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Regarder la réalité en face

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Selon son introduction, Banlieue de la Répu­blique se veut le résultat d’une étude sur "l’arti­culation entre société, politique et religion en banlieue", dont l’ambition est de "contribuer avec d’autres au dialogue sur la société française et ses valeurs". Cette étude a été confiée par l’Institut Montaigne à Gilles Kepel et une équipe de chercheurs. Elle a pour terrain d’enquête deux communes du département de la Seine-Saint-Denis (93), Clichy-sous-Bois et Montfer­meil. L’étude s’est également fixé pour objectif de "rendre la parole à des individus, dont la plupart sont citoyens français, mais dont la voix porte peu, étouffée par le discours que tiennent sur “les banlieues” ceux qui se prévalent d’auto­rité, sauf lorsque l’émeute en libère le cri".
Dès l’introduction, le ton est donné, et le parti pris des auteurs transpire ensuite au long de l’ouvrage, les gouttes perlant régulièrement entre les lignes. Bien que les auteurs aient pris le soin de préciser que l’étude ne comportait pas de recommandations, ces dernières sont en réalité distillées au fil des pages, orientant le lecteur. Le plus surprenant est que la plupart de ces recommandations paraissent n’avoir guère pris en compte le contenu des entretiens, dont beaucoup sont pourtant révélateurs des sources qui alimentent les problèmes d’insertion dans la société et d’intégration dans la communauté française. Ceux des lecteurs qui seraient, d’aven­ture, tentés d’exercer leur liberté de pensée et de jugement en se permettant une opinion diffé­rente de celle des auteurs sont d’avance enfermés dans la case des mauvais penseurs. Cette étude a toutefois l’immense mérite de nous faire accéder aux entretiens qui ont été conduits avec les habitants dont la majorité est de culture extra-européenne, comme il est précisé. Les pépites foisonnent et se ramassent à la pelle, dessinant au fil des pages un tableau édifiant des défis qui se posent chaque jour davantage à notre société.

Quatre-vingt-treize est un essai signé de Gilles Kepel seul, qui achève selon son auteur "un cycle sur la France et l’islam" et qui "voudrait surtout contribuer à une réflexion d’ensemble sur la France et son devenir". Son grand mérite est de nous offrir une remarquable description des mécanismes de l’implantation, puis de la diffusion de l’islam en France au travers de plusieurs des courants qui l’animent. L’auteur explicite les stratégies que ces courants déploient pour prendre le contrôle des âmes qu’ils ont identifiées comme musulmanes de par leur naissance. Il analyse notamment une dimension qui est centrale pour comprendre une partie de la dégrada­tion dans le temps de l’intégration culturelle des populations de l’immigration du Sud : le halal. Mais l’auteur n’échappe pas à la tentation de dissuader tout exercice de l’esprit critique. Ceux qui justement tentent de contribuer à une réflexion d’ensemble sur la France et son devenir, mais qui pensent différemment, font l’objet d’une entreprise de diabolisation. C’est ainsi, entre autres, que la philosophe Élisabeth Badinter se voit clouée au pilori, accusée d’avoir opéré un rapprochement avec l’extrême droite, et que la démographe Michèle Tribalat et le géographe Christophe Guilluy se trouvent assimilés à des idéologues identitaires.

Le statut des femmes, un puissant marqueur identitaire
L’auteur emprunte son titre à un essai de Victor Hugo qui dépeint une page de la Révolution française durant laquelle les enfants de France sont entraînés dans une guerre fratricide d’une violence inouïe. Gilles Kepel nous rappelle incidemment que l’auberge des Thénardier – ces aubergistes qui avaient fait de la misérable Cosette une petite esclave – se situait à Montfer­meil (93). Nous sommes au début du XIXème siècle. Fantine, la maman de Cosette, victime des mœurs d’une époque qui condamnait les filles mères, s’était trouvée réduite à vendre ses cheveux et ses dents pour continuer d’acquitter la pension de son enfant. Elle mourra d’épuisement, lais­sant son enfant seule sur terre. L’auteur semble vouloir, par cette présentation subliminale, suggérer une identification entre la situation des habitants de ces quartiers et celle des Misérables.
Ce rapprochement est sans fondement aucun. Aujourd’hui, dans notre pays, une multitude d’aides sociales viennent en aide aux nécessiteux, aux accidentés de la vie et aux plus démunis. Banlieue de la République précise même, à propos d’une partie de la population qui a été observée, que "la part des revenus réaffectée dans leur pays d’origine y est significative, si l’on consi­dère les propriétés qui y sont détenues, et les séjours fréquemment attestés qu’y effectuent les chefs de familles […] 60 % d’entre eux y possè­dent une ou plusieurs résidences, le plus souvent dans la capitale". Voilà qui pose la question de la hiérarchisation des priorités par les familles (1). Le projet éducatif des enfants n’y est pas placé en haut de l’échelle, loin s’en faut. Dans ces conditions, l’ambition politique d’égalité des chances est vaine, et révèle même une dose d’hypocrisie et de cynisme de la part de notre société, qui tait à ces familles un certain nombre de vérités.
Depuis l’époque de Fantine, la société a connu des évolutions considérées par les Fran­çais comme des progrès majeurs. Les femmes ont conquis la liberté de choisir leur destin. Cette liberté est devenue un droit fondamental et l’un des marqueurs les plus puissants de l’identité du peuple français. Tout ce qui vient menacer cette liberté est assimilé à une régres­sion, et à ce titre rejeté. C’est véritablement là que passe la ligne de démarcation, et c’est à partir de là que des modèles de société peuvent diverger : "Au cœur du système familial, le statut de la femme, bas ou élevé, est essentiel. D’abord, parce qu’il définit en lui-même un aspect de l’existence sur lequel les peuples ne sont guère prêts à transiger" (2)

Dans Banlieue de la République, Ece, d’ori­gine turque, née à Paris, évoque la chance que son père lui a donnée de faire des études longues – ce qui n’était pas du goût de sa mère : "Je me suis battue longtemps avec ma mère pour étudier", nous dit-elle. Elle témoigne : "Moi, j’ai eu la chance d’avoir une famille qui était civilisée et qui ne disait pas : “Toi tu es une fille, toi tu es un garçon”», et d’évoquer ensuite le fait qu’elle puisse travailler malgré son mariage : "J’ai la chance d’avoir un mari qui a une mentalité correcte. Donc, non, il n’y a jamais eu de souci […].» Les sociologues Horia Kebabza et Daniel Welzer-Lang avaient identifié le rôle que les mères pouvaient être amenées à jouer dans le processus d’asservissement de leurs propres filles : "La question du contrôle des femmes par les hommes n’est pas seulement une affaire privée, c’est un acte social dont les hommes ont à répondre devant leur communauté tout entière. Il existe une pression sociale sur les hommes qui ne savent pas “tenir leurs femmes”, et par ricochet sur les mères qui ne savent pas “tenir leurs filles”. Ce sont les mères, véritables agents de “dressage”, qui sont chargées de ce travail" (3) Le sujet est donc bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. C’est pourquoi l’approche la plus courante, qui consiste à se focaliser sur l’aide aux femmes en laissant de côté les pères et les garçons, est vouée à l’échec. Ce sont eux, en effet, qui détiennent le plus souvent les clés du verrou.

Linda, jeune mère d’origine syrienne de la communauté chrétienne de rite syriaque, s’in­surge : "Non, franchement j’aime bien mon quartier mais la mentalité des gens, elle m’énerve. Exemple, ils vont voir une meuf avec une mini-jupe, ça y est pour eux, c’est une salope !" Ce portrait avait déjà été brossé par le journaliste du Monde Luc Bronner : "“À partir de 12, 13 ans, elles existent d’abord dans le regard des autres.” Les jugements sont définitifs. Selon les vêtements portés, selon leur attitude publique face aux garçons, selon leur histoire personnelle, les filles peuvent être qualifiées de “putes” ou “crevardes” '4)" C’est pourquoi, lorsque les auteurs de Banlieue de la République nous assènent dès le début de leur étude que "Clichy-Montfermeil c’est la France même", on voudrait savoir de quelle France ils parlent au juste.
Comme l’a fort bien développé Luc Ferry (5), les sociétés occidentales sont entrées dans une nouvelle ère, celle de la sacralisation de l’être humain par l’amour. Sa réflexion permet de mesurer le gouffre qui existe entre nos sociétés et celles au sein desquelles l’être humain ne se voit reconnaître aucun libre arbitre.

Le halal, ciment de la muraille identitaire
Au long des entretiens publiés dans Banlieue de la République, tout comme dans le Quatre-vingt-treize de Gilles Kepel, apparaît en trame de fond la question du contrôle très strict des indi­vidus par le groupe, et leur amputation de toute liberté individuelle au sens où l’entendent les Français. Le contrôle du groupe s’exerce aussi bien sur les hommes que sur les femmes. Tout ce qui diffère de la norme est rejeté, tenu à l’écart. Il s’agit d’établir un cordon sanitaire qui mini­mise les risques de contamination. Dans les deux ouvrages, quoique avec plus de profondeur dans Quatre-vingt-treize, est traitée la question du halal qui, bien loin de se résumer au seul mode rituel de consommation des viandes comme beaucoup le pensent à tort, englobe toute une philosophie de vie qui consiste à tracer une frontière entre ce qui serait licite et ce qui ne le serait pas, allant jusqu’à s’immiscer dans les questions qui ont trait aux unions.

Aujourd’hui, le halal est devenu un des vecteurs les plus puissants de l’ "affirmation identi­taire" – expression employée par Gilles Kepel – aux côtés du voile des femmes. Gilles Kepel, qui parle même de "perspective de purification", rappelle que "durant les années 1990, les diri­geants des organisations islamiques politiques issues des Frères musulmans, focalisés sur la controverse du hijab à l’école qui leur paraissait la plus propice à faire émerger en France une communauté militante sous leur houlette, ne montraient pas d’intérêt pour les enjeux trop complexes du halal". L’affaire ne se résumerait donc pas à un simple attribut vestimentaire, comme de nombreux hommes et femmes politiques se sont plu à le penser, mais à un combat politique. L’offensive se déplace à présent sur le terrain du halal, comme l’explique Gilles Kepel : "Elle reflète la compétition entre salafistes et fréristes pour dominer l’expression de l’islam impératif dans le monde d’aujourd’hui – dont l’Hexagone, avec ses millions de musul­mans en terre occidentale, représente un champ de bataille important […]. L’enjeu, par-delà la viande et son marché, les critères du pur et de l’impur, l’exclusion ou l’inclusion dans le rapport à la société française globale, est le contrôle cultuel et politique sur la nouvelle génération des musulmans de France." En dépit de l’étau qui se resserre sur les musulmans par le biais de la question "halal", les auteurs suggèrent – jamais directement, toujours à mots couverts, de manière détournée ou ambiguë – que les cantines scolaires, désertées au motif qu’elles refusent d’enfreindre les règles de la laïcité, acceptent d’entrer dans une logique d’ "accommodement".

Les deux ouvrages mettent en lumière la stratégie de réenracinement culturel et religieux des jeunes générations par le biais de la trans­mission de la langue arabe. Et pourtant, Banlieue de la République recommande que soient mises en œuvre la totalité des propositions de la commission Stasi, dont "développer l’apprentissage de la langue arabe dans le cadre de l’Éducation nationale" : "Ces mesures – celles de la commis­sion Stasi – paraissent toujours d’actualité, et permettraient de répondre de manière appro­priée à un certain nombre de demandes et de récriminations exprimées dans l’enquête, en manifestant à la fois la dimension universelle et non discriminante du pacte laïque" ; façon de suggérer que, dans ses modalités actuelles, notre pacte laïque serait "discriminant"… Or, le contenu de ce pacte existait bien avant l’arrivée des migrants du sud de la Méditer­ranée. Pourtant, chaque fois que surgit un point de friction, les auteurs suggèrent qu’il revient à la société française de s’adapter en abandonnant des éléments de son pacte social et moral. Mais les principes et valeurs du peuple français sont le reflet de sa longue histoire poli­tique et culturelle, avec laquelle il n’a nulle envie de rompre. L’historien Pierre Nora le résume à la perfection : "la France n’est pas un terrain vague" (6)

Sur une trajectoire de ségrégation
Quatre-vingt-treize nous montre de quelle manière, et à quel point, les musulmans se trou­vent eux-mêmes manipulés, otages d’enjeux économiques et désormais politiques dont les conséquences ne manqueront pas de retentir un jour sur la cohésion sociale et nationale : "L’or­ganisation a tout mis en œuvre pour que le concept de l’intégration soit remplacé par celui de la citoyenneté : en d’autres termes, elle s’était efforcée de construire un espace de valeurs isla­miques autonomes dans le cadre de la citoyen­neté française" (7)

L’étude Banlieue de la République regorge de ces témoignages qui mettent en évidence la mise à l’écart de la culture française, qui se voit dépré­ciée, et l’affirmation d’une culture de l’entre-soi pour ne pas se trouver contaminé par des "impurs". Pour Sener, trente-huit ans, d’origine turque, résidant à Clichy-sous-Bois, gérant de restaurant, disposant d’un bagage d’enseignement supérieur et dont les enfants ont la nationalité française :"La pire des personnes d’Istanbul est plus sympathique que la meilleure personne d’ici […] on ne veut pas rester avec des étran­gers." Ceux qui sont ici qualifiés d’étrangers sont les Français de souche. L’endogamie est recherchée, et le rejet de l’exogamie assumé : "Une très forte proportion de nos interlocuteurs musulmans se sont dits opposés au mariage avec un conjoint non musulman." Selon l’anthropo­logue Emmanuel Todd, "le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immi­grés, leurs enfants ou leurs petits-enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indica­teur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation, qui peut opposer sa vérité à celle des indicateurs politiques et idéologiques" (8). Sommes-nous sur une trajectoire d’assimilation, ou de ségrégation ? Un début de réponse nous est apporté par les travaux de la démographe Michèle Tribalat, selon laquelle "46 % des mariages dits mixtes enregistrés à l’état civil en France et 56 % de ceux qui ont été célébrés à l’étranger ont suscité ou régularisé une immigra­tion en France en 2006. C’est particulièrement vrai des mariages franco-algériens. J’ai estimé que, pour ces derniers, deux tiers des mariages célébrés en France et la quasi-totalité des mariages célébrés à l’étranger marquaient le début d’une histoire migratoire légale en France" (9).

Islam de France, ou  islam en France ?
Dans Quatre-vingt-treize, Gilles Kepel distingue "trois âges de l’islam de France". L’auteur nous apprend que des étudiants venus pour­suivre leurs études au nord de la Méditerranée y "sont restés pour faire carrière, entre autres dans la gestion de l’islam de France". Il expose avec une remarquable clarté le processus de tissage d’une toile d’araignée qui recouvre peu à peu des quartiers entiers puis les fait basculer du côté des "territoires perdus de la République" (10), en référence au fait que les principes républi­cains n’y sont plus les bienvenus. Malgré cela, on lit dans Banlieue de la République des affirmations aussi fantaisistes que : "ils sont nés sur le sol de leur nouvelle patrie, éduqués à l’école de la République, et donc imbus des valeurs communes qu’elle leur avait inculquées", ou encore : "l’émergence du halal qui s’est développé “par le bas” au long des deux dernières décennies comme un marqueur identitaire se consolidant avec l’entrée dans la citoyenneté française a permis en quelque sorte d’accompagner tranquillement le basculement de beaucoup de familles et d’individus dans la culture occidentale sans se renier". Que recouvrent, pour les auteurs, les termes de "valeurs communes" et de "culture occidentale" ? Comment interpréter le fait que parmi les "600 000 Tunisiens […] dont les deux tiers d’entre eux détiennent la double nationa­lité", comme l’écrit Gilles Kepel, un tiers de ceux qui ont voté aient choisi un parti islamiste  ? (11) Quand Gilles Kepel annonçait, en 2000, le déclin de l’islamisme et l’entrée prochaine des sociétés musulmanes "de plain-pied dans la  modernité, selon des modes de fusion inédits avec le monde occidental" (12), qu’entendait-il par-là précisément ? Bien qu’il démontre lui-même, au long de son essai, que nous ne sommes nulle­ment en présence de la naissance d’une nouvelle religion en territoire français, mais bien d’une religion importée, l’auteur persiste à évoquer un islam de France, quand il faudrait parler d’islam en France.
La question qui se pose, et qui n’est jamais posée, a trait à la relative facilité avec laquelle la pratique rigoureuse de la religion peut s’emparer de ces êtres, conduisant fatalement au commu­nautarisme et à la ségrégation. Celui ou celle qui a le courage et la force de respecter au mieux l’ensemble des commandements peut prendre valeur d’exemple pour les autres; cela dépendra étroitement des repères culturels qui auront été inculqués par la famille durant l’enfance (13).
L’exemplarité s’étend jusqu’à la "vêture", terme employé dans Quatre-vingt-treize. Une femme qui marche voilée dans la rue devient pour les autres musulmanes une leçon de morale ambu­lante qui peut ouvrir la voie à l’exercice, sur ces dernières, d’une pression de leur entourage. Les deux ouvrages nous citent des exemples d’étu­diants dont la brillante insertion sociale, études supérieures à l’appui – l’un est même diplômé de l’insead - n’a pas suffi à les empêcher de s’ins­crire dans un processus qui conduit au rejet des normes collectives françaises. Ce qui émane peu à peu au fil de la lecture, c’est qu’il n’y a pas de lien direct entre réussite sociale et insertion culturelle dans la société française.

Le mirage de la rénovation urbaine
Ce qui ne manquera pas d’interpeller les lecteurs de l’étude, c’est l’inquiétude qui habite nombre d’enquêtés à l’idée de voir les lieux rénovés de nouveau dégradés par les habitants eux-mêmes. Soda, femme de ménage malienne, est une mère très inquiète : "Ils font pipi dans les ascenseurs et dans les escaliers […] ici les enfants ils n’ont pas reçu une bonne éducation de leurs mères […] ils crachent sur les gens […]. Les gens, ils jettent les poubelles devant l’ascen­seur, parfois dans l’ascenseur […]. Il y a beau­coup de jeunes qui sont partis là-bas et ils nous ont raconté. Ici c’est comme en Afrique, c’est pas la France." Murielle, ancienne militante communiste quinquagénaire, explique qu’en tant que Français "on ne se sent même plus chez nous. On se sent très gênés. C’est grave". Elle a fini par déménager vers la Seine-et-Marne, et dit de son ancien quartier, qui a bénéficié d’un programme de rénovation urbaine : "Ils ont encore tendance à jeter les poubelles par les fenêtres." Binta et Fanta, deux Maliennes, expriment leur grande inquiétude : "Hier soir on n’a pas pu dormir à cause des cris et des vociférations des jeunes garçons postés dans la rue […]. On a trop peur des armes blanches, des couteaux avec lesquels ils traînent tout le temps."
Les lecteurs découvriront aussi que l’encla­vement peut avoir du bon. C’est lui qui a protégé Montfermeil des réseaux de trafic de drogue, contrairement à Sevran (14) qui dispose d’une bonne desserte. Ils liront également la description du ballet des hommes et femmes politiques – tous partis confondus – à la recherche de la bénédic­tion des associations islamiques. En violant les principes et valeurs de la République, en parti­culier la loi de séparation des Églises et de l’État, mais également l’indivisibilité du peuple qui impose de ne pas prendre en compte la sensibilité religieuse des individus, nos hommes et femmes politiques ont largement contribué à rendre les personnes de sensibilité musulmane otages d’enjeux de pouvoir : "Mais il demeure un fait indéniable que désormais, et même en intégrant la concurrence entre associations musulmanes qui segmentent le réservoir de voix concernées, le facteur islamique est devenu l’un des éléments du vote – à Saint-Denis comme dans de nombreuses autres villes à habitat populaire comportant les mêmes caractéristiques socio-démographiques." Aucun groupe qui tire sa force de sa taille ne peut trouver intérêt à laisser ses membres supposés s’intégrer à la commu­nauté française, donc lui échapper. La dégrada­tion dans le temps de l’intégration était donc inéluctable, d’autant que les flux migratoires, par leur importance, ont créé les conditions d’une reproduction des sociétés culturelles d’origine sur la terre d’accueil, avec le développement de véritables diasporas, «peuples qui gardent un sentiment de leur unité malgré l’éclatement géographique" (15). Pourtant, le rôle majeur joué par les flux migratoires dans la dégradation de l’in­tégration n’est pas vraiment abordé dans ces deux ouvrages.

Une charge inacceptable contre l’école et les enseignants
La charge menée contre l’école et les ensei­gnants est profondément injuste et injustifiée. La responsabilité de l’échec des élèves leur est régulièrement imputée : ceux qui ont échoué auraient été victimes de "l’indifférence de l’ins­titution scolaire" et n’auraient pas eu la chance de croiser des enseignants capables et motivés. Selon les auteurs, ce serait par ailleurs le gouffre qui existerait entre les enseignements que l’école dispense et les demandes du marché du travail qui serait en partie la cause du problème de l’in­sertion économique. On voit poindre ici une querelle qui avait été déclenchée par le monde de l’entreprise, qui aimerait pouvoir participer à l’élaboration des contenus des programmes scolaires. Or, ce n’est pas là que réside le problème. On découvre également que la forme d’autono­misation des établissements scolaires que l’ac­tuel ministre de l’Éducation nationale souhaiterait mettre en œuvre s’apparente à ce qui a déjà été testé sur le territoire scolaire de Clichy-Montfer­meil à partir de 2006, et dont les résultats restent très en deçà des taux de réussite nationaux. Ces solutions ne sont pas les bonnes, et élargiraient à terme la fracture scolaire.
Le conseiller d’orientation est quant à lui suspecté de racisme par les élèves, pour cause d’orientation vers des filières professionnelles. Les témoignages abondent qui mettent en évidence l’existence d’un environnement rebelle et turbulent défavorable à la réussite et d’un phénomène de bandes avec des jeunes qui passent une partie de leur vie au bas des cages d’escaliers pour cause d’exiguïté des logements et de taux de natalité élevé dans les familles. C’est peu de dire que "les conditions de l’éducation" (16) sont loin d’être réunies. Comment ces élèves pour­raient-ils s’investir dans un travail scolaire qui exige du calme, de la sérénité et de la régularité, d’autant que dans certains quartiers l’argent récolté par le biais du trafic de drogue peut exercer, par son volume, un attrait (17) certain sur les élèves ? Le rapport d’étude relève que la répression contre les trafics de drogue "affecte paradoxalement le paiement des loyers". Combien de temps va-t‑on faire semblant de croire que les parents ignorent tout des activités de leurs enfants, et faire peser sur ces seuls enfants la responsabilité intégrale de ce qui est en réalité la conséquence d’un défaut d’éducation ? C’est pourtant là que la difficulté croissante de l’école à assumer son rôle trouve sa source principale. Bien que les auteurs aient pris le soin de préciser que la réussite de l’éducation est largement conditionnée «par la filiation […] et pose des questions d’harmonisation entre les valeurs héri­tées par le canal familial et celles de la société d’accueil», les parents sont très peu présents dans leur réflexion.
L’ignorance des exigences et compétences requises pour l’exercice de certains métiers est édifiante. Redouane, bac + 4, avance que "malheureusement, on est dans un modèle de société qui nous mène à notre perte". Il aurait voulu être enseignant mais a échoué aux concours. Les auteurs précisent que Redouane "ne lit pas et ne semble guère à même ou désireux d’ac­croître son capital culturel".

Malgré tous les éléments dont les auteurs disposent grâce à leur travail d’enquête, ils concluent que la solution aux problèmes réside dans l’emploi, tout en ayant pointé l’une des causes de son impossibilité : le "capital éducatif et culturel inadapté d’une grande partie de la jeunesse qui n’est pas “employable” ".

Le châtiment du tonneau des Danaïdes
Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, plusieurs membres du comité directeur de l’Institut Montaigne, dont son président Claude Bébéar, rappellent que "beaucoup a été tenté et entrepris. Par exemple, le programme national de rénovation urbaine décidé en 2003 a mobilisé plus de 40 milliards d’euros, dont 600 millions d’euros pour la seule aggloméra­tion de Clichy-sous-Bois et Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, épicentre des émeutes de 2005" (18). Nous pourrions y ajouter, entre autres, les moyens considérables consacrés chaque année, et depuis plus de trente ans, à la politique de l’éducation dite "prioritaire" ou aux zones fran­ches urbaines (19). Toujours selon les auteurs : "Aux yeux des Français, cette mobilisation n’a pas vraiment porté ses fruits et les résultats restent décevants. Par endroits, la situation économique, sociale et politique s’est tellement dégradée, que personne ne voit plus vraiment comment mettre fin à des logiques d’enferme­ment et de communautarisation." C’est bien le sentiment que la France subit le châtiment du tonneau des Danaïdes qui se dessine en effet au long des pages d’entretiens de l’enquête.

Certes l’identité d’un peuple est dynamique, et non figée. Mais il est illusoire, et dangereux, de laisser penser que ce qui est perçu par les Français comme portant atteinte à des droits fondamentaux au regard de leur histoire poli­tique et culturelle puisse être adopté ou assimilé. Il devient urgent d’accepter, collectivement, de regarder la réalité en face. "Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème" (Mahatma Gandhi).
Lecture critique effectuée à la demande de l'historien et académicien Pierre Nora, publiée dans Le Débat (Marcel Gauchet)

1. Selon le rapport rédigé par Charles Milhaud, "L’in­tégration économique des migrants et la valorisation de leur épargne", daté de septembre 2006, ces transferts vers le pays d’origine atteignent la somme de 8 milliards d’euros par an.
2. Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés, Éd. du Seuil, 1994.
3. Horia Kebabza, Daniel Welzer-Lang, "Jeunes filles et garçons des quartiers: une approche des injonctions de genre", rapport réalisé pour la Délégation interministérielle à la Ville, septembre 2003.
4. Luc Bronner, La Loi du ghetto, Calmann-Lévy, 2010.
5. Luc Ferry, La Révolution de l’amour, Plon, 2010.
6. Pierre Nora, "Les avatars de l’identité française", Le Débat, n° 159, mars-avril 2010.
7. Gilles Kepel cite des extraits du discours du prési­dent de l’UOIF Fouad Alaoui prononcé le 23 avril 2011.
8. E. Todd, Le Destin des immigrés, op. cit.
9. Michèle Tribalat, Les Yeux grands fermés. L’immigra­tion en France, Denoël, 2010.
10. Sous la direction d’Emmanuel Brenner, Les Terri­toires perdus de la République, Mille et une nuits, 2002.
11. Le Monde.fr avec AFP, "Tunisie: le parti islamiste Ennahda arrive en tête en France", 25 octobre 2011.
12. Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, 2000.
13. C’est pourquoi la transmission du référentiel culturel français doit intervenir au plus tôt, par le biais d’une scolari­sation précoce. Cette recommandation figure dans Banlieue de la République.
14. "Le maire de Sevran veut l’armée pour lutter contre les trafiquants", Libération, 3 juin 2011.
15. Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, Les Mots des diasporas, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008.
16. Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, Les Conditions de l’éducation, Stock, 2008.
17. Sur l’argent brassé et distribué, lire l’article publié le 29 décembre 2011 par Le Figaro : "Les incroyables comptes d’un dealer marseillais". Le "bénéfice" du caïd cité dépasse les 100 000 euros par mois. Les "nourrices" qui gardent la marchandise reçoivent un salaire d’environ 5 000 euros par mois, de même que le guetteur.
18. "Pourquoi “Banlieue de la République” ? "par Claude Bébéar, Nicolas Baverez, Jacques Bentz, Guy Carcassonne…, membres du comité directeur de l’Institut Montaigne, Le Monde, 4 octobre 2011.
19. Bien que n’étant pas les plus pauvres selon les chif­fres de l’INSEE, ces quartiers bénéficient d’une priorité d’in­vestissement des deniers publics. Voir Fractures françaises de Christophe Guilluy, Bourin Éditeur, 2010.

SOREL-SUTTER Malika

Née en France
École maternelle et primaire en France puis 15 ans en Algérie
     avant de revenir s’installer définitivement en France.

Essayiste
Ancien membre du Collège du Haut Conseil à l'Intégration

Ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger
Troisième cycle de gestion de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Major de promotion)
 
Membre du jury du 'Grand prix de l’impertinence' de la Fondation prospective et innovation,
     présidé par le recteur Christian Forestier, administrateur général du CNAM.
Membre de la commission laïcité du Haut Conseil à l’Intégration.
Membre du conseil d’administration
     de l’association de géopolitique et de défense Géostratégies 2000
 
Ouvrages 
Le Puzzle de l’intégration. Les pièces qui vous manquent - Fayard/Mille et une nuits (2007)
De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Ouvrage collectif - Le Débat, Gallimard (2010)
Immigration-Intégration : le langage de vérité - Fayard/Mille et une nuits (2011)
 
 
Articles publiés
Le Débat, Gallimard, mars 2012 : 'Regarder la réalité en face', critique de deux ouvrages de Gilles Kepel.
Le Débat, Galimard, septembre-octobre 2011 : 'Intégration, le devoir de vérité'
Le Débat, Gallimard, septembre 2008 : 'Penser l’intégration'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2011 :'L’école face au défi de l’inclusion'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2010 :'Quand le communautarisme
     s’invite à la table de la République'
Enjeux et Débats de la Revue parlementaire : 'Le modèle français d’intégration n’a pas échoué, il n’a guère été appliqué', juin 2011
Les Échos de la fonction publique, juin-juillet 2011 : 'De l’immigration et de l’intégration'
L’Expansion, septembre 2011 : 'La République doit l’emporter sur les diasporas'
Le Figaro Magazine, mai 2011 :'Tout immigré doit puiser en lui la force de s’insérer dans la société française'
Valeurs actuelles, avril 2011 : 'Sur l’intégration, la France fait trop de concessions'
Le spectacle du monde, octobre 2010 : 'La France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés'
Le Figaro, mars 2010 : 'Identité nationale : levons les tabous !'
La Libre Belgique, 8 octobre 2010 : 'Notre société a créé des fauves'

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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