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La stratégie de l'ambiguïté

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"au-delà des apparences"
 
Le scrutin de dimanche dernier marque un événement dont il faut saisir l'enjeu, en allant au-delà des apparences : loin du renouveau politique qu'on nous décrit, il est un nouveau moment de la crise politique que traverse notre pays. Cet événement est absolument paradoxal : le nouveau président de la République obtient à la fois le plus faible résultat aux législatives de la Ve République et la majorité la plus écrasante. Il rassemble le plus petit nombre d'électeurs et le plus grand nombre d'élus. Contrairement aux apparences, il n'y a pas de dynamique en faveur d'En marche ! depuis les élections présidentielles : ce nouveau parti perd déjà des électeurs. Ce qui explique son triomphe, c'est seulement l'abstention massive qui a caractérisé ce scrutin. Nous sommes donc en passe d'avoir le Parlement le moins représentatif, celui qui exprimera le moins la réalité des sensibilités qui caractérisent la société et l'électorat français. Un pas de plus dans la crise.
 
On ne saurait en faire le reproche à Emmanuel Macron ; ainsi en ont voulu les électeurs abstentionnistes. Il est pourtant un point sur lequel son mouvement manque au véritable renouveau dont notre pays a besoin : c'est l'exigence de transparence. Notre vie démocratique ne se relèvera pas de cette crise sans un débat qui soit clair et qui permette à chaque Français de faire un vrai choix d'avenir. Pour qu'un vote soit vraiment libre, l'isoloir ne suffit pas : il faut encore que l'électeur ait été clairement informé de ce qui sera fait de sa voix. Or qui sait au juste aujourd'hui où nous emmène vraiment cette nouvelle majorité ? Vers la réforme du droit du travail, par exemple - mais laquelle exactement ? On nous répond qu'elle se discute directement avec les syndicats, comme si les Français n'avaient pas le droit de savoir, au moment où ils vont voter, ce qui sera contenu dans ces réformes qui pourtant les touchent si directement.
La stratégie de l'ambiguïté, qui a fait l'élection d'Emmanuel Macron, est recyclée avec succès dans le flou le plus total qui entoure ces législatives. Dans beaucoup de circonscriptions en France, comme c'est le cas dans la mienne, les candidats d'En marche ! refusent tout débat public, alors que l'échange des points de vue est la condition essentielle de l'exercice démocratique. Que craignent-ils d'assumer ? Quel cap poursuivront-ils à l'Assemblée, sinon les choix du président ? Que savent-ils eux-mêmes au juste des lois qu'ils voteront demain ?
 
Au fond, c'est de la nature même de la politique qu'il est question aujourd'hui. Bien sûr, les grands partis traditionnels, et notamment à droite, ont profondément déçu, en particulier par cette absence de transparence et de fidélité scrupuleuse au choix des citoyens. Maintenant, le rôle de la génération qui vient est de contribuer à donner à notre pays le renouveau dont il a tant besoin. Et ce renouveau commence par le dialogue, c'est-à-dire par la capacité de vivre la rencontre de points de vue différents, assumés, transparents, qui puissent offrir à la société la possibilité d'un vrai choix. Depuis que la Grèce antique a inventé la forme politique, elle est le cadre institué pour faire vivre le pluralisme. Car la politique, ce n'est pas que de l'économie, de la technique, de la gestion : c'est d'abord un effort pour dessiner la plus juste vision de l'homme et de la société, et cet effort passe nécessairement, en démocratie, par l'exercice du dialogue. Il est toujours préférable de rencontrer une proposition cohérente, claire, et par là prête à ce dialogue, plutôt qu'une suite d'ambivalences qui construisent un consensus factice en empêchant le débat. Le refus de dialoguer ne peut, comme nous l'avons vécu ces dernières années sur des questions pourtant essentielles, que produire de la tension. Tout ce qui affaiblit le pluralisme dans le champ des institutions prépare tôt ou tard la violence sur le terrain social. Si l'alternative n'existe plus dans le champ des institutions, l'aspiration des citoyens à choisir leur destin débordera un jour la forme politique, l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain.
 
C'est cet exercice politique qui est en jeu dans le second tour que nous allons vivre. Le renouveau que nous espérons commence dimanche, par le choix d'un clivage réactualisé autour des grandes questions qui feront le XXIe siècle. Les réflexes partisans étaient devenus caricaturaux, faute d'exprimer la complexité de ces nouveaux enjeux. Mais si nous prenons au sérieux le projet d'Emmanuel Macron dans ses moments de vérité, il apparaît clairement que la droite doit maintenant, à partir de son propre héritage intellectuel, lui apporter une réponse renouvelée, intelligente et claire, pour équilibrer au mieux la vie politique de demain. Oui, nous pensons qu'il y a une culture française et que, pour refaire l'unité de notre société aujourd'hui si fragilisée, il faut la partager à nouveau. Oui, contrairement au progressisme fasciné par la "société liquide", nous croyons aux permanences qui fondent une société et la rendent capable de se saisir des opportunités de l'avenir. Oui, nous devons retrouver le sens des solidarités concrètes que notre famille de pensée a toujours mis au-dessus de tout matérialisme. Oui, notre histoire intellectuelle sait la nécessité de la transmission, et donc aussi d'une écologie cohérente, qui laissera aux générations suivantes un monde vraiment vivable, mais aussi un homme vraiment humain et non amputé par les mirages du progrès technique. Sur tous ces sujets, malgré les ambiguïtés du nouveau pouvoir, il est au moins probable que nous aurons à apporter une vigilance indispensable. La clarté de l'engagement est la condition de toute convergence qui ne soit pas opportuniste et donc décevante pour le citoyen ; elle est aussi et surtout le principe d'un dialogue qui constitue à soi seul le plus sûr garde-fou que la démocratie apporte à l'exercice du pouvoir politique. C'est cela qui est en jeu dans le vote de dimanche prochain.
Auteur des "Déshérités ou l'urgence de transmettre" (Plon, 2014).

Paru sur Figarovox, 14 juin 2017
BELLAMY Francois-Xavier

Né le 11 octobre 1985
Célibataire


Professeur de philosophie


Ecole Normale Supérieure (Ulm)
Maîtrise en éthique et en philosophie politique - Paris IV Sorbonne
Agrégé de philosophie
 
Chargé de mission pour les études au cabinet du Ministre de la Culture et de la Communication (2006-2007)
Conseiller technique au cabinet du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice (2008-2009)
 
Depuis 2008 : maire adjoint (sans étiquette) à Versailles, délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur

Ouvrages
Les Déshérités ou l'urgence de transmettre (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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