entre eux quoique les tenants du premier en disent, un fond philosophique commun : la Modernité qui se caractérise par l’autonomie de l’individu, l’indépendance absolue de l’homme-créature se prétendant orgueilleusement auto-créateur, comme l’observait Maritain. Au fond, pour le libéralisme quel qu’il soit, conservateur comme libertaire, rien n’existe en dehors de l’individu : ni famille, ni nation, ni religion…. Le philosophe Alain de Benoist a fort bien analysé ce fond philosophique commun :
« Contrairement au communisme, qui dérive d’un auteur unique, Karl Marx en l’occurrence, le libéralisme n’a pas qu’un seul père fondateur. C’est d’ailleurs ce qui rend souvent malaisée la discussion sur les thèses libérales : les interlocuteurs, tous également de bonne foi, n’ont pas les mêmes points de repère et se font rarement une idée identique de l’objet de leur discours. De même qu’on a pu distinguer, voire opposer, libéralisme politique et libéralisme économique, on a aussi identifié deux courants libéraux différents, l’un allant de Burke à Hayek, l’autre de Locke aux anarcho-capitalistes américains. Cette opposition n’est pas sans fondement, mais elle ne doit pas dissimuler l’essentiel. Sur le plan politique, elle a surtout été exploitée par les mouvements dits nationaux-libéraux ou libéraux-conservateurs, qui ont cru pouvoir se réclamer du libéralisme économique, voire du libéralisme politique, sans concéder plus qu’ils ne le souhaitaient à l’individualisme extrême qui inspire le libéralisme philosophique (…) cette position me semble malheureusement intenable. Vous ne pouvez, par exemple, soutenir la théorie de l’Etat de droit si vous n’admettez pas que les hommes sont titulaires de droits imprescriptibles qu’ils tirent ‘’hors société’’de leur nature propre. Vous ne pouvez, de même, en appeler à l’ ‘’efficacité du marché’’sans admettre que cette efficacité impose de tenir les frontières qui séparent et donc distinguent les peuples, les nations et les cultures, comme non existantes (‘’laisser faire, laisser passer’’). Vous ne pouvez en appeler à la ‘’morale’’et, en même temps, vous réclamer d’une doctrine qui légitime des comportements individuels (de maximisation des intérêts particuliers) que toute morale authentique a toujours condamnés. Vous ne pouvez faire de la propriété privée un absolu et ne pas considérer l’individu comme absolument propriétaire de lui-même. Vous ne pouvez proclamer la ‘’liberté des groupes’’, tout en considérant que ces groupes ne sont que de simples agrégats d’individus séparés (…) la tâche de l’historien des idées est de repérer les filiations, de faire apparaître les généalogies, bref de montrer qu’en dépit de leur variété indéniable, les différents libéralismes renvoient tous, en dernière analyse, à un fond philosophique commun. » [Certitudes, n°16, avril 1994].
 
Ajoutons que, si le libéral défend certaines positions conservatrices sur le plan moral et culturel – c’est précisément le propre du libéral dit ‘’conservateur’’, a fortiori du ‘’libéral catholique’’ – , il s’agit pour lui d’un choix purement personnel qu’en aucun cas, dans son esprit, la force publique ne doit imposer d’autorité ; le libéral, même soi-disant ‘’conservateur’’, reste profondément méfiant à l’encontre des ‘’Pouvoirs’’ – c’est même une des matrices des pensées libérales – , qu’il s’agisse du pouvoir de l’Etat ou du pouvoir de l’Eglise (rappelons, sur ce dernier point, l’hostilité des libéraux catholiques lors du Concile Vatican I, à la proclamation du dogme de l’ ‘’infaillibilité pontificale’’ qui magnifiait l’autorité du Pontife romain).
L’Etat, dans l’esprit du libéral, ne doit utiliser son pouvoir coercitif que pour faire respecter les droits individuels qui traduisent la ‘’souveraineté de l’individu’’, un individu qui décide seul de son bien. Proudhon hésiterait sans doute à s’étonner aujourd’hui, comme il le faisait au milieu du XIXème siècle, de trouver toujours, au fond de notre politique, la théologie ! En effet, depuis le « désenchantement du monde » (Gauchet), quasiment toutes nos valeurs et les normes qui en découlent ne sont absolument plus enracinées dans un univers théologique. Indéniablement, Kant triomphe !.... Et c’est pourquoi l’historien et sociologue des religions Emile Poulat (1920-2014) a pu aller jusqu’à affirmer naguère :« Aujourd’hui, tout le monde est kantien »…, l’observation étant plus que véridique lorsqu’on observe le comportement des libéraux, y compris dits ‘’conservateurs’’, en politique !
 
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Les courants libéraux classés aujourd’hui à ‘’droite’’ par la politologie dominante se sont dans leur quasi-totalité ralliés peu ou prou aux valeurs de la ‘’Modernité’’, c’est –à-dire à la liberté, à l’égalité, et surtout à la laïcité qui relègue la religion dans la sphère privée, de sorte qu’ils n’ont plus aucun rapport avec la droite d’origine essentiellement ‘’antimoderne’’, marquée par un catholicisme ‘’intransigeant’’ qui s’exprimera  dans le célèbre Syllabus – catalogue des ‘’erreurs modernes’’, dont au premier rang  le libéralisme – que le Pape Pie IX (1792-1846-1878) annexera à son encyclique Quanta Cura de 1864.
René Rémond  avait  intitulé sa thèse, parue en 1954, La droite  française de 1815 à nos jours, Continuité et diversité d’une tradition politique. Plus prudemment la réédition de 1982 titrera Les Droites en France. De ce passage du singulier au pluriel, on pouvait dès lors pressentir qu’entre les trois ‘’droites’’ qu’il avait recensées (la ‘’légitimiste’’, l’ ‘’orléaniste’’, la ‘’bonapartiste’’), c’était la diversité qui l’emportait nettement sur la continuité, jusqu’à faire perdre toute cohérence à cette « tradition politique » en l’absence d’un socle idéologique métahistorique solide, commun aux ‘’trois’’ droites, qu’au demeurant René Rémond n’a jamais pu établir. Aujourd’hui, il saute aux yeux qu’entre ‘’la droite’’, telle que l’entend, dans l’esprit de René Rémond, le ‘’pays légal’’, et la ‘’vraie’’ droite, c’est de rupture complète, et non de continuité, dont il faut parler !
 
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La rupture est d’autant plus totale que, tandis que politologues et médias nous rebattent quotidiennement – ‘’primaires’’ obligent ! – avec LA ‘’droite’’, nous nous retrouvons à la vérité en face d’un ‘’ultra-libéralisme’’ qui ne veut pas dire son nom, mais qui reprend la vieille idée libérale telle que l’exprimait Benjamin Constant, selon laquelle chacun a droit à la liberté absolue de sa vie privée, l’individu ayant alors pour normes ultimes, ses désirs, ses besoins, ses choix, pratiquement sans souci du bien commun, en tout cas en excluant que l’Etat puisse arguer de ce bien commun, de l’intérêt général, pour lui imposer ses propres choix, si nécessaire en usant de la ‘’violence légale’’. A cet égard, les propos quasiment anarchisants de l’économiste Pascal Salin, parus naguère dans Le Figaro-Magazine [16 sept. 2000], sont particulièrement significatifs d’une indéniable dérive libertaire du libéralisme français d’aujourd’hui :
« Il n’y a aucune légitimité à l’exercice d’un monopole de la contrainte légale par l’Etat (…) On entend souvent parler de ‘’libéralisme sauvage’’, mais c’est l’Etat qui est sauvage puisqu’il use et abuse de la violence légale qui pour être légale n’en est pas moins violence. »
Au nom du primat de l’individu, l’Etat se voit même interdire par Pascal Salin jusqu’à la définition de l’ ‘’étranger’’ ! :
« J’ignore pour ma part ce qu’est un ‘’étranger’’ : un communiste m’est en fait plus étranger qu’un intellectuel africain. Chacun de nous devrait donc pouvoir décider avec quels individus il désire enter en relation, passer des contrats de travail, etc. je ne vois pas en quoi l’Etat peut légitimement empêcher des individus d’enter dans une relation contractuelle, laquelle relève des fondements de la liberté ! Et je trouve extrêmement choquant qu’il ait étatisé les relations interindividuelles au point de s’arroger le droit de décider qui peut ou ne peut pas entrer sur le territoire national. Si l’étatisation est toujours nuisible, elle est surtout grave quand elle intervient au niveau de la vie privée et de la liberté individuelle…. »
 
De tels propos, sous la plume d’un économiste que l’on se plaît généralement dans l’Université et dans les médias à classer à ‘’droite’’ – parce que ‘’libéral’’ ! –, s’inscrivent en réalité dans le courant de l’ « anarchisme philosophique » qui s’est largement répandu ces dernières années aux Etats-Unis et qui, dans la logique ultime de l’idéologie libérale, prône l’illégitimité de l’Etat  et, conséquemment et surtout systématiquement la non-obligation morale de l’obéissance aux lois, même si prudemment et contrairement aux mouvements anarchistes de la fin du XIXème  et  du début du XXème siècle, il s’oppose à l’utilisation de la violence contre des Etats « raisonnablement justes » (sic)…. [cf. Pierre Lemieux : ‘’Sommes-nous moralement tenus d’obéir aux lois ?’’, Le Figaro-économie, 12 sept. 1996, brève mais intéressante étude qui se termine significativement par ce vœu : « Est-il permis d’espérer que le XXIème siècle ne sera pas du tout celui de l’Etat ? » !...].
 Dans le même esprit de délégitimation de l’Etat, on n’oubliera pas qu’un des chantres les plus célèbres au plan mondial de l’ultralibéralisme, Milton Friedman, décédé en 2006, inspirateur tout à la fois de Ronald Reagan, de Margaret Thatcher et du général Augusto Pinochet…, était un partisan du libre-échange total de la drogue, et conséquemment de la non-intervention de l’Etat en cette matière ! [cf. son entretien avec Guy Sorman, Le Figaro-Magazine, 21 janv. 1994].
 
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Cette mise au rencard de l’Etat est parfaitement dans l’optique de la Modernité :
« …depuis le XVème siècle, ce que nous appelons la ‘’modernité’’, consiste, principalement, en un renforcement de la société civile, au détriment de l’Eglise (‘’écraser l’infâme !’’), et, trois siècles plus tard, de l’Etat – entendons par là, de l’Etat traditionnel, monarchique, sacralisé, mais aussi de l’Etat tout court [souligné par nous]. » [Thomas Molnar, L’Américanologie, Triomphe d’un modèle planétaire ?, L’Age d’Homme, 1991, p.38].
A terme, c’est bien l’abolition de l’Etat que vise l’ultralibéralisme. Le philosophe catholique Bernard Dumont observe avec raison :
« Une même perspective messianique inspire l’anarchisme et l’ultralibéralisme, visant la réconciliation de l’homme avec lui-même par l’abolition de l’Etat, tenu pour l’un des obstacles majeurs au plein épanouissement des virtualités humaines. » [‘’Vers un Etat invisible ?’’, Catholica, n°36, fév. 1993].
 
Bref, pour les libéraux : l’Etat, voilà l’ennemi !
 
Le plus ahurissant, c’est que ce slogan semble devenir progressivement aussi le mot d’ordre des libéraux soi-disant ‘’conservateurs’’ !
De fait, il suffit de lire les publications des différents courants libéraux, y compris ceux qui sur le plan sociétal (avortement, mariage homosexuel, euthanasie…) défendent des positions traditionnelles,  pour se rendre compte que le discours est le même : trop de fonctionnaires, trop de dépenses publiques, trop de gaspillages, trop d’impôts…, bref, trop d’Etat !
Au fond, le maître à penser de tous ces libéraux, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce pourrait être Proudhon écrivant :
« Etre gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré toisé, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé redressé, corrigé. C’est, sous prétexte d’utilité publique et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! » [Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXèmesiècle, Garnier Frères, 1851].
Il est vrai que ce texte aurait indéniablement pu être signé aussi par Pierre Poujade qui organisa en 1953 une révolte de commerçants et artisans contre « l’oppression » fiscale (symbolisée notamment par les contrôles fiscaux) et réussit en janvier 1956, à la surprise générale, à faire élire 52 députés, dont un certain Jean-Marie Le Pen….
Aujourd’hui, il pourrait parfaitement servir de manifeste aux libéraux qui sont nombreux à considérer l’Etat avant tout comme un mal.
 
Le thème de l’Etat considéré comme un ‘’mal’’ est emblématique d’une ‘’société civile’’ – une société composée d’abord de chefs d’entreprise, de financiers, de commerçants, de membres des professions libérales, etc., – dans laquelle, pour reprendre les trois ‘’fonctions duméziliennes’’ [cf. Georges Dumézil, 1898-1986], la ‘’fonction productive’’ étouffe la ‘’fonction sacrée’’ et la ‘’fonction guerrière’’, et qui, s’appuyant sur l’idéologie libérale et sur la primauté de l’économique qui lui est consubstantielle, prétend se substituer à l’Etat comme ‘’société parfaite ‘’ – au sens juridique que lui donnait la scolastique – c’est-à-dire une société qui se suffit à elle-même, qui est indépendante de toute autre société, autrement dit autosuffisante et autonome.
A l’Etat qui est synonyme d’autorité, de hiérarchie, de discipline, de contrainte…, la société civile oppose systématiquement la liberté (liberté individuelle, liberté du marché, liberté des contrats, etc.), une libertés sans entraves, ni juridiques (d’où la revendication permanente d’une ‘’déréglementation’’ qui est aujourd’hui un des principaux dogmes de la construction européenne telle que l’impose Bruxelles), ni morales (d’où la marginalisation de l’Eglise par cette société foncièrement laïque, voire laïciste), une liberté qui doit assurer en toutes circonstances le triomphe des initiatives individuelles même désordonnées.
 
Dans sa prétention à se substituer à l’Etat et à faire prévaloir l’économique sur le politique, la ‘’société civile’’ n’ pas manqué d’appuis chez de nombreux intellectuels tentés de considérer le Pouvoir comme nécessairement oppresseur (Valéry, Alain, etc.). Plus près de nous, et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes, c’est Alain Peyrefitte qui entreprit, dans un ouvrage devenu célèbre et particulièrement loué dans les milieux libéraux, intitulé Le Mal français [Plon, 1976, rééd. Fayard, 1996, préf. d’Hélène Carrère d’Encausse], de participer grandement à cette entreprise ‘’moderne’’ de délégitimation de l’Etat, participation d’autant plus curieuse, au premier abord, pour un ancien ministre (et confident) du général de Gaulle dont on sait que l’objectif majeur, en fondant la Vème République, était au contraire la restauration de cet Etat, à tel point qu’on a pu écrire que le mot même d’ ‘’Etat’’ « restera la marque, et quoi qu’il advienne, le legs de la Vème République » [Jacques Fauvet, Le Monde, 4 janv. 1972] ; une ‘’restauration politique’’ qui reposait – comme d’ailleurs chez Maurras –  sur l’idée que la force d’une Nation est déterminée essentiellement par la force de ses institutions, c’est-à-dire précisément par la force de l’Etat, et allait donc bien au-delà, par exemple, de la simple critique barrésienne du parlementarisme, un parlementarisme devenu cependant synonyme d’ impuissance et que rejetait donc, en priorité, de Gaulle.

Or, pour Peyrefitte, nourri de Tocqueville et de Max Weber davantage que de Bonald et de Le Play, cette ‘’force de l’Etat’’ – si nécessaire pour de Gaulle –, c’est  avant tout l’héritage regrettable d’un Etat monarchique ; un Etat marqué malheureusement, aux yeux de Peyrefitte, par un catholicisme pétri, à l’inverse du protestantisme, de ses certitudes ; un Etat qui a engendré un centralisme administratif excessif et est responsable des ‘’blocages’’ d’une société qui ne rêve, selon le libéral Peyrefitte, que de libertés et d’absence de contraintes.
Avec cette thèse, qu’il reprendra et développera dans La Société de confiance [Odile Jacob, 1995], Peyrefitte, dont la réputation prétendument d’homme de ‘’droite’’ (ministre successivement du général de Gaulle, de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, puis directeur du comité éditorial du Figaro…) ne paraissait pas pouvoir être contestée, va pourtant , en parfait ‘’libéral’’, apporter un appui inespéré, d’une part à tous ceux qui, à ‘’gauche’’, ont toujours pensé que la Vème République s’était manifestement construite contre la ‘’culture républicaine’’ française qui est antinomique avec un ‘’Exécutif’’ fort, lui-même condition d’un Etat fort, d’autre part à une ‘’société civile’’ qui, ne rêvant que d’un ‘’Etat modeste’’ rejette vigoureusement un ‘’Etat-Puissance’’, pur produit, selon Peyrefitte, de l’Ancien Régime et du catholicisme de Contre-Réforme, et qui s’autorise à brimer les libertés individuelles par des contraintes étouffantes.
Nombre d’analystes, et pas des moindres, fort éloignés des milieux de la ‘’droite traditionaliste’’, autrement dit de la ‘’vraie’’ droite antimoderne, et donc antilibérale, n’hésiteront pas eux-mêmes à voir en Alain Peyrefitte un homme de gauche ayant écrit un livre de gauche ! Tel Georges Suffert déclarant :
« C’est le seul livre de gauche, dans le sens vrai du terme qui est paru depuis des années dans ce pays (…) si la gauche, c’est la confiance fondamentale dans la capacité de dépassement de l’espèce, fondée sur la maturité de chaque homme [souligné par nous], alors c’est [un] livre qui appartient à la tradition intellectuelle de la gauche » [entretien Georges Suffert-Alain Peyrefitte, Le Point, 13 déc. 1976].
 Le politologue  protestant François Goguel,  exprime la même conviction :
« En un sens, on pourrait soutenir qu’il s’agit d’un livre ‘’de gauche’’, dans la mesure du moins où, selon la tradition française, la gauche fait confiance à l’homme, alors que la droite s’en défie [souligné par nous] » [Le Monde, 16 déc. 1976].
 
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Au terme de cette brève étude, on aura toutefois compris qu’il y a un consensus qui permet à la gauche et à la (fausse) droite (libérale) de se retrouver pleinement sur les valeurs de la Modernité, sous couvert le plus souvent des commodes ‘’valeurs républicaines’’.
 
Le clivage politique né de la Révolution entre Gauche et Droite est devenu artificiel en raison de l’effet cumulé du « mouvement sinistrogyre » défini par Albert Thibaudet et rappelé plus haut, et de l’établissement d’un consensus libéral qui fait que la gauche a envahi progressivement tout l’espace politique et culturel du ‘’pays légal’’, faisant disparaître la vraie droite de ce dernier.
 
Mais aujourd’hui le vent souffle à droite. C’est ce que le politologue et historien du droit et des idées Guillaume Bernard a appelé, par analogie avec la formule de Thibaudet, le « mouvement dextrogyre » qu’il définit ainsi :
« Les idées de droite, qui jusqu’à présent avaient été comprimées par le sinistrisme, se redéployent, regagnant du terrain et repoussant vers la gauche les idées qui occupaient son espace politique. » [Liberté politique, 24 février 2014].
 
Il est clair que la menace qui pèse le plus sur ce « mouvement dextrogyre » provient de la fausse droite qui se camoufle derrière un libéralisme vaguement conservateur.
Bref, la droite ne sera vraiment la droite que si elle accepte de se proclamer ouvertement ‘’contre-révolutionnaire’’, ou si l’on préfère ‘’antimoderne’’ (au sens de Maritain), assumant sans complexe, dans les conditions nouvelles du XXIème siècle, la postérité de la ‘’droite légitimiste’’ du XIXème siècle théorisée par René Rémond, la seule et vraie droite de sa célèbre trilogie….
 
 Il reste à souhaiter que le "rendez-vous" de Béziers ne soit pas envahi par les ‘’modérés’’ et les ‘’bien-pensants’’ !

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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