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La droite : crise existentielle

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La droite peut sortir de sa crise existentielle
 
La baisse des dépenses publiques est certes un impératif, mais ne fait pas une doctrine politique. La droite doit oser réfléchir, viser plus haut et se montrer plus exigeante envers elle-même, argumente l'historien*.
 
La droite a-t-elle surmonté la déroute des primaires ? Entendons par là non la procédure - on peut espérer que la leçon aura porté ses fruits -, mais le désastre de la pensée dont elle a fait étalage.
Si aucun candidat ne s'est imposé naturellement à la tête de l'opposition, c'était faute de toute vision ambitieuse, porteuse d'une réelle identité politique : pénible héritage de l'UMP, créée en 2002 par Jacques Chirac pour sceller l'ancrage centro-euro-libéral de la droite. Plus tard, le Front national s'emparait sans difficulté des oripeaux de ce qu'on appelait naguère l'État, la nation, le territoire… La droite, elle, n'avait plus en bouche que "les territoires" - cédant ainsi à cette manie de mettre au pluriel tout ce qui fait notre essence -, une incantation européenne de plus en plus décalée et un discours obsessionnel contre l'État et les fonctionnaires. "Cinq cent mille fonctionnaires de moins", tel devint le maître mot, martelé avec une étrange obstination au cœur de l'état d'urgence. Et voici, pour finir, qu'elle vient de se faire voler la belle idée du rassemblement qui avait porté les grands élans de conquête du gaullisme.
Le rassemblement qui n'est pas, comme certains semblent le croire, une addition de sensibilités ou un conglomérat de petites féodalités sans pensée et sans ressort, mais une capacité d'entraîner vers un objectif clair, cohérent et mobilisateur.
 
La droite plus désemparée que jamais
Au lendemain de l'élection d'Emmanuel Macron, on a cru à un nettoyage par le vide. La défection d'une partie des dirigeants LR, attirés par des orientations qui leur semblaient conformes aux canons de l'école chiraquo-juppéenne, avait pourtant laissé la droite dans un isolement providentiel. Providentiel car la solution paraissait simple : reprendre possession du patrimoine idéologique qu'on avait laissé piller au fil des ans, reconstruire une identité politique, restaurer une vision et une ambition de grande ampleur pour le pays. Les choses se sont compliquées dans la mesure où le nouveau chef de l'État n'a pas seulement repris le composé chimique dont l'UMP était porteuse, il a eu aussi l'habileté, ou l'instinct, de l'habiller d'une posture gaullienne offensive et d'une revitalisation affichée de la fonction présidentielle.
Du coup, malgré les efforts accomplis pour redonner couleurs et convictions au parti LR, la droite se trouve plus désemparée que jamais, et la moindre nouvelle défection qui surgit crée l'émoi - même si l'on peut gager que l'évolution des sondages viendra temporairement refroidir quelques ardeurs. Un refrain revient souvent, à propos du pouvoir : "Il fait la politique que nous n'avons pas eu le courage de conduire." Toute embardée vers des questions pourtant fort lourdes - la sécurité, le terrorisme, la pression migratoire - est aussitôt dénoncée comme une danse de séduction en direction de l'extrême droite. Les seuls reproches adressés au gouvernement semblent désormais la pression fiscale et qu' "ils" ne vont pas assez loin dans la mise en œuvre de réformes "libérales".
 
Dépasser les querelles de chiffres et adopter une vision du monde
Il n'existe donc pas, aujourd'hui, d'opposition vraiment organisée. Imputer cette situation à la disparition présumée du clivage droite-gauche est une grave erreur de diagnostic et ne fait que repousser les électeurs de conviction vers l'abstention ou vers les extrêmes, dans un contexte de cohésion sociale gravement menacée et de tensions communautaristes aiguës.
En 2018, le désarroi de la droite de filiation gaulliste repose clairement sur l'ignorance persistante des fondamentaux de notre régime - qui fête, cette année, ses 60 ans : la question de l'efficacité et de la cohérence des institutions, le devenir réel de la décentralisation - dont le moins qu'on puisse dire est qu'il pose question -, les exigences du régalien. N'y aurait-il donc rien à dire d'un peu construit, dans un pays plongé depuis des années dans des difficultés si grandes que les limites mêmes du régalien classiquement entendu sont dépassées par les impératifs du salut public ? Le maintien de la cohésion sociale, territoriale, culturelle même, exige une action volontaire de l'État dans la situation présente : qui ne le voit ?
Mais non : sur l'État et sur le social, comme sur le reste, la droite se laisse imposer et le terrain, et les armes. Elle achète sans barguigner, sans une once de discernement ou d'examen approfondi, les attaques sans nuances portées contre les services publics, le dénigrement systématique des agents de l'Etat dans leur ensemble (qui exercent des métiers bien réels, tels les policiers, les militaires, bien sûr jamais contestés en tant que tels, mais aussi les magistrats, ou même les professeurs dont on oublie qu'ils sont directement placés au bord du gouffre) qui seraient responsables à eux seuls de tous les déficits, de tout le déséquilibre de nos retraites présentes et à venir.
Nul ne semble en outre penser que face à la mondialisation et aux nouvelles formes de révolution industrielle qui s'accomplissent, il serait peut-être temps de réfléchir aux conditions d'un nouveau pacte social, d'un nouveau statut du travailleur, certes plus exigeant, mais aussi plus moderne. On sait depuis toujours qu'un capitalisme déshumanisé conduit inéluctablement les sociétés développées à leur perte.
 
L'opposition ne doit pas limiter sa pensée tout entière à la baisse des dépenses publiques. Si celle-ci est un impératif, elle n'est pas un objectif en soi. Elle ne pourra être qu'étalée dans le temps, car elle exige des réformes considérables et réellement courageuses, mises en œuvre par étapes selon une ligne strictement dessinée : réforme profonde de la décentralisation, dont le fameux millefeuille institutionnel est resté intact - la baisse très forte des dotations étrangle parfois sans discernement les collectivités de toute nature, alors que la superposition des structures et l'enchevêtrement des compétences restent sources des surcoûts les plus lourds ; baisse significative de la fiscalité du travail propre à relancer la consommation et l'activité ; réforme profonde de l'assurance chômage ; maîtrise résolue de l'immigration économique. Car sur le court terme, il faut bien faire face à la réalité démographique (la population française s'est accrue de sept millions en moins de vingt ans) et à des besoins écrasants dans le domaine social et éducatif. On ne peut sacrifier l'État dans sa substance, ni la cohésion de notre société aux flux exponentiels de dépenses territoriales et sociales que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas eu le courage d'affronter ni de maîtriser.
 
Emporter l'adhésion du peuple
Pour l'heure, dans un pays où l'unité nationale est indissociable de l'État, attaquer celui-ci dans sa substance, soutenir qu'il est en lui-même la source du mal, c'est mettre en péril le cœur même de notre aventure démocratique. Le régime actuel veut mettre fin à la société des "statuts", jugée coupable de tout, mais au fond ne dit rien de celle qu'il veut faire émerger, la fameuse "start-up nation".
Dès lors, l'opposition de droite, en revenant à l'essentiel - l'unité du pays - a peut-être mieux à faire que d'émettre, ici, un silence approbateur ou, là, des grognements sur des enjeux de second ordre. Il lui faut reconstruire une vision d'ensemble ambitieuse, courageuse et réaliste, inscrite dans la durée, où chacun des fondamentaux qui ont fait la vigueur de la Ve République aura sa place : l'État - oui, l'État -, comme garant de l'intérêt général et de la cohésion sociale et territoriale ; l'affirmation de la France en Europe, fondée non sur une vision bavarde et éthérée, mais sur les réalités - des réalités si fortes d'ailleurs qu'elles sont en train de détruire sous nos yeux l'unité du continent, notamment sur la question décisive des flux migratoires ; les systèmes sociaux, qui sont à rebâtir avec énergie, mais où les exigences gestionnaires doivent être subordonnées à une nouvelle définition du travail et de la protection des travailleurs.
 
En clair, reconstruire un système qui emporte l'adhésion d'un peuple, qui ouvre un avenir pour la France et qui permette ainsi, s'il en est temps encore, d'intégrer des communautés qui, jusqu'ici, n'auront vu en nous que les témoins honteux de notre propre histoire et de notre propre culture. Si la Ve République a fait preuve d'une telle longévité, ce n'est pas seulement par la qualité de ses institutions. C'est aussi parce qu'elle porte une vision de la société et du destin commun.
En somme, il faut cesser d'être "des hommes à demi-mot, qui ne prennent jamais la vie à plein, parce qu'ils ne sont ni assez forts ni assez vrais" - belle phrase de Renan que de Gaulle avait copiée un jour dans ses carnets. Le même Renan écrivait, dans "La Réforme intellectuelle et morale" (1871), que privée de son principe d'unité, la France s'en retournerait prestement vers un système féodal remis au goût du jour : "une société d'actionnaires". Il ajoutait : "cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes ; mais les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation".
Si tel est le destin qui nous est promis, il serait temps de s'en émouvoir. Et pas à demi-mot.

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2018
 
* Ancien élève de l'École normale supérieure, Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies - sur Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy, Lyautey - saluées par la critique. Son dernier ouvrage, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017, 350 p., 24 €) a fait événement.
TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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